Mozart est mort.

Peut-être connaissez-vous Alexander Lyubimov. C’est un fantastique pianiste. École russe : travailler, travailler, travailler. Autant la technique que la musique. Autant les notes que ce qu’il y a derrière. Et ne jamais arrêter de travailler. Je reconnais que le concept est quelque peu stalinien et éloigné de certaines idées clapotant dans le liquide céphalo-rachidien d’animateurs-pédagogues et visant à remplacer le travail par le jeu, le repos et la cré-a-ti-vi-té (vous savez : demander aux gosses de taper dans les mains en tournant autour d’une table afin que les parents puissent aller faire les courses). Enfin, tout est dans les objectifs recherchés, et l’École Russe recherchait l’excellence.

Alexander a sorti il y a quelques années, dans un grand label, l’intégrale des Sonates de Mozart. Je m’étais étonné, son répertoire étant jusqu’alors principalement contemporain : Pärt, Schnittke, Lachert, Pelecis... Il m’avait alors expliqué que c’était une idée de son label, que le marché était important et qu’il allait choisir les pianos en fonction de l’époque d’écriture des sonates, par souci d’authenticité. Je lui fis part de ma grande sympathie pour ses préoccupations vénales mais aussi de mes doutes quant aux prémisses de sa démarche musicologique.

Il y a, en musique, trois acteurs principaux et une foule de petits rôles. Les trois têtes d’affiche sont le compositeur, l’interprète et l’auditeur. L’instrument est un figurant. Croire que combler l’écart qui sépare désormais un compositeur du XVIIIe d’un auditeur de la fin du XXe peut se faire en choisissant l’instrument avec soin, c’est s’acheter des talonnettes pour décrocher la Lune.

Bien, Alexander ne faisait là que suivre les chefs et interprètes baroques en quête d’instruments d’époque. Je ne dis pas ici que la démarche n’a aucun intérêt. Au contraire, elle montre une partie de la distance qui nous sépare de cette époque révolue. Mais elle ne la comble pas. On peut jouer comme avant, sur des instruments comme avant, s’habiller comme avant et même se mettre une perruque poudrée, rien n’y fait : nous sommes irrémédiablement maintenant.

Nous appartenons à une civilisation où la musique s’enregistre et se diffuse d’un simple clic. Le plus fruste d’entre-nous a déjà entendu l’air de la Reine de la Nuit, fut-ce en illustration sonore d’une pub pour – si mes souvenirs sont bons – une marque de riz. La musique se collectionne, s’empile, se déverse, formant flux et tourbillons avec lesquels nous luttons ou ne luttons pas. Le public de Mozart, lui, écoutait la musique. Entendre n’était pas un mot qui convenait puisque nul enregistrement non sollicité ne venait s’imposer. La plupart des oeuvres n’étaient guère écoutées qu’une fois par des oreilles nettement mois (dé-)formées que les nôtres. Et pourquoi, finalement, se limiter à la musique? Le monde était différent, tout simplement.

La magie, écrivait Arthur Machen, se reconnaît à ses enfants qui « mangent des croûtes de pain et boivent de l’eau avec une joie plus intense que celle de l’épicurien. » Les techniques d’enregistrement et de diffusion ont dévoré la magie musicale à grandes dents. Certaines ethnies aborigènes pensent que qui se fait prendre en photo perd son âme...

La musique de Mozart n’est aujourd’hui plus de Mozart.

Et à cela, Madame, il n’est rien à faire

avk

Comments are closed.