Casanova, Émilie, Armellina et l'huître.

« Ce fut par hasard qu'une belle huître que je donnai à Emilie, en approchant la coquille de ses lèvres, tomba au milieu de sa gorge; elle voulait la reprendre, mais je l'ai reclamée de droit, et elle dut céder, se laisser délacer, et me permettre de recueillir avec mes lèvres au fond où elle était tombée.

Elle dut souffrir par là que je la découvrisse entièrement; mais j'ai ramassé l'huitre d'une façon qu'il n'y eut aucune apparence que j'eusse ressenti autre plaisir que celui d'avoir repris, maché et avalé l'huître.

Quatre ou cinq huîtres après, j'ai donné une huître à Armellina, la tenant sur ma cuisse, et adroitement je l'ai versée sur sa gorge, ce qui fit beaucoup rire Emilie qui dans le fond était fachée qu'Armellina allât exempte d'une épreuve d'intrépidité pareille à celle qu'elle m'avait donnée. Mais j'ai vu Armellina enchantée de l'accident malgré qu'elle ne voulait pas en faire semblant.
- Je veux mon huître, lui dis-je.
- Prenez-la.

Je lui délace tout le gilet, et l'huître étant tombée en bas tant que possible, je me plains de devoir l'aller chercher avec ma main. Grand Dieu! Quel martyre pour un homme amoureux de devoir dissimuler l'excès de son contentement dans un pareil moment!

Armellina ne pouvait m'accuser de rien sous le moindre pretexte, car je ne touchais ses charmants seins, durs comme du marbre, que pour chercher l'huître. Après l'avoir prise et avalée, j'ai empoigné un des seins en reclamant l'eau de l'huître qui l'avait inondé, je me suis emparé du bouton de rose avec mes lèvres avides, en me livrant à toute la volupté que m'inspirait le lait imaginaire que j'ai sucé pour deux ou trois minutes de suite. »

Extraits de "Histoire de ma vie" de Casanova, Robert Laffont, 1993

Comments are closed.