Du nombre d’accordeurs de pianos à Chicago à l’avenir de l’humanité

Peu de gens croient savoir le nombre d’accordeurs de piano qu’il y a Chicago. Pourtant, si on ne s’intéresse qu’à un ordre de grandeur, c’est un nombre facile à estimer. Le résultat en soi présente assez peu d'intérêt, mais la méthode est intéressante.Il y a vraisemblablement 2 millions d’habitants à Chicago, c’est à dire 500 000 familles, dont sans doute une sur 100 possède un piano, il y a donc 5000 pianos. Chaque piano doit être accordé tous les 2 ans, et ça nécessite 1/2 journée de travail. L’accordage de tous les pianos de Chicago représente donc 1250 journées de travail par an, c'est grosso modo du travail à temps plein pour 4 personnes. En comptant que ces gens ne font vraisemblablement pas ça à temps plein, 10 accordeurs serait un chiffre plausible. Compte tenu des incertitudes sur les chiffres utilisés, il y en a peut être 1, ou peut être 100, mais pas 1000 !

On peut utiliser le même type de raisonnement pour estimer la production céréalière mondiale, le nombre de centrales nucléaires qui alimentent la téléphonie mobile, la part des serviettes jetables dans le prix des Big Macs, et même le nombre de civilisation extraterrestres dans notre galaxie. On raconte qu’Enrico Fermi mangeait silencieusement en compagnie de collègues avec qui il construisait la bombe atomique, quand il s’est soudain écrié « Mais où sont-ils ? » [1]. Il venait d’estimer que la Terre aurait déjà du être explorée à de nombreuses reprises par des extraterrestres.

L’estimation à la Fermi du nombre de civilisations extraterrestres dans notre galaxie porte aujourd’hui le nom d’équation de Drake [2]. Elle comporte une succession de facteurs tels que (1) le nombre d’étoiles crées chaque année, (2) la fraction des étoiles qui ont des planètes habitables, (3) la fraction de celles-ci où la vie apparaît, et (4) la durée de vie d’une civilisation capable de communiquer sur des distances interstellaires. On fait généralement l’hypothèse que la Terre n’est pas exceptionnelle, c'est-à-dire que chaque étoile possède de l’ordre d’une planète où la vie apparaît. Selon les estimations, on trouve entre 100 et 10000 civilisations extraterrestres dans notre environnement immédiat [3]. Si on étend ce calcul à tout l’Univers visible, il faut multiplier ce chiffre par 100 milliards !

Parmi les nombreuses courses est-ouest de la guerre froide, il y avait notamment la recherche des extraterrestres. C’est dans ce contexte qu’est né le projet américain « Search for Extra-Terrestrial Intelligence » (SETI), pendant que les Russes avaient un projet similaire [4]. Et en tout ce temps, personne n’a rien vu : « Mais où sont-ils ? » [5]. On admet généralement que les difficultés technologiques liées aux voyages interstellaires ne peuvent pas être la réponse. Il y a là-haut des systèmes solaires deux fois plus âgés que le notre, ce qui permet d’imaginer qu’il existe des technologies autant supérieures à la notre, que la notre est supérieure à celle des algues bleues. Bref, c’est un vrai mystère.

L’explication la plus simple serait que notre forme de vie est très rare. Et il n’y aurait que deux explications possibles : soit il y a dans l’évolution de la vie terrestre une étape que nous avons déjà traversée qui était hautement improbable, soit la durée de vie d’une civilisation à haute technologie est très courte. Dans un texte intéressant [6], Nick Bostrom explique pourquoi il espère qu’on ne trouvera pas trace de vie sur Mars. Si on trouvait de la vie sur la première planète qu’on explore autre que la terre, ça voudrait dire que la vie est un phénomène banal dans l’Univers. Tout cela augmenterait la vraisemblance du deuxième scénario, et nos jours seraient comptés [7].

Cedric Gommes

Sources

[1] Wikipedia : Fermi_paradox
[2] Wikipedia : Drake_equation
[3] L. Gresh & R. Weinberg, « The science of the Superheroes », Wiley 2002.
[4] Wikipedia : SETI
[5] Leo Szilard aurait répondu à Fermi « they are already among us - but they call themselves Hungarians ».
[6] nickbostrom [PDF]
[7] Philippulus le Prophète, « La fin est proche », In: L’étoile mystérieuse, Hergé.

4 thoughts on “Du nombre d’accordeurs de pianos à Chicago à l’avenir de l’humanité

  1. - et tu connais le mot "sibyllin"?
    - je n'ai pas encore appris non plus!

  2. Patrick Sébastien (PS) "interviewait" une petite fille selon le schéma classique: et qu'est-ce qu'il fait ton papa, et ta maman, et tu as un amoureux, et est-ce que tu travailles bien à l'école?

    - oui
    - elle est gentille ta maîtresse?
    - des fois
    - 2 + 2?
    - 4
    - 12 + 26 ?
    - 38
    - 123 + 542 ?
    - je n'ai pas encore appris!

  3. Je suis évidemment d'accord avec toi. En ce qui me concerne, il s’agissait plutôt de : peut-on écarter une hypothèse simplement parce qu'on n'y a pas pensé ?

    Ils pourraient effectivement communiquer avec des signaux qu'on n'arriverait pas à détecter. Le projet SETI se concentre sur le rayonnement électromagnétique, alors qu’ils pourraient utiliser des neutrinos (pour ne parler que d’une particule qu’on connaît). A la réflexion, ça ne présenterait que des avantages d’utiliser comme moyen de communication des trucs qui interagiraient naturellement peu avec la matière (et qui seraient donc difficiles à détecter sans la technologie adéquate): communications à longue distance sans atténuation, et pas d’effets physiologiques. Si nos GSM fonctionnaient avec des neutrinos, on se ficherait pas mal de savoir s’il y a une antenne sur le toit de son immeuble !

    Cela étant, j’aurais tendance à ne pas considérer la possibilité qu’ils soient eux-mêmes faits d’une matière (d’un rayonnement, ou de quoique ce soit d’autre) que nous ne savons pas détecter. Non pas qu’elle soit improbable, mais le raisonnement de Fermi-Drake nous dit que les civilisations extraterrestres faites de ce qu’on sait détecter devraient à elles seules être suffisamment nombreuses. Pour les mêmes raisons, je ne considèrent pas les gens (ils me lisent peut-être…) qui occuperaient un espace à 7 dimensions, parce que ceux qui occupent les mêmes trois dimensions spatiales que nous devraient déjà être assez nombreux. Idem de tout ce qui dépasse notre imagination.

    Même si on ne peut pas intercepter les messages qu’ils s’envoient, il nous reste leurs effets secondaires. S’ils étaient parmi nous on les verrait forcément (ceux concernés par Fermi-Drake) à moins qu’ils ne se cachent. Pour les autres, ceux qui sont loin et qui ne se cachent pas, Freeman Dyson a eu une idée assez géniale. Il s’était dit que le problème de l’énergie devait inévitablement se poser à n’importe quelle civilisation un peu avancée. Le moyen le plus évident d’y répondre est d’intercepter une plus grande fraction de l’énergie rayonnée par l’étoile autour de laquelle on gravite, par exemple via un système de nombreux satellites artificiels [1]. Et ce genre de structure devrait rayonner dans l’infrarouge… Sauf s’il existe une source d’énergie plus facile qui nous reste à découvrir.

    Tu crois que je devrais écrire à Nick Bostrom pour lui dire que si on trouve de la vie sur mars ce serait au contraire une bonne nouvelle ? Ca pourrait vouloir dire que le problème de l’énergie est soluble [2].

    [1] http://en.wikipedia.org/wiki/Dyson_sphere
    [2] Pour celui-ci, j’hésite entre Philippulus et « Le Cirque Hipparque n’a pas besoin de clowns, vous ne ferez donc pas l’affaire ! »

  4. Il y a une au moins une troisième explication possible : ils sont déjà là. Si l'on peut observer une algue bleue "à son insu", on doit envisager la chose.
    (Ce qui nous ramène aux raisonnements fallacieux : peut-on écarter une hypothèse simplement parce qu'elle est sensationnelle ou par peur du ridicule?)