La forme et la matière

So what is this mind of ours: what are these atoms with consciousness? Last week's potatoes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remémorer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me souviens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu'il n’y a là rien de bien surprenant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je prétends n’avoir pas assisté à ces épisodes dont je me souviens si bien. Pas plus que vous d'ailleurs.

Des analyses de traceurs radioactifs montrent que les molécules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est remplacée. Pratiquement, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le constituaient durant notre enfance. Comme le résume malicieusement Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine dernière qui sont aujourd’hui le support matériel de nos souvenirs d’enfance! Ou pire. Du souvenir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre identité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constamment remplacée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos souvenirs, notre conscience, nos sentiments, n’ont comme support matériel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tourbillon qui est à chaque instant fait d’une eau différente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Comprenons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tourbillon, nous ne sommes que la forme du tourbillon.

Steve Grand, le créateur du jeu informatique Creatures, suggère qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la forme et la matière [3]. La différence que nous percevons pourrait bien n’être qu’un biais anthropocentrique [1]. Considérons l’électron. On le considère comme une particule matérielle, mais on ne détecte sa présence que par ses effets électromagnétiques. De beaucoup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une déformation du champ électromagnétique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ électromagnétique ce que le tourbillon est à l’eau : une forme persistante. Idem du proton. Et quand un proton et un électron se rencontrent, ils créent une nouvelle forme persistante : l'atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus complexe qui mène à la vie et à la conscience par une hiérarchisation des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme persistante de plus, dont la nature n’est pas fondamentalement différente des autres phénomènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://www.ted.com/index.php/talks/richard_dawkins_on_our_queer_universe.html
[2] Tor Norretranders, « Permanent reincarnation »,
http://www.edge.org/q2008/q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the ineffable: an engineering approach to consciousness »
http://machineslikeus.com/articles/Effing.html

10 thoughts on “La forme et la matière

  1. P U B L I C I T E

    Je sais bien que ce site ne fait pas – habituellement – de publicité, mais je pense que certains lecteurs aimeront TkResolver++, Telekinesis Testing Software (pkl.net/~node/software/tkresolver). Selon Linux Journal 173:48(2008), “[...] This scientific experiment draws a line down the screen that's influenced directionally by a random number generator. Your job is to try to influence the line's behavior with your mind, and the program records the results, which can be compared with other operators' statistics around the globe [...]”. Evidemment, je regrette tout autant que les autres lecteurs qu'on ait écrit “behavior” et “program”, sans compter l'accent, mais quand même, quel challenge!

  2. ... et une religion basée sur le respectde l'orthodoxie et la vénération que quelques icônes mandarines.

  3. J'ai bien envie d'écrire un truc qui s'appellerait "Pour en finir avec la science", parce que j'ai l'impression que les gens se font une idée tout à fait fausse de ce que c'est. En particulier, je trouve que beaucoup de scientifiques sont d'un aveuglement (ou d'une suffisance) éhonté quand ils parlent de leur pratique.

    Je ne crois pas exagérer en disant que dans mon domaine (la chimie physique) il y a 50% des résultats expérimentaux qui ne sont jamais publiés. C'est parfois justifié, si on croit qu'on n'a pas maitrisé toutes les conditions expérimentales. Souvent, il ne s'agit que d'écarter tout les faits qu'on juge "incompréhensibles".

    Il y a là un vrai problème. Je me demande parfois si on ne pourrait pas construire une science parallèle sur base des 50% de données qu'on écarte.

  4. Ces recherches ne sont pas byzantines : elles possèdent des conséquences médicales, industrielles et financières énormes. Les équipes ayant réussi à reproduire ces résultats n'auraient donc pas eu les moyens de défendre le sérieux de leur travail, malgré le soutien de puissants laboratoires homéopathiques? J'ai du mal à privilégier cette hypothèse. D'autant que d'autres recherches ont débouché sur des résultats inverses : (http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15758995) par exemple.

    Ceci dit, je ne veux pas généraliser : l'histoire des sciences démontre que le seul fait qu'une expérience ait du mal à être reproduite ne peut suffire à l'invalider. Encore moins le fait qu'elle fasse partie de l'orthodoxie.

    Je n'oublie pas que Troie passait pour une légende chez les universitaires jusqu'à ce qu'un amateur la découvre, ni les paroles fortes de Lavoisier après un voyage d'étude sur les "pierres lunaires" : « Il ne peut pas tomber de pierres du ciel parce qu'il n'y a pas de pierres dans le ciel. »

    Bon, il faudra bien se décider d'aborder les processus de validation dans ce blog, non?

  5. En fait, la mémoire de l'eau correspond assez bien à mon idée.

    En passant, je crois que vous savez tous les deux ce que je pense de l'affaire Benveniste. N'importe quel péquenot peut foutre par terre des résultats innovants en prétendant qu'ils ne sont pas reproductibles, sans qu'il ait réellement à prouver qu'il a travaillé soigneusement.

    En gros, 10 équipes ont reproduit les résultats de Benveniste et 40 n'y sont pas parvenu. Ca suggère simplement que 20% des équipes de recherche sont assez douées/fortes/compétentes pour des travaux de ce niveau, et qu'elles ont les couilles de publier des résultats à contre-courant.

  6. Disons qu'en mentionnant feu Benveniste, je me laissais aller à une certaine tentation facile de la boutade... J'aurais pu dire aussi "comparaison n'est pas raison", et là, j'aurais sans doute été un peu plus près de fonds de ma pensée.

  7. @Will : Je pense que l'idée d'Héraclite est du même ordre. Héraclite était un présocratique, bien loin de toute conception matérialiste. Tel que je le comprends, son propos concerne l'identité (qu'il nie) et sa réflexion est ontologique.

    @Ergosum : Je crois qu'un grand intérêt des travaux de Benvéniste est d'avoir mis l'accent sur les processus de publication. Je pense qu'il est communément admis que la publication de ses travaux a été pour le moins hâtive et que la communauté scientifique n'a pu reproduire les résultats publiés.

  8. Euh... et la mémoire de l'eau?

  9. Je ne suis pas certain que ce soit la même idée. J'ai l'impression que cette pensée d'Héraclite est très matérialiste: tout est changeant parce qu'il y a ce flux permanent de la matière.L'idée que j'essayais de faire passer était plutôt que rien ne changeait vraiment, malgré ce flux de matière. Nous restons nous-même alors que nous sommes en permanence en train de nous réincarner.J'essayais de suggérer aux plus matérialistes des lecteurs de ce blog que la matière est très surfaite, et que les choses qui comptent vraiment et qui durent sont intangibles.

  10. Héraclite, sans doute, le présentait déjà :

    « À ceux qui descendent dans le même fleuve surviennent toujours d’autres et d’autres eaux. »

    Les choses n'ont pas de consistance, et tout se meut sans cesse : nulle chose ne demeure, et l'identité est illusion. Ce qui vit meurt, ce qui est mort devient vivant. Le jour et la nuit sont un même phénomène ; ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.