Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d’un mil­lé­naire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des géné­ra­tions le sou­venir de la Cité de Dieu ! » — Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une infor­ma­tion qui me ramène à cette nou­velle d’Isaac Asimov dont le titre ori­ginal, Night­fall, avait béné­ficié de cette tra­duc­tion : « Quand les ténèbres vien­dront. » L’auteur y prenait la cita­tion d’Emerson à contre-pied pour dépeindre la fra­gi­lité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd’hui, c’est Rick Perry, gou­ver­neur du Texas, qui donne son avis sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique : « Je crois qu’il y a un certain nombre de scien­ti­fiques qui ont mani­pulé les données afin de récolter de l’argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scien­ti­fiques remettent en ques­tion l’idée ori­gi­nale que c’est le réchauf­fe­ment cli­ma­tique induit par l’homme qui est la cause du chan­ge­ment cli­ma­tique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà che­vauché dans son dernier livre [1] où il qua­li­fiait la recherche cli­ma­tique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s’effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connais­sance. Croire, c’est choisir une posture malgré son igno­rance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contra­dic­teurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai sim­ple­ment dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on ins­tille le doute, on décré­di­bi­lise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connais­sance sur seule base d’une croyance, c’est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le pro­blème n’est pas de mettre en doute le modèle domi­nant. Après tout, c’est plutôt sain qu’il n’y ait pas una­ni­mité totale autour de modèles aussi com­plexes que ceux de la cli­ma­to­logie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spé­cia­lité. Mais si les argu­ments de ce dernier sont de niveau à faire s’interroger un audi­teur de TF1 moyen­ne­ment cultivé, ceux de Rick Perry sont tout sim­ple­ment inexis­tants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des rai­son­ne­ments. Non, Rick Perry croit en cer­taines choses et pas à d’autres. Voila ! D’un côté, un millier de scien­ti­fiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d’années sur des peta-octets de données dans un esprit de concur­rence où l’erreur de l’un fera la renommée de l’autre ; et de l’autre, des gens comme Perry qui disent sim­ple­ment : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbé­cile ; il a suivi un par­cours uni­ver­si­taire, dispose de talents d’orateur et des com­pé­tences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négli­geable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des cen­taines de mil­lions de per­sonnes, Rick Perry est convaincu de l’inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible ori­gi­nelle est un texte parfait ne com­por­tant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse pré­senter quelque erreur de tra­duc­tion ou coquille édi­to­riale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gou­ver­neur du Texas. Et pour tout dire, elle pour­rait bien l’aider à atteindre la Pré­si­dence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chi­po­te­ries comme la réfu­ta­bi­lité pope­rienne et autres théo­ries de la vali­da­tion du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pour­rait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créa­tion­niste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don’t know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créa­tion­nisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe com­mencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la cli­ma­to­logie et à la bio­logie, c’est main­te­nant la géo­logie qui est priée de faire montre de tolé­rance : oui, la tec­to­nique des plaques, tout ça…

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rude­ment plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argu­ment. Et puis, tous les amis, les voisins, les col­lègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krug­mann explique très bien que le Parti répu­bli­cain est en train de devenir un parti anti-science. Seule­ment voilà, cette ten­dance ne se limite pas à une classe poli­tique. Pendant que les cha­pe­liers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libé­raux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des archi­tectes feng shui, intro­duisent le cha­ma­nisme dans l’entreprise et alternent chi­mio­thé­rapie avec sémi­naires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scien­ti­fiques découvrent émer­veillés l’existence des étoiles, la popu­la­tion ter­ri­fiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera tota­le­ment mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus per­sonne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

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4 comments

  1. Mieux que le New-York Times, sa version inter­na­tio­nale: le Inter­na­tional Herald Tribune. On peut le télé­charger sur son Kindle pour 1.99$. Le pied!

  2. You’ve got a point, comme on dit ici, a propos de la dif­fe­rence entre science et tech­no­logie. Tout par­ti­cu­liè­re­ment sur le coup des dictatures.

    On peut quand même spé­culer sur le fait que la révo­lu­tion scien­ti­fique de la renais­sance a été rendue pos­sible par les 1000 ans qui l’ont précédé où l’artisanat et les tech­niques étaient flo­ris­santes (et tres inven­tives). D’une cer­taine manière, la com­pre­hen­sion pra­tique du monde précede sa conceptualisation.

    Sur le fond (« les lumières fai­blissent ») je crois que c’est indis­cu­table qu’on com­prend le monde aujourd’hui mieux qu’hier, et moins bien que demain. Les sciences pro­gressent bel et bien, et à une vitesse sans précédent.

    Ce qui t’inquiete c’est la ren­contre des sciences et du grand public (j’inclus nos pre­neurs de deci­sions dans cette cate­gorie). La ren­contre est bien là, et c’est plutot bon signe. Sur Google: « Darwin » donne 132 mil­lions de resul­tats, contre 50 mil­lions pour « Bill Gates ». Ce a quoi on assiste c’est une édu­ca­tion dif­fi­cile des foules. Ce n’est sans doute pas sans pré­cé­dent. Je me demande combien de temps il a fallu pour que l’heliocentrisme fasse sont chemin dans le grand public.

    Je crois qu’il s’agit donc bien d’un édu­ca­tion en cours, pas d’une régres­sion. En la matière, le plus grand ennemi de la science n’est pas l’ignorance mais le préjugé. Et pour com­battre un préjugé il faut que les gens l’expriment. C’est ce qui se passe, et c’est bien.

  3. Salut Alain,

    ca me rapelle une anec­dote que j’ai entnedu Jacques Attali raconter. Il avait accom­pagné Mit­te­rand qui était invité par Bush père dans son « ranch ». Attali (a l’epoque secre­taire de Mit­te­rand) avait logé dans la chambre de Bush fils, et il s’etait étonné de ce que « le fils du pre­sident des Etats Unis ne lisait que des bandes des­si­nees ». Ce que ton texte relate, c’est surtout la medio­crité intel­lec­tuelle d’un membre de l’elite poli­tique. Mais apres tout, il n’y a pas besoin de tra­verser l’Atlantique pour trouver ce genre de chose.

    Cela etant, je ne suis pas aussi pes­si­miste que toi. Je serais meme plus opti­miste pour la santé intel­lec­tuelle des USA que pour celle de notre petit Royaume. Les USA sont tres tolé­rants: ils tolèrent les riches et les pauvres, les croyants de tous bords, les gros, et aussi les crétins. Aux USA, si tu as le droit d’etre un crétin. Ca ne dérange per­sonne. Per­sonne ne va essayer de t’éduquer, mais per­sonne n’est dupe non plus. Si tu es crétin aux USA, tu es gene­ra­le­ment pauvre. Mais comme tu votes pour des gens qui te res­semblent, il existe aussi des cretins dans la classe politque, dans la meme pro­por­tion que dans la popu­la­tion globale. Et ceux-là sont riches et puissants.

    Je vis dans le coin de New York depuis quelques mois, et ce qu’on lit dans le New York Times est infi­ni­ment super­ieur a tout ce qu’on peut lire dans La Libre ou Le Soir. Le taux de cré­ti­nisme en Bel­gique est tout aussi élevé qu’aux USA, mais c’est larvé. Alors les debats n’ont jamais lieu. Fran­che­ment, je me demande quelle frac­tion de nos par­le­men­taires ou de nos jour­na­listes serait capable de t’expliquer pour­quoi il croit (sic) ou pas au réchauf­fe­ment climatique.

    Deuxième raison d’etre opti­miste pour les USA. Ce qui fait pro­gresser la soci­tété c’est d’abord la tech­no­logie, la science suit. Et la tech­no­logie, tout le monde y croit aux USA parce que c’est ce qui fait gagner de l’argent. Il pour­rait y avoir des gens qui construisent un meilleur moteur de recherche en étant per­suadés que c’est l’esprit saint qui les guide, mais c’est peu pro­bable. Et ca, meme les cretins le savent aux USA: il y a ici un reality show ou les gens gagnent… des bourses d’etude! Au royaume du fric, la selec­tion natu­relle opere au détri­ment des cretins. Et en Bel­gique, qui favorise-t-elle?

    A bientot, C.

    1. Salut Cédric,

      Je te rejoins tout-à-fait sur l’idée que l’Europe n’est guère épar­gnée. J’ai pris le cas Perry comme emblé­ma­tique d’une situa­tion géné­rale, regret­tant que cer­tains y voient l’apanage du Parti répu­bli­cain. Bien sûr, cette situa­tion n’est pas seule­ment amé­ri­caine mais le Let bygones be bygones que tu évoques a, sous ses faux-airs de belle tolé­rance, des effets pervers qui mènent à un rela­ti­visme absolu dont s’accomode la tech­no­logie mais guère la science.

      En consé­quence, je ne te suis pas sur l’idée que, si on pousse la tech­no­logie, la science suivra.

      L’histoire des sciences occi­den­tales est très éclai­rante sur ce point : durant une poignée de siècles, les Grecs ont décou­vert un nombre consi­dé­rable d’éléments mathé­ma­tiques, géo­gra­phiques et astro­no­miques. Ils ont même esquissé (avec Empé­docle) les briques de la sélec­tion natu­relle et ont entrevu l’héliocentrisme. Avec l’Empire romain, la science s’arrêta durant un mil­lé­naire, jusqu’à Copernic. Les ingé­nieurs avaient le relais et Rome excella dans la construc­tion de routes, aque­ducs, véhi­cules, bâti­ments, villes, machi­ne­ries et arme­ments. Mais de décou­verte scien­ti­fique : néant, durant mille ans !

      Les Grecs vou­laient com­prendre le monde tandis que les Romains vou­laient le dominer. Et toutes les dic­ta­tures inva­lident l’idée géné­reuse selon laquelle, pour dominer, il faut com­prendre. Non : il suffit d’être le plus fort. Et la com­pré­hen­sion du monde, tant aux Etats-Unis que sur le reste de la planète, semble une pré­oc­cu­pa­tion en perte de vitesse.

      Les Lumières allu­mées dans l’Europe du XVIIIe, semblent faiblir, faiblir…

      avk

      PS: Tu ne nous tien­drais pas une petite chro­nique depuis NY ? Ce serait la grande classe !

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