De la futilité

Étendu à rien foutre devant la télé, zapette en main, voilà que je tombe sur une émission dont le concept est de transformer la bagnole pourrie d’un brave gars en un engin rutilant pourvu de gadgets électroniques à vous couper le sifflet. Pensée sombre, au passage, pour ma vieille Volvo qui aurait bien besoin d’un lavage et de nouveaux pneus. La liste des transformations est impressionnante, une sono de dix milles démons dans le coffre, des écrans partout, une machine à café intégrée au tableau de bord, un lustre (oui, un lustre !) en guise de plafonnier, trente-six bidules et machins plus tape-à-l’œil qu’indispensables, peinture personnalisée, tuning agressif… D’une certaine manière, c’est beau. Ce n’est plus une voiture c’est… je ne sais pas ce que c’est, mais ce truc ne devrait même plus rouler. Le proprio est content, les artistes sont fiers, les sponsors de l’émission se frottent les mains. Et moi j’ai comme une envie de vomir.

Je me rends compte que je viens de passer plusieurs minutes, subjugué par cette affaire, et j’ai honte pour ce temps perdu. Quitte à ne rien faire devant la télé, il y avait sûrement des choses plus intéressantes à regarder. Je zappe furieusement et, comme un fait exprès, il n’y a que des conneries sur toutes les chaînes. D’accord, ce que j’estime être des conneries est peut-être d’un intérêt capital pour d’autres et réciproquement, mais je suis sûr que vous me comprenez, n’est-ce pas ?

Bien qu’engourdi, j’essaye de réfléchir. Ce genre d’émission va inciter de nombreuses personnes à « tuner » leur caisse et cela participe au développement d’une certaine économie. La nausée me revient : une économie de la futilité dont, je n’en doute pas, d’habiles prêcheurs pourront néanmoins justifier de l’utilité fondamentale pour l’équilibre et la bonne santé de la société. On connaît ce discours et ses raccourcis fumeux. En voici un autre : une sono de 1000 Watts et trois néons dans le coffre d’une voiture peuvent permettre, par le jeu de mystérieux leviers économiques, à des traîne-misère de Bangalore de manger à leur faim.

Un vertige me saisit, tant de choses futiles sur l’étal de la culture et de la consommation alors que l’on devrait s’atteler prioritairement à sauver le monde. Je ne suis pas contre le fait de s’amuser et de se faire plaisir de temps en temps, loin de là, mais le mode de vie qui nous est proposé me fait penser au panem et circenses des romains dont l’empire s’effondrait dans l’indifférence des jouisseurs. D’abord cette émission, son concept et ses résultats concrets ; puis des milliers d’idiots qui comme moi l’on regardée ; des centaines qui en seront influencés ; un idiot tout seul qui trouve le moyen d’en faire un article pour ce blog ; ce blog lui-même si on va par là et ses lecteurs car je ne vous oublie pas. Et ce n’est là qu’un épiphénomène insignifiant dans la manne des futilités où nous nous enlisons journellement alors que la situation planétaire est des plus préoccupante. Je cherche rapidement ce qui, à mes yeux, pourrait symboliser à l’heure actuelle le comble de la futilité, et je pense à Paris Hilton. Je viens de me faire parishiltoniser par une émission débile.

Qu’est-ce que je peux y faire ? Je ne peux pas interdire ce que j’estime inutile et dommageable, ni remodeler la société à ma guise. Je peux au moins dire ce que je pense et inciter d’aucuns à penser et agir avec plus de circonspection. Mais il reste que j’ai le sentiment d’avoir participé, par mon inertie en regardant cette émission, à accroître le déficit moral de l’humanité. Comment puis-je transformer ce moment d’égarement ?

Une autre information croise alors ma réflexion. Un fait divers. Des bagarres éclatent dans un lycée américain parce que des noirs, en septembre 2007 n’est-ce pas, souhaitent eux aussi profiter de l’ombre d’un arbre, ombre traditionnellement réservée aux blancs. On croit rêver. Mais non, il y a des images. Dont une me révolte plus que les gueules cassées. Plutôt que de privilégier le dialogue ou même d’imposer un règlement non discriminatoire, les « responsables » ont abattu l’arbre. Ben oui, il n’avait qu’à pas être là à dispenser bêtement son ombre généreuse. Soit, je sais ce que je vais faire, planter deux arbres. Et vous ?

Thomas

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