Le terrorisme est notre modèle social

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu’on peut nous faire
(Alain Souchon, Foule Senti­men­tale)

Un extra­ter­restre curieux de comprendre les terriens ne se soucie­rait certai­ne­ment pas de savoir ce qui diffé­rencie les frères Kaouchi d’Anders Breivik. Ou de ces adoles­cents nord-améri­cains qui, à la suite d’Eric Harris et Dylan Klebold du lycée Columbine, ouvrent régu­liè­re­ment le feu sur leurs condis­ciples. Ou encore de ce Nordine Amrani qui a mitraillé une foule à Liège en 2011. Cet extra­ter­restre se deman­de­rait simple­ment pourquoi certaines personnes se mettent tout à coup à tirer sur leurs semblables par un acte qui semble échapper à toute logique, fut-elle de vengeance.

On m’opposera sans doute que les attentats djiha­distes sont d’une autre nature, puisqu’ils sont le fait de gens manipulés, pris en main par des orga­ni­sa­tions obéissant à une logique impla­cable. Mon point de vue est que le djihad occi­dental peut être vu comme l’instrumentalisation par ces orga­ni­sa­tions d’un phénomène plus général qui touche plus largement nos sociétés.

On pourrait ajouter à la liste des Breiviks ces phéno­mènes appa­rentés que sont les sectes destruc­trices de l’individu, le suicide des adoles­cents, et peut-être cette récente épidémie de burnouts. On peut natu­rel­le­ment trouver des expli­ca­tions contin­gentes à tous ces évène­ments : le patron d’untel était une ordure; tel adoles­cent était tyrannisé par ses condis­ciples; tel autre avait croisé le chemin d’un imam fonda­men­ta­liste. Il est pourtant difficile d’admettre que des causes si diverses donnent lieu à des effets si semblables. L’explication la plus simple est qu’il s’agit dans tous les cas de réactions de personnes fragiles à une même forme de pression sociale. C’est cette pression que j’apparente à du terro­risme.

Qui n’aspire pas à trouver un sens à sa vie? Face à l’universalité de ce besoin, le modèle qu’on nous offre le plus souvent est celui de la vacuité obscène du monde des célé­brités et de l’argent. De la télé­réa­lité aux joueurs de foot en passant par les familles prin­cières. Et toute cette fange est liée par des messages publi­ci­taires insidieux dont la somme constitue une espèce de norme qui s’auto-entretient. On aimerait nous laisser croire qu’il est normal de conduire des voitures luxueuses, d’avoir un travail (pardon, un job) épanouis­sant, d’avoir une plastique à la Photoshop, que les jouets offerts aux enfants rassemblent les familles, et que les sociétés de télécom rapprochent les gens. Parce que tu le vaux bien! Et si tu n’as rien de tout cela, qu’est-ce que tu vaux?

Tous ces messages sont terro­ristes par leur pendant négatif. Si tu n’achètes pas mon produit, tu n’auras rien de ce à quoi tu aspires le plus. La menace la plus courante dans les publi­cités est une forme de « tu n’auras pas d’amis » ou « tu ne coucheras pas avec elle/lui ». Des choses simples en somme. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait déli­bé­ré­ment créer des gens mal dans leur peau : attisez leurs frus­tra­tions et engagez ceux qui le peuvent dans un processus de consom­ma­tion sans fin qui n’arrange que vous. Est-il vraiment surpre­nant que les plus fragi­lisés d’entre nous disjonctent?

Mettre le djihad occi­dental exclu­si­ve­ment sur le dos de fonda­men­ta­listes mani­pu­la­teurs est une manière de nous laver les mains: c’est nous qui leur four­nis­sons le terreau. Un peu comme ces gens bien­pen­sants qui mettaient la fusillade de Columbine sur le dos de Marilyn Manson, dont les tueurs étaient fans. A ce titre, je vous invite à écouter l’interview que Michael Moore fait de Marilyn Manson dans Bowling for Columbine. De mémoire, l’interview se termine plus ou moins comme ceci.
Moore : Qu’est-ce que tu leur dirais à ces gosses, si tu en avais l’occasion?
Manson : Je ne leur dirais rien. J’écouterais ce qu’ils ont à dire. Personne ne les écoute jamais.
Il y a fort à parier que la seule personne qui ait jamais fait mine d’écouter les frères Kaouchi quand ils étaient des adoles­cents en quête de sens a malheu­reu­se­ment été un islamiste fonda­men­ta­liste.

J’entendais ce matin un quarteron de poli­ti­ciens wallons de tous bords, réunis par la gravité de la situation, proposer à l’unisson … des cours d’éducation au « vivre ensemble ». Quel emplâtre sur une jambe de bois! Une leçon de plus qu’on veut faire à des enfants déjà perdus, et qui ajoutera une norme supplé­men­taire à un modèle social dans lequel ils ne se recon­naissent de toute façon pas. Pour s’attaquer aux Breiviks et autres Kaouchis, il faudra à nos poli­ti­ciens plus de discer­ne­ment et de courage. Suite à cette interview de Marilyn Manson, une de ses connais­sances l’aurait maladroi­te­ment compli­menté en ces termes : « Je ne te savais pas si malin. » Et l’autre de répondre : « Je ne te savais pas si con. »

Cedric Gommes

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