L’inconfortable posture NOMA

Du respect

Le respect est une valeur que la plupart des civi­li­sa­tions, des religions et des mouve­ments philo­so­phique tiennent en haute estime. Elle implique que l’on accepte qu’une personne pense diffé­rem­ment, ce qui est très bien car cela permet d’éviter des conflits bien coûteux.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul avantage puisque la personne qui en fait montre se hisse au-dessus de possibles querelles, affirmant par là une compré­hen­sion et donc une intel­li­gence qui ne sont pas données à tout le monde. Être respec­tueux est donc double­ment grati­fiant.

Sur le plan religieux par exemple, les croyants entre­te­nant commerce spirituel avec d’autres confes­sions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jérusalem, Belfast ou dans les Balkans pour faire prévaloir leur inter­pré­ta­tion de tel texte considéré comme sacré. Qui n’a pas été ému par ces images de Juifs et de Musulmans frater­ni­sant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me souviens d’un raison­ne­ment falla­cieux véhiculé par des auto­col­lants que l’industrie ciga­ret­tière avait distri­bués lorsque les poli­tiques s’interrogeaient sur la perti­nence d’interdire le tabac dans les restau­rants : « Fumeur ou pas, restons courtois. » Cette phrase est falla­cieuse en ce sens qu’elle ignore l’une des prémisses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d’enfumer ses voisins de table est un manque de cour­toisie.

Un autre raison­ne­ment falla­cieux consiste à assimiler une chose à une autre. Par exemple, à assimiler les personnes à leurs idées, on en vient à consi­dérer que ce sont les idées qu’il convient de respecter avant les hommes. La notion de blasphème n’est rien d’autre. Et le respect des idées, c’est l’exact opposé de la démarche scien­ti­fique qui recherche la confron­ta­tion (la fameuse réfu­ta­bi­lité poper­rienne).

L’eau dans le vin

Quiconque a déjà mis de l’eau dans son vin sait perti­nem­ment qu’il n’a réussit qu’à gâcher chacun des deux breuvages. Pourtant, c’est bel et bien ce que cherchent à faire de nombreux scien­ti­fiques athées confrontés à des inter­lo­cu­teurs croyants. Prenons l’exemple du catho­li­cisme. Un catho­lique se distingue prin­ci­pa­le­ment d’un chrétien par le fait qu’il accepte certains dogmes comme l’Assomp­tion de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la trans­sub­stan­tia­tion (qui implique une trans­mu­ta­tion réelle, non symbo­lique, du vin en sang et de l’hostie en chair).

Un scien­ti­fique athée ne peut (comme scien­ti­fique) ni ne veut (comme athée) accepter l’idée que le vin se change systé­ma­ti­que­ment en sang à chaque rituel eucha­ris­tique. Pourtant, alors qu’il n’hésitera pas à donner son avis sur le réchauf­fe­ment clima­tique, sur la vie extra­ter­restre, sur l’intelligence arti­fi­cielle ou sur les neutrinos supra­lu­mi­niques, il se censurera s’il est question de la montée de la Vierge ou de la survi­vance d’une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas respecter des idées qui sont aussi ancrées dans l’identité d’un homme, c’est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA

L’avancée des sciences de l’évolution et des neuros­ciences depuis les années 80 ont exacerbé ce type de confusion à tel point que certains cher­cheurs améri­cains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se popu­la­riser dans de nombreuses sphères acadé­miques.

Dans Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la religion ne se regardent pas de travers mais s’entrelacent dans des figures complexes qui s’offrent des simi­li­tudes croisée à chaque échelle fractale. » Bref, pour le respec­table paléon­to­logue, science et religion ne sont pas en concur­rence mais bien dans des rapports de complé­men­ta­rité et d’homologie. Il appelle donc religieux et scien­ti­fiques de bonne volonté à consi­dérer ce qui lui apparaît comme une évidence et à avancer main dans la main dans cette posture diplo­ma­tique désormais connue sous l’étiquette de Non-over­lap­ping magis­teria (NOMA) ou d’accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute certains dogmes catho­liques mais il reste selon lui des éléments tels que l’âme qu’il considère à la fois exister et être en dehors du magistère de la science : « Moreover, while I cannot perso­nally accept the Catholic view of souls, I surely honor the meta­pho­rical value of such a concept both for grounding moral discus­sion and for expres­sing what we most value about human poten­tia­lity: our decency, care, and all the ethical and intel­lec­tual struggles that the evolution of conscious­ness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit inespéré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scien­tists, like many others, are touched with awe at the order and complexity of nature. Indeed, many scien­tists are deeply religious. But science and religion occupy two separate realms of human expe­rience. Demanding that they be combined detracts from the glory of each. »3 C’est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l’empirisme et la modé­li­sa­tion du monde matériel ; la religion se voit attribuer les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux et la morale surna­tu­relle.

… ou plutôt OMA

Quelques éléments devraient toutefois être consi­dérés par les scien­ti­fiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les religions ont des causes et des effets qui sont notamment histo­riques, écono­miques et psycho­lo­giques. La démarche scien­ti­fique cesser d’étudier l’histoire, de dresser des modèles écono­miques et se détourner de la biochimie du cerveau ? Une réponse positive marque­rait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse négative ne satisfera pas de nombreux croyants. Il y a over­lap­ping.
  2. Les religions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scien­ti­fiques de nature : miracles, sacre­ments, prières et autres événe­ments surna­tu­rels qui ont pour prin­ci­pale carac­té­ris­tique d’être réels, mesu­rables et en contra­dic­tion avec les principes de la science en vigueur. Les plus hauts digni­taires religieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n’est que méta­phores et symboles. Ici encore, il y a over­lap­ping.
  3. Pourquoi la religion serait-elle le seul objet que la science ne pourrait pas étudier, critiquer et aborder ration­nel­le­ment ? Si l’objet religieux trans­cende le monde naturel, une étude maté­ria­liste ne pourrait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phénomène amoureux ne nuit guère aux senti­ments. L’over­lap­ping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA présup­pose que le monde n’est pas tota­le­ment rationnel, puisque les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux n’y sont pas objets de démarche empirique. C’est là un postulat qui semble taillé pour les religions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se verrouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sympa­thique. Ce verrouillage est un over­lap­ping.
  5. La démarche scien­ti­fique repose sur le critère de réfu­ta­bi­lité, lequel ne doit être en rien limité. Si j’énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune restric­tion. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfu­ta­tions. Cette dynamique contra­dic­toire s’enrichira d’observations, expé­ri­men­ta­tions et modé­li­sa­tions qui renfor­ce­ront l’une ou l’autre thèse. Mais si l’on s’interdit de toucher à certains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d’énoncés qui ne pourront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scien­ti­fique s’effilochera au détriment du magistère religieux. Nouvel over­lap­ping.
  6. À l’image de l’Intel­li­gent Design qui n’est autre que du créa­tion­nisme outra­geu­se­ment maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille histoire où l’on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d’un seul: celui de la connais­sance.

Le propre de la démarche scien­ti­fique est – quand elle n’est pas dévoyée – d’accepter tout énoncé qui se prête à la réfu­ta­tion. C’est un système ouvert. Le propre d’un système religieux – quand il n’est pas dévoyé –, c’est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfu­tables.

C’est un vieux débat de savoir si les démo­cra­ties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nombreux dicta­teurs sont venus ainsi au pouvoir, démo­cra­ti­que­ment élus, pour voter l’abolition de la démo­cratie. Person­nel­le­ment, je pense ce risque accep­table, du moins dans des sociétés disposant d’un certain niveau d’éducation et de canaux d’informations contra­dic­toires. Même si le risque est réel, c’est accep­table car les partis démo­cra­tiques pourront combattre leurs adver­saires à armes égales. Ce serait en revanche inac­cep­table si ces partis étaient protégés par une clause de non-agression.

Croyants et scien­ti­fiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons distinctes – que le monde est unique et cohérent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l’intelligence et, m’ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d’une civi­li­sa­tion ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogma­tisme.

Et si vous n’êtes pas d’accord, bienvenue !

avk

Références

Wikipedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life. New York: Ballan­tine Books. ISBN 034545040X
  2. Gould, Stephen Jay (1997). «Nono­ver­lap­ping Magis­teria.» Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Steering Committee on Science and Crea­tio­nism (1999). «Science and Crea­tio­nism: A View from the National Academy of Sciences». NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

2 thoughts on “L’inconfortable posture NOMA

  1. Salut Alain

    j’abonde dans ton sens: toute idée ou croyance qui peut être réfutée doit être combattue. Pour le bien de l’humanité. Et j’adore ton image de l’eau dans le vin.

    Et pour qu’il n’y ait vraiment aucune ambiguité dans ce que je m’apprête à écrire, je pense que les gens qui prétendent aujourd’hui que le monde a été créé en six jours (ou toute autre chose du même ordre) sont victimes d’une hallu­ci­na­tion collec­tive.

    Cela étant, je me dois de te faire remarquer qu’une phrase comme
    «Croyants et scien­ti­fiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons dis­tinctes – que le monde est unique et cohé­rent»
    a tout du dogme.

    Après tout, il y a au sein-même de la physique des points de vue irré­con­ci­liables. On parle beaucoup de la contra­dic­tion entre la rela­ti­vité générale et la mécanique quantique, mais c’est beaucoup plus général. Quoi qu’on en dise et qu’on enseigne la ther­mo­dy­na­mique et la mécanique statis­tique ont aussi des points d’achoppement. Bref, l’unité de la physique est un mythe. Un gars comme Bohr l’avait bien compris qui avait fait de la complé­men­ta­rité un principe philo­so­phique tres général.

    Ce qui est vrai de notre compré­hen­sion de la matière inanimée l’est sans doute double­ment de la matière vivante, sans parler de la matière consciente… Pourquoi est-ce que tout cela devrait être un? Et pourquoi pas, après tout? Admettons qu’on n’en sait rien.

    Cette croyance en un modèle unique de la réalité est une forme de mono­théisme. Credo in unam… tu connais le reste.

    • Ah, débat inté­res­sant : peut-on affirmer sans dogma­tisme que « le monde est unique et cohérent » ?

      Je crois que oui mais déblayons préa­la­ble­ment quelques possibles malen­tendus. « Unique et cohérent » ne signifie pas qu’il est tota­le­ment appré­hen­dable ni qu’il échappe au théorème d’incomplétude de Gödel.

      De même, je suis d’accord avec toi sur le caractère actuel­le­ment irré­con­ci­liable de certains points de vues, mais j’y vois l’indice que nous avons besoin soit d’affiner notre connais­sance, soit d’opérer un glis­se­ment de paradigme. C’est là pointer l’incohérence de notre esprit ou de notre langage, pas celle du monde.

      Que le monde soit unique ne pose sans doute pas de problème. Par « monde », je n’adopte pas la défi­ni­tion prous­tienne qui peine à dépasser l’Île de France, ni celle de Terre mais celle de l’univers dans son ensemble, soit tout ce qui est ou pourrait être acces­sible direc­te­ment ou indi­rec­te­ment à nos sens, à notre expé­rience et à notre raison.

      Peut-on affirmer sans dogma­tisme que le monde est cohérent ? Je le crois. Posons par exemple ab absurdo que la vitesse de la lumière est diffé­rence ici et dans un lointain amas de galaxies. Cela démontre simple­ment que certaines choses nous avaient échappé. Nous allons peut-être découvrir une loi qui indique comment c varie. Ou même que c soit sujet à des fluc­tua­tions aléa­toires. Soit, mais cela ne rendra pas le monde inco­hé­rent. Pas plus que l’agitation thermique de l’air. Après avoir mis Netwon en pers­pec­tive, ce sera Einstein qui sera mis en pers­pec­tive.

      L’histoire de la science foisonne de phéno­mènes irré­con­ci­liables qui ont pu être récon­ci­liés. Plus la fracture semblait grande et plus la science a progressé. Je pense à la théorie de l’évolution, à la tecto­nique, à la génétique.

      C’est cette histoire sur laquelle je fonde ma convic­tion que le monde est cohérent. L’électricité et le magné­tisme étaient deux choses bien diffé­rentes avant que Maxwell ne fonde l’électromagnétisme. En serait-il autrement pour la Rela­ti­vité et la Théorie quantique ? Plusieurs modèles émergent déjà qui offrent des possi­bi­lités de conci­lia­tion (cordes, boucles, géomé­tries non commu­ta­tives, rela­ti­vité d’échelle…)

      En outre, il est manifeste que les lois quan­tiques et celles de la Rela­ti­vité coexistent. Sur une échelle loga­rith­mique, nous évoluons même à l’exacte milieu de leurs grandeurs d’influence et pouvons expé­ri­menter les deux. Comment ces lois pour­raient-elles être non conci­liables alors qu’elles inter­agissent ? Ces inter­ac­tions sont un des éléments de la cohérence du monde.

      Attention toutefois, je ne crois pas en un modèle unique de la réalité, mais plus pour un problème de langage que pour un problème de cohérence objective. La chimie, la musique, les mathé­ma­tiques, les émotions humaines ne s’écrivent pas avec les mêmes symboles et il serait absurde de chercher à le faire. Les modèles conti­nue­ront d’évoluer en s’entrelaçant, conver­geant de-ci, diver­geant de-là.

      J’y vois un problème de carte, non de terri­toire.