Mon coiffeur et les gentils petits lutins

« Vous vous rendez compte, me demandait mon coiffeur lors de l’ultime visite que je rendis à son officine, il faut même payer pour la musique maintenant! » Étant ligoté dans son fauteuil et à la merci d’instruments particulièrement tranchants, j’acquiesçai d’un « tsssss! » compatissant. (La lâcheté est un sentiment salutaire qu’il faut un certain courage pour recommander, signe d’une certaine confusion des temps, sans doute.)

Simultanément, je me lançai dans un dialogue intérieur où je convins avec moi-même du caractère singulier de cette indignation. Cet honnête artiste capillaire trouve probablement normal de payer son papier peint, son chauffage, son électricité mais ne comprend tout simplement pas qu’il lui faille payer pour la musique. Il ne s’offusque pas des pratiques commerciales en général puisqu’il encourage son client à passer à la caisse après avoir laissé une partie de lui-même sur le sol. Alors quoi? Imagine-t-il que les compositeurs, les interprètes, les éditeurs, les producteurs et autres compagnons de la chose musicale sont de gentils petits lutins vivant dans le pays merveilleux où l’argent n’existe pas?

Cruelle erreur! Non seulement eux aussi ont des enfants qui veulent pincer le nez de Monsieur Mouche à Disneyland Paris, mais en outre leur place dans la société présente deux qualités qui devrait nous pousser à plus de décence. a/ Les biens qu’ils produisent ne sont pas de première nécessité (nous sommes donc libre de nous en passer) ; b/ ces biens sont a priori de nature à enjoliver le monde. À l’heure où même les écologistes défendent les marchands d'armes de Herstal, la chose n’est pas négligeable.

Il y a quelques semaines, je faisais remarquer à une stagiaire qu’il était préférable, du moins ouvertement et dans l’immeuble de la Sabam, de ne pas faire de piratage d’oeuvres musicales. Elle ouvrit tout ronds ses charmants yeux et, ouvrant de même sa charmante bouche, me demanda pourquoi. Je crus bredouiller que chacun aime bien être rétribué pour ses heures de travail et que l’industrie automobile aurait pas mal de soucis s’il était aussi facile de copier une voiture qu’un morceau de musique. Elle en convint docilement, son stage comptant pour 50% dans la réussite de son année.

Pourtant, je m’interroge. En quoi est-il difficile de comprendre que le piratage est du vol? Pourquoi, en dehors du fait qu’il est difficile de brider la grande indulgence que l’on a pour soi-même, est-on tellement enclin à minimiser ce fait? J’entends parfois comme argument que si les CD étaient moins chers, on ne les piraterait moins. L’argument est pied-nickléen : j’imagine avec délice le voleur de voiture tenir le même raisonnement devant le juge.

Soyons clairs, je ne crois pas que le piratage soit la cause principale de la crise actuelle de la production musicale. Je sais aussi que certains producteurs sont de lumineux margoulins qui ont créé des demandes tellement fortes qu’ils sont en partie responsables de l’actuel retour de manivelle. Je pense en outre que la gratuité de la musique est désormais techniquement possible et même souhaitable pour autant que le choix en soit fait par toutes les parties concernées. Soit!

Il n’en reste pas moins que, dans ce monde si tristement dépourvu de petits lutins qui est le nôtre, certaines choses ont un prix. Et, tout bien considéré, je crois que c’est une bonne chose que la musique en fasse partie.

avk

One thought on “Mon coiffeur et les gentils petits lutins

  1. J'ai pas tout lus, c'est plutot long.

    Mais une chose quand meme. La culture devrait etre gratuite. Je preferes downloader un morceau que j'aime plutot que d'en mettre pleins les poches au patron de la fnac (il est déja assez riche celui là). Si j'etais moi meme un peu plus riche j'enverrai un beau cheque aux artistes comme compensation (quand la music me plait et que c'est pas un tube de l'été), et ils seraient bien content parce que ce serait pas les modiques 5% du prix de vente d'un cd (je suis pas sur pour les chiffres mais c'est pas grave). J'aime pas les profiteurs, et pour moi la fnac et autres maisons de disques en font partis. (profiteur c'est trop gentil encore)

    Bref sympa comme sujet, ca n'a pas fini de faire vendre des claviers (bah quoi ca s'use un clavier, j'allais pas dire faire couler de l'encre... O_o)...