Cycles et épicycles

The more important fundamental laws and facts of physical science have all been discovered, and these are now so firmly established that the possibility of their ever being supplanted in consequence of new discoveries is exceedingly remote… Our future discoveries must be looked for in the sixth place of decimals.

(Albert A. Michelson, 1894, cité par [1])

Il est assez courant que des scientifiques socialement assis aient des propos péremptoires de ce genre. Vers la fin de sa vie, Kelvin aurait ainsi proclamé que des engins plus lourds que l’air ne voleraient jamais, que la radio ne présentait aucun intérêt, et qu’on allait découvrir incessamment que les rayons X étaient un canular [2]. Ce qui rend les propos de Michelson surprenants, c’est que son nom est associé à une révolution scientifique majeure. A l’époque où on lui attribue ces mots, il avait déjà effectué avec Edward Morley des mesures de la vitesse de la lumière qui balayeront les conceptions classiques de l’espace et du temps. Les mesures de Michelson et de Morley de 1887 ne sont rien moins que le fondement expérimental de la théorie de la relativité. Et il n’avait rien vu venir.

À l’instar des mesures de Michelson et Morley, les faits expérimentaux qui fondent la révolution scientifique du début du 20ème siècle se sont accumulés tout au long du 19ème siècle, bien avant que les conceptions ne commencent à changer. La première observation du mouvement Brownien, qui est aujourd’hui considéré comme une preuve de l’existence des atomes, date de 1827. De la même manière, les « anomalies » de la chaleur spécifique des solides, dont la compréhension est un succès de la physique quantique, sont connues depuis le milieu du 19ème siècle. Ce qui fait une révolution scientifique, ce ne sont pas des faits nouveaux, c’est un changement de mentalité.

En science comme dans d'autres domaines, le changement est rarement accueilli favorablement [3]. L’attachement aux théories en vigueur est souvent justifié méthodologiquement, mais il prend parfois une forme pathologique. On a fait vivoter le géocentrisme pendant plus de 13 siècles, en introduisant un système obscur d’épicycles pour rendre compte du mouvement des planètes vues depuis la Terre. C’est pour les mêmes raisons qu’on marginalise de nombreux faits inexpliqués, qui seront peut-être un jour centraux dans notre compréhension du Monde.

Il suffit d’ouvrir un journal de vulgarisation pour voir combien la physique est aujourd’hui compliquée. Certains voient dans la théorie des cordes, dans les fluctuations du vide, dans l’enchevêtrement quantique, etc. autant d’épicycles qui essayent désespérément de sauver des conceptions sans doute dépassées [1]. Pour aller de l’avant, ne faudrait-il pas s’intéresser en priorité aux faits qu’on qualifie de marginaux et qui ne sont pas encore compris ? On portera peut-être demain sur ceux qui balaient d’un revers de la main la mémoire de l’eau ou la fusion froide [4] le même regard plein d’incompréhension que nous portons aujourd’hui sur Michelson. Comment n’a-t-il rien vu ?

Cedric Gommes

Sources

[1] Robert J. Lahn, 20th and 21st century science: reflections and projections, Journal of Scientific Exploration, 15 (2001) 21.
[2] http://www.2spare.com/item_50221.aspx

[3] Eric Hoffer, The Ordeal of Change, Hopewell publication, 2006. (Originally published by Harper & Row: New York, 1963)
[4] L'histoire de ces deux phénomènes n'est pas la farce qu’on voudrait nous faire croire; Brian Josephson, prix Nobel de physique, en parle un peu sur sa page web. http://www.tcm.phy.cam.ac.uk/~bdj10/.

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