Les Raisonnements fallacieux (1)

Pratiquer la mauvaise foi est un art et une science qui dispose d’une large palette d’outils. Les anglais leurs donnent le nom de fallacy qui ne possède pas d’homologue dans notre langue. Fallacie serait pourtant un joli mot mais nous n’avons que l’adjectif « falla­cieux » à notre dispo­si­tion.

Un raison­ne­ment est un mécanisme permet­tant de savoir si une propo­si­tion est vraie ou fausse. Le raison­ne­ment s’appuie sur des propo­si­tions de départ dont la valeur de vérité est connue (les prémisses) et sur un ensemble de relations logiques (les infé­rences).

Un exemple type est le fameux syllo­gisme :

A. Tous les hommes sont mortels. (prémisse majeure)
B. Socrate est un homme. (prémisse mineure)
C. Socrate est donc mortel. (conclu­sion)

Les deux prémisses étant vraies et l’inférence valide, la conclu­sion est avérée.

Un raison­ne­ment falla­cieux est un argument qui mène de façon invalide à une conclu­sion :

A. Ce qui est rare est cher.
B. Un cheval bon marché est rare.
C. Un cheval bon marché est donc cher.

Un raison­ne­ment falla­cieux peut toutefois mener à une conclu­sion exacte, mais qui restera non démontrée :

A. Socrate n’est pas tous les hommes.
B. Tous les hommes ne sont pas immortels.
C. Socrate est donc mortel.

Les raison­ne­ments falla­cieux sont à la fois fasci­nants et agaçants puisqu’ils nous mettent face à face avec nos propres limites de raison­ne­ments. Quoi de plus horri­pi­lant que de se trouver face à quelqu’un de mauvaise foi, qui déploie une rhéto­rique retorse que l’on est bien incapable d’invalider. Soit on abandonne de guerre lasse, soit on se surprend à adopter soi-même une argu­men­ta­tion invalide mais alors… à quoi joue-t-on?

Le fait est que nous sommes souvent bien dépourvus. L’orthographe et la grammaire s’apprennent dès le plus jeune âge. Pour les tech­niques de raison­ne­ment, chacun est laissé à lui-même comme s’il n’existait aucun savoir trans­mis­sible qui permette d’échanger des idées avec toutes les garanties d’une construc­tion solide. L’art de la rhéto­rique et la science de la logique ont quitté les salles de classes.

Il y a pourtant là sujet d’étude. Pour ce qui est des raison­ne­ments falla­cieux, Aristote, Scho­pen­hauer, John Stuart Mill ou David Kelley ont chacun entrepris d’en dresser une taxonomie. Celles-ci sont diver­gentes et reposent la plupart sur une distinc­tion préalable : le raison­ne­ment est-il falla­cieux dans sa forme ou non? L’opposition entre raison­ne­ments falla­cieux formels et informels est tentante mais génère de nombreuses incon­sis­tances. De par leur nature, les raison­ne­ments pervers jouent souvent sur les deux tableaux à la fois. L’on constate ainsi que les auteurs classent tantôt l’équivocation ou le raison­ne­ment circu­laire dans l’une ou l’autre classe. Autre dicho­tomie rencon­trée : la distinc­tion reposant sur la bonne foi du locuteur (para­lo­gisme) ou sa volonté de tromper (syllo­gisme). Force est de constater que les méca­nismes de tromperie sont souvent indé­pen­dants de l’intention du locuteur.

La présente tentative de synthèse fait donc l’économie d’une dicho­tomie fonda­men­tale et propose neuf classes prin­ci­pales. Mais l’objectif de cette petite étude est moins d’offrir une systé­ma­tique rigou­reuse que d’aider l’honnête homme à ne pas perdre pied lorsqu’il est confronté à longueur de journée à des…

« Encore une tuerie! Quand donc interdira-t-on les jeux vidéos?! »

et autres…

« Je crois que je vais acheter cette robe. Comment tu la trouves? »

On y va par étapes. Suivez le guide et faites attention où vous mettez les pieds.

A. TROMPERIES VERBALES
où l’on joue sur les mots…

A1. Équi­vo­ca­tion

L’équivocation est une faute de raison­ne­ment à la fois formelle et infor­melle, qui joue sur les accep­tions multiples de termes utilisés. Parti­cu­liè­re­ment agaçant.

« Les ânes ont de longues oreilles. Benoît est un âne. Il a donc de longues oreilles. »

A2. Loki’s Wager

Consiste à décréter que, puisqu’un concept n’est pas clai­re­ment défini, il ne peut être discuté. C’est la forme la plus extrème de l’équivocation.

« Tu dis que tu es amoureux alors que tu ne peux même pas définir le mot «amour»! »

L’argument selon lequel la nature d’une divinité ne peut être discutée puisqu’elle dépasse notre enten­de­ment est un Loki’s wager.

A3. Amphi­bo­logie

L’amphibologie offre un caractère équivoque compa­rable, mais fondé sur la structure gram­ma­ti­cale.

« John apprit à Mary que sa mère était malade. » (La mère de qui?)

A4. Aucun bon Écossais (No true Scotsman)

Dans Thinking about Thinking, Antony Flew donne l’exemple suivant :

Argument: «No Scotsman puts sugar on his porridge.»
Reply: «But my uncle Angus, who is a Scotsman, likes sugar with his porridge.»
Rebuttal: «Aye, but no true Scotsman puts sugar on his porridge.»

Certains auteurs y voient un argument circu­laire, puisque cela sous-entend que la façon de déguster le porridge inter­vient dans la défi­ni­tion d’un «true Scotsman». En ce sens, il s’agirait plutôt d’un argument en spirale puisqu’il y a suren­chère sur l’authenticité de la qualité. (On imagine faci­le­ment la suite : « But Uncle Angus is a true Scotsman etc. »)

A5. Para­lo­gisme de compo­si­tion (Fallacy of compo­si­tion)

Cette erreur, parfois assimilée à une géné­ra­li­sa­tion abusive, consiste à doter le tout de la propriété d’une partie.

« Qui sauve un homme sauve tous les hommes. »

A6. Para­lo­gisme de division (Fallacy of division)

À l’inverse, cette erreur consiste à attribuer à un élément une propriété de l’ensemble auquel il appar­tient.

« Les Répu­bli­cains sont pour la peine de mort. Tu votes répu­bli­cain. Tu es donc pour la peine de mort. »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Arguments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Subjec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aristotle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Reasoning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déductive et inductive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Contro­versy

www​.nizkor​.org

wikipedia

3 thoughts on “Les Raisonnements fallacieux (1)

  1. Il y a beaucoup de raison­ne­ments falla­cieux (classés comme formels par certains auteurs) où le caractère de vérité des prémisses n’intervient pas, voire où il n’y a guère de prémisses.

    Pour l’intuition, je suis d’accord si l’on la comprend comme un raison­ne­ment incons­cient. Pour un Grec préso­cra­tique, une flêche était animée par son objectif : atteindre l’ennemi. Son intuition aurait divergé de la nôtre pour accepter un raison­ne­ment explicant l’échec d’un tir par exemple.

  2. Salut, j’étais justement sur le point de te demander où tu en étais avec ce texte.

    Ce qui me frappe en le lisant, c’est que les raison­ne­ments à propos des raison­ne­ments semblent toujours avoir comme prémisse le caractère vrai ou faux des propo­si­tions.

    Exemple :

    Prémisse 1 : La propo­si­tion « Socrate est un homme» est vraie;
    Prémisse 2 : La propo­si­tion « Tous les hommes sont mortels » est vraie ;
    Prémisse 3 : La propo­si­tion « Socrate est mortel » est vraie ;
    Conclu­sion : 3 peut être une consé­quence logique de 1 et 2.

    Comme tu le dis, la mauvaise foi d’un inter­lo­cu­teur est quelque chose qu’on sent : indé­pen­dam­ment du raison­ne­ment, on sait que le résultat final est faux. Ce n’est qu’ensuite qu’on peut éven­tuel­le­ment s’amuser à décor­ti­quer la rhéto­rique pour voir où elle coince. Selon ce qu’on sait de la validité de la conclu­sion, on décrètera que le raison­ne­ment est valide ou falla­cieux.

    Mon point de vue est que c’est toujours l’intuition, en fin de compte, qui nous fait accepter une propo­si­tion ou pas. La forma­li­sa­tion du raison­ne­ment par des règles logiques est une tentative d’extrapolation de nos schémas de pensée vers des domaines où notre intuition ne s’applique pas.

    Je crois que des propo­si­tions comme « Il existe une infinité de nombres premiers » est beaucoup plus simple que « Socrate est mortel ». A l’instar de l’arithmétique, je crois (i) que le système formel qui corres­pon­drait à nos schémas de pensée serait d’une complexité sans nom, et (ii) que même si on arrivait à en trouver les axiomes et les règles, il y aurait toujours des inco­hé­rences et des propo­si­tions indé­mon­trables.

    Devoir pour la prochaine fois : Essayer de pondre un raison­ne­ment falla­cieux portant sur les raison­ne­ments justes. 😉

    A bientôt !

  3. «mais alors… à quoi joue-t-on?»

    A un jeu qui peut s’avérer parti­cu­liè­re­ment stimulant ! La mauvaise foi a ses limites, mais couplée à une argu­men­ta­tion elle devient un outil de plus pour convaincre, faire réagir, ou s’enrichir mutuel­le­ment (au choix.)

    Quant à l’enseignement de la rhéto­rique, il me semble que si les profes­seurs de mathé­ma­tiques et de philo­so­phie font bien leur boulot, les élèves ont tout le néces­saire.