Tu me sondes et tu me connais

Éternel ! tu me sondes et tu me connais,
Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée (...)
Car la parole n'est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel ! tu la connais entièrement (...)
Une science aussi merveilleuse est au-dessus de ma portée, Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
-Psaume 139

Jeppe Hein, Follow Me (Bristol University)

Il existe des moyens intelligents d’utiliser ce qu’on sait sur une personne. Les casinos Harrah's en savent quelque chose. Sur base du formulaire d’apparence anodine que vous remplissez pour accéder à la salle des jeux (âge, sexe, formation, etc.) ils déterminent votre « point de douleur », c’est-à-dire le montant maximum que vous pouvez perdre sans que ça vous coupe l’envie de revenir jouer [1]. Quand vos pertes approchent ce montant, un membre du personnel vient vous faire remarquer que vous n’avez décidément pas de chance ce soir, et il vous conseille de rejoindre le restaurant du casino « aux frais de la maison ». Tout l’art consiste à bien choisir le moment d’arrêter de vous plumer.

La possibilité aujourd’hui d’analyser de grandes quantités d’information rend ce type de manipulation omniprésente, et on aurait tort de sous-estimer son efficacité [2]. On connait la phrase célèbre d’un ancien patron de TF1, selon laquelle le but de la télévision est de vendre du cerveau humain disponible à Coca-Cola [3]. Tout cela semble bon-enfant par rapport à ce qui se trame sur Internet.

Il y a tout ce dont on se doute. Par exemple, que le bouton « j’aime » de Facebook ne sert pas qu’à dire à ses copains qu’on a trouvé leur lien rigolo. Il sert aussi à Facebook à mieux vous connaitre. En gros, chaque fois que vous cliquez « j’aime », comme chaque fois que vous vous inscrivez à un jeux, vous vous rendez plus vulnérable à la manipulation, et Facebook le monnaie auprès des annonceurs publicitaires. Comme dans les casinos Harrahs’s, sauf que l’information dont on dispose sur vous est beaucoup plus riche, et que les manipulateurs entrent dans une sphère que vous pensiez relever de votre intimité.

Il y a une autre forme de manipulation sur Internet qui n’est pas directement commerciale, du moins pas encore. Si vous et votre voisin tapez le mot « Egypte » sur Google vos résultats seront sans doute très différents : peut-être tomberez-vous sur les hôtels de la Mer Rouge et votre voisin sur le procès de Moubarak. Google recueille en permanence des informations sur vous : où vous vous trouvez, le type d’ordinateur que vous utilisez, et aussi l’historique des liens sur lesquels vous avez cliqué. Sur base de ce flux d’information, un algorithme estime le type de site qui vous plaira et vous cache purement et simplement les autres. Eli Pariser en parle comme d’une bulle dans laquelle les moteurs de recherche vous enferment [4], sans rien vous dire de toute la partie d’Internet qui vous est rendue invisible. Pour rebondir sur le post d’Alain : si vous n'avez jamais navigué que sur des sites créationnistes, il y a fort à parier que Google vous cachera jusqu’à l’existence de Darwin.

Chaque fois qu’on s’aventure sur Internet, l’information circule désormais dans les deux sens : on vous regarde autant que vous regardez. Et Internet est aux mains de gens habiles qui ont des intérêts qui leur sont propres. Rebecca MacKinnon a un argumentaire assez convainquant sur le fait qu’Internet ne deviendra pas spontanément l’idéal qu’on imaginait il y a encore peu [5]. Si on veut qu’Internet continue à donner un accès non biaisé à l’information, et qu’on ne veut pas s’y faire manipuler, cela nécessitera une forme d’activisme de notre part.

Cedric Gommes

[1] I. Ayes, Super Crunchers, Bantam Books (2008) ;
[2] R.-V. Joule, J.-L. Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble (2002).
[3] Wikipedia:Patrick Le Lay
[4] TED.com: Eli Pariser, Beware Online Filter Bubbles.
[5] TED.com: Rebecca MacKinnon, Let's Take Back The Internet.

3 thoughts on “Tu me sondes et tu me connais

  1. Charité bien ordonnée...
    ... et pour que le dossier soit complet, voir http://www.bbc.co.uk/news/business-15014077: Google est suspecté de "trouver" préférentiellement ses propres sites.

  2. Comme pour démentir les dangers de la bulle, un article publié en ligne le mois dernier dans une revue peu connue a fait ces jours-ci la une des sites web des revues scientifiques: les infos disponibles sur le web auraient permis de "voir venir" les crises qui ont secoué cette année le monde arabe. Voir http://www.uic.edu/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/3663/3040. Encore deux petits commentaires: (1) on peut saluer le joli coup de pub qui prouve aussi qu'il n'y a pas que Nature et Science pour faire un scoop; (2) tout ceci n'est pas sans rappeler Hari Seldon, l'inventeur de la psycho-histoire cher à Isaac Asimov (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Hari_Seldon.)

  3. Je vois avec plaisir que Cédric a repris la plume!

    Le danger de la bulle est réel, mais il n'est pas imparable. Mon navigateur (Firefox, mais certainement d'autres aussi) peut être configuré de manière à éviter la bulle. Et ça fonctionne, comme j'ai pu le vérifier: j'obtiens les mêmes résultats de recherche quel que soit l'ordinateur, le réseau ou la langue. Enfin, ça fonctionne dans la limite des outils mis à notre disposition. Par exemple, Google peut trier des résultats par ordre chronologique ou par "relevance" (qui veut dire à peu près "pertinence", mais peut-être pas exactement). Mais qu'est-ce que la "pertinence"? C'est une fonction de la fréquence des termes recherchés dans les documents, de la date de ceux-ci, etc. In illo tempore, j'avais écrit à Google de me fournir des détails, mais j'attends toujours la réponse.

    Il faudrait que les utilisateurs puissent définir eux-mêmes leur fonction de pertinence! Qu'on soit d'accord avec la bulle de Google ou non, il faut nous faut des bulles personnalisées, une méthode de recherche, des filtres. C'est très difficile, en pratique. Nous avons maintenant sur nos ordinateurs d'énormes quantités de documents en tous genres et sur de nombreux sujets différents. Par exemple, j'ai 107091 documents de texte sur mon portable en ce moment. Il est très difficile de se mettre d'accord avec soi même pour definir la structure des répertoires où stocker tous ces documents! La seule solution pour trouver les infos à coup sûr est un moteur de recherche. C'est d'ailleurs dans ce contexte que j'avais demandé à Google ce qu'ils entendent par « relevance ». A la fin de l'article (http://gommes.net/wergosum/?p=674) j'ai indiqué comment je vois un bon moteur de recherche (TOR for an ideal search engine).

    Il y a quelques années, le Intelligent Information Laboratory (IIL) de la Northwestern University avait mis en ligne un site web (« News at seven », http://infolab.northwestern.edu/projects/news-at-seven/) où un présentateur (le « speaker », quoi!) était une animation 3D, et qui donnait les infos en fonction de critères choisis par l'utilisateur : sciences, littérature, politique US ou politique africaine etc. Je n'ai pas retrouvé le site, mais je conseille de jeter un coup d'oeil sur les publications de la IIL. On trouvera notamment des articles sur le problème de la recherche d'infos nouvelles. (http://infolab.northwestern.edu/papers/)

    Je disais qu'il faut des bulles, une méthode, des filtres... J'ajouterais qu'il faut aussi une composante aléatoire (à définir dans notre fonction de pertinence) qui assure que nous ferons encore des découvertes sur le web. Une fonction « surprise », en quelque sorte !