Nous sommes tous comme ma grand-mère.

Ma grand-mère était antiquaire, spécialiste des retables de la fin du Moyen-Âge. Elle avant connu personnellement Magritte, au grand dam de ce dernier qu’elle considérait comme un usurpateur (« Cela ne sentait jamais la peinture chez lui. ») et un idiot (« Quitte à payer un nègre, autant choisir un peintre et non un dessinateur de BD. ») Elle aimait affirmer, de cette voix fragile qui lui permettait d’être péremptoire sans arrogance, que la peinture était morte avec les impressionnistes.

Les réponses qu’elle avançait à mes pourquoi? ne mettaient guère en lumière que la subjectivité de sa grille de lecture. Lorsque je proposais une autre approche, de subtiles modifications dans la cartographie des rides de son visage me faisaient comprendre qu’il valait mieux ne pas insister si je tenais à mes étrennes.

Nous émettons tous semblables jugements à l’emporte-pièce en matière d’art : ‘Le rap, ce n’est pas de la musique’ ; ‘Quand je visite une expo d’art moderne, j’ai du mal à ne pas éclater de rire’ ; ‘L’interprétation de la dernière candidate était empreinte d’une grande intériorité’ ; ‘La musique classique, c’est pour les snobs’ ; ‘Mozart, c’est trop cool’ ; ‘Aaaah, les polyphonistes flamands...’ ; ‘Le vrai jazz, c’était dans les années cinquante’.

Un festival flamboyant se déroule annuellement en marge du Concours Reine Élisabeth. Du grand art que celui de ces sympathiques sculpteurs de néant qui se contorsionnent langagièrement pour tenter d’objectiver de fragiles et fugaces impressions, pour tenter de scientifiser une chose qui se caractérise précisément par son caractère non axiomatique et non réfutable. Même au Palais des Beaux-Arts, même ornée d’un nœud papillon ou d’un sage décolleté, cérémonialisée avec autant de préciosité que le Concert du Nouvel-An (vous savez, juste avant le saut à ski), une calembredaine reste une calembredaine. Et celle-ci est particulièrement fate.

Un ami compositeur me confiait dernièrement sa lassitude de devoir entendre parler sur son oeuvre à chaque concert. Il enviait le cuisinier que l’on complimente simplement d’un ‘Je l’aimais bien, ton steak.’ Ou qui constate simplement que les assiettes sont vides.

J’avance une hypothèse facile. L’art contribue à nous définir mais plus encore à nous catégoriser, c’est-à-dire à nous faire entrer dans un groupe, à l’instar de notre habillement par exemple. Les gens ne sont pas habillés de même à un concert de Starflam ou à la création du dernier opéra de Wim Henderickx. L’art comme stimulant (ou comme prétexte) de l’instinct grégaire. Les oeuvres comme fanions de clan. Êtes-vous Glen Gould? Yvette Horner? Miles Davis? Philippe Lafontaine? Sttellla? Voire une audacieux panachage de quelques identités primaires : J. S. Bach, Stones et Chantal Goya version auto-parodique?

Le seriez-vous aussi s’il n’y avait que la musique de Gould, Horner, Davis, Lafontaine et Sttellla? La musique dénuée de discours, de critiques, d’attitudes, d’esthétiques collatérales, de lancements médiatiques, d’ambiances après-concert. La musique, simplement.

Question idiote, hélas! Le bébé semblant irrémédiablement dissout dans l’eau du bain, ce n’est pas moi qui retirerai le bouchon..

avk

One thought on “Nous sommes tous comme ma grand-mère.

  1. s'il est vrai qu'il y a des personnes pour qui telle musique ou telle oeuvre picturale ou objet sont une image de marque clanique, pour moi, l'habit ne fait pas le moine : une certaine sensibilité, un certain regard m'aident à faire le tri, si fait que je ne suis pas les modes !