La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terrorisme djihadistes 17 attentats commis sur son territoire. (Dans le même temps, 91 actes de terrorismes – non meurtriers et non médiatisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés individuelles et de dispositifs augmentant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événements, la plupart ont été requalifiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséquilibré influencé par le récit médiatique des « attentats » récents ; l’attentat comparable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit médiatique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers grossièrement mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télévisuelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspirèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Maintenant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en conséquence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07-09/01/2015), attentats dont la nature terroriste djihadiste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayStation, adepte de foot et de rodéos urbains, délinquant récidiviste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la République. Petites formations, petits boulots. La fréquentation d’un groupe de jeunes salafistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraînement armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles improvisées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne revendique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délinquant multirécidiviste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la motivation religieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit médiatique déconnecte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une communauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture religieuse. On en vient à parler de « guerre de civilisations3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouvernementale française brandissent et amplifient la qualification terroriste repose sur des mécanismes évidents profitables à diverses parties...

Si l’auteur est présenté comme déséquilibré, le discours médiatique se structurera autour de l’idée de responsabilité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus potentiellement dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djihadiste, le discours médiatique se structurera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos représentants démocratiques, autours de réformes qui attaqueront certes un peu nos libertés individuelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La qualification terroriste est donc profitable au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécuritaires et de procédures liberticides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-économiques.
  2. La qualification terroriste est bien sûr aussi profitable aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accointance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmentant la visibilité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la qualification terroriste est grandement profitable aux mouvements tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur imprimatur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les populations qu’ils asservissent ainsi qu’une personnalité symbolique internationale.
  4. Enfin, la qualification terroriste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent transformer un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radicalisation de l’Islam, mais plutôt à une islamisation de la révolte radicale (...) Le djihadisme, c'est une façon de mettre un sens à une révolte désespérée. »

Alessandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondialisation sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construction reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en développant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occidentales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démocraties occidentales ont dévastés, se posent en conquérants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djihadiste ! », eux envoient une revendication. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la qualification terroriste est une arme infiniment plus puissante que le terrorisme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie intégrante d’un mécanisme de ségrégation sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est principalement une lutte purificatrice contre le Mal, principalement en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinction d’Averroès, n’est généralement pas considéré comme une obligation et doit respecter des règles très précises comme le respect des prisonniers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démocraties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une islamisation de la révolte radicale. (regards.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Alessandro. Next, petit livre sur la globalisation et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Racisme et liberté d'expression

Régulièrement, suite à la médiatisation d'événements relatant la réaction du politique à des faits ou propos racistes, les réseaux sociaux répandent des statuts tels que « Le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit. »

Le racisme est une opinion.

Je crois personnellement que le racisme est une opinion et un délit. Mais cette tournure est plus gênante car elle place le délit d'opinion au centre du problème, et aucune démocratie n'aime reconnaître qu'elle dispose d'une police de la pensée.

De quoi parle-t-on ? Une « opinion », c'est un ensemble de jugements. Il n'y a rien de scientifique là-dedans. Une opinion ne s'assortit a priori d'aucune valeur de vérité. Des phrases telles que « Les Noirs sont paresseux », « Les Juifs sont roublards » ou « Les Arabes sont des voleurs. » sont à l'évidence des opinions. Qu'un état les sanctionne ne suffit pas à changer leur nature.

Qu'une opinion soit fondée ou non, stupide ou non, méchante ou non est un autre problème (dont ne se préoccupe généralement guère le politique) : les dresseurs d'horoscopes et autres lecteurs d'avenir ne risquent pas la prison s'ils s'en tiennent là. Bref, dire des bêtises ne ressort pas du pénal, et une opinion n'est qu'une opinion.

Ce n'est qu'à partir du moment où une opinion se confronte à la critique scientifique qu'elle peut acquérir quelque valeur de vérité. Et le propre d'une démarche scientifique est de générer des énoncés réfutables, de telle sorte que, passant ces épreuves, l'opinion sera soit invalidée, soit sans cesse remise en question.

En refusant de considérer le racisme comme une opinion, on empêche cette dynamique et on le constitue en dogme. C'est très symptomatique de certaines intelligentsias de renforcer ce qu'elle prétendent vouloir détruire. Sans doute est-il bon d'avoir un ennemi sombre afin de montrer à quel point on est soi-même lumineux... dangereuse politique !

Un raisonnement fallacieux

La mécanique du racisme repose sur un raisonnement fallacieux :

  1. On considère une caractéristique visible d'un groupe humain (p. ex. la peau noire) ;
  2. Sur base de l'observation (biaisée ou non) d'un petit groupe, on associe certaines valeurs à cette caractéristique (le fait de courir vite aux Jeux Olympiques)
  3. On néglige des sous-groupes dépourvus de ces valeurs (peu de Pygmées, bien que noirs, ont remporté le 100 m.)
  4. On néglige des individus non caractéristiques pourvus de ces valeurs (des Blancs ont remporté le 100 m)
  5. La caractéristique (peau noire) étant héréditaire, on sous-entend que les valeurs (courir vite) le sont aussi.

Ce type de paralogisme n'est pas un produit de notre société contemporaine. On en trouve par exemple traces écrites dans l'Ancien Testament ou chez Hippocrate, ainsi que dans la plupart des civilisations.

Bien, le fait qu'un raisonnement soit fallacieux n'implique pas qu'il soit faux. De nombreux racistes pourront rétorquer que c'est nier l'évidence que de refuser que les Noirs sont plus rapides que les Blancs au 100 mètres. Et qu'évoquer les Pygmées, c'est comme évoquer les poissons volants pour tenter de démontrer que les poissons ont des ailes : un contre-exemple n'invalide pas une règle.

Déconstruire le racisme

Certes. L'invalidation du racisme est autre et passe, à nouveau, par la définition des mots employés, et maintenant par le mot « race »

Regrouper les organismes vivants est le rôle de la taxonomie, et cette dernière utilise de nombreux types de classes (taxons) ayant chacune sa définition : règne, embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce, sous-espèce etc. Aucune trace du mot « race » là-dedans !

Si ce terme n'est plus utilisé par les scientifiques, ce n'est pas pour des raisons de bien-pensance, mais parce qu'il est trop peu défini. C'est un peu comme le mot « légume » qui peut désigner tantôt des fruits (tomate p. ex.), tantôt des feuilles, des fleurs ou encore des racines. Aucun scientifique ne parle de légume parce que ce terme ne répond qu'à un paramètre précis et peu important (son type d'utilisation dans notre tradition culinaire) dont on ne peut rien déduire d'autre.

Il n'y a qu'en cuisine que l'on parle de légume, et qu'en élevage que l'on parle de race. Or, il semble pertinent, dans un contexte politique et juridique, d'utiliser des termes scientifiques qui permettent une caractérisation précise. (Après tout, c'est bien ce que cherchent les racistes, non !?)

Alors, sur un plan taxonomique où se situe l'homme ? (Ne m'attaquez pas sur la description entre paranthèses, volontairement très très simplifiée !)

  • Règne : animal (nous devons manger d'autres êtres vivants)
  • Embranchement : cordé (symétrie bilatérale... entre autres!)
  • Sous-embranchement : vertébré (nous avons des vertèbres)
  • Classe : mammifère (nous avons des mamelles)
  • Sous-classe : thérien (nous ne pondons pas d'oeufs)
  • Infra-classe : euthérien (le placenta nous est connu)
  • Ordre : primate (la vision l'emporte sur l'olfaction, etc.)
  • Sous-ordre : haplorhinien (la truffe fait place au nez)
  • Infra-ordre : simiiforme (arrière de l'orbite occulaire fermé)
  • Micro-ordre : catarhinien (narines rapprochées et ouverte vers le bas)
  • Super-famille : hominoïdé (nous avons un coccyx)
  • Famille : hominidé (face prognathe et bipédie)
  • Sous-famille : homininé (humains, chimpanzés et gorilles)
  • Tribu : hominien (humains et chimpanzés)
  • Genre : homo (homme actuel et espèces éteintes)
  • Espèce : homo sapiens (cerveau volumineux, pilosité réduite...)

Fort bien, mais ne peut-on pas continuer ? Si l'on veut poursuivre la taxonomie de façon plus fine, il convient de parler de « sous-espèce » et non de « race ». Ce n'est pas qu'une question de mots puisque le taxon « sous-espèce » est nettement défini comme un « groupe d'individus qui se trouvent isolés et qui évoluent en dehors du courant génétique de la sous-espèce de référence1. »

L'idée de sous-espèces humaines n'est donc a priori pas absurde puisque la plupart des espèces animales possèdent de telles variations. Les mécanismes de l'évolution favorisent les individus qui ont un fitness génétique adapté au milieu, et la dissémination des homo sapiens en des zones très différentes au niveau climatique (et donc écologique) a conduit à privilégier certaines allèles dont témoignent d'évidentes signatures phénotypiques.

Là où il y a un os, c'est que ces variations locales ont été perturbées par de très nombreux phénomènes de migration et de nomadisme qui ont généré un important métissage. Aucun groupe humain référencé n'a jamais vécu isolé assez longtemps, de telle sorte qu'il n'y ait pas de sous-espèces.

En outre, il a été démontré2 que le phénomène de dérive génétique (évolution de la fréquence d'un gène causée par des phénomènes aléatoires comme le hasard des accouplements) produit une érosion de la biodiversité dans les populations importantes et est donc un second facteur antagoniste à l'apparition de sous-espèces humaines.

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Enfin, on comprendra sans peine que la pression de l'environnement permettra de privilégier des allèles conduisant à une peau plus ou moins pigmentée. Il serait assez difficile de concevoir un environnement privilégiant une valeur morale, ou un environnement privilégiant les individus les plus idiots. De telle manière que, même s'il existait des sous-espèces humaines, celles-ci ne pourraient que difficilement servir d'assise scientifique à des préjugés racistes.

D'autre part, on constate aussi que l'Afrique contient 100 % de la diversité génétique humaine, ce qui semble logique quand on considère la grande diversité d'environnements de ce continent3.

Quant aux subdivisions taxonomiques plus fines encore (variété, sous-variété, forme, sous-forme), elles n'ont de sens qu'en botanique et en mycologie.

Si donc parler de races n'a rien de scientifique pour des espèces possédant des embranchements en sous-espèces, c'est totalement insensé pour l'être humain qui ne subdivise guère qu'en populations.

Il faut encore ajouter que la notion-même d'espèce est de plus en plus remise en question. En effet, l'espèce se définit comme l'ensemble des individus potentiellement inter-féconds, mais de trop nombreux contre-exemples (les tigrons, nés d'un tigre et d'un lion sont non seulement viables mais fertiles et peuvent se reproduire avec un tigron, un tigre ou un lion !) fragilisent cette définition. Alors, la race…

La banalité du racisme

Mais alors, pourquoi le racisme est-il si répandu ? Le raisonnement fallacieux cité plus haut n'est probablement qu'un mécanisme de renforcement a posteriori. Le racisme pourrait être beaucoup plus répandu, voire universel et contré seulement au prix d'efforts. Bien sûr, cette idée d'un racisme naturel qui demande à être corseté ou étouffé n'est guère confortable. Pourtant, certaines expériences4 tendent à démontrer que de nombreuses personnes ayant un discours égalitaire et anti-raciste (re)tombent très facilement dans des postures racistes quand elles relâchent leur attention. Et ce racisme implicite semble exister chez les enfants indépendamment de l'éducation qu'ils reçoivent5.

Nous savons que les stéréotypes et les préjugés sont des stratégies rapides (et donc souvent un peu idiotes) qui nous permettent de prendre des décisions sans connaître tous les éléments nécessaires.

Le racisme se développe d'autant plus que les capacités de réflexion et que l'accès à une culture scientifique s'appauvrissent ; d'autant plus aussi que les schémas mentaux répondent à des dogmes rigides plutôt qu'à des énoncés réfutables.

Ceci implique que le respect des individus au-delà des différences phénotypiques et/ou culturelles n'est pas inné. Ce respect demande un travail d'éducation faisant appel à la logique, au raisonnement et à la culture.

De la criminalisation du racisme

Cet effort ne peut se faire à coup de décrets, ni en récitant comme un mantra orwellien que le racisme est un délit et non une opinion.

Une société qui choisit d'interdire (voire de criminaliser) plutôt que d'éduquer crée plusieurs problèmes :

  1. Les racistes resteront racistes. Simplement, ne pouvant en parler ouvertement qu'entre eux, ils développeront des mécanismes de groupe, soudés par l'adversité qu'il ressentent à l'égard de la société. Les plus subtils feront recette en surfant sur le fil de la légalité, obligeant le législatif à revoir sans cesse son arsenal à coup de mesures ad hoc.
  2. La société rogne sur une liberté importante qui est celle d'expression. Elle s'instaure en garant du bien et du mal, considérant qu'une insulte comme « sale nègre » est plus grave que « sale rouquin ».
  3. Elle rabaisse la science au rang de simple opinion puisqu'elle (la société) préjuge que les récits scientifiques n'ont aucune supériorité leur permettant de venir à bout des préjugés racistes.

En fait, je crois que, si de nombreuses sociétés préfèrent l'interdiction à l'éducation, c'est simplement parce que beaucoup de politiciens sont eux-même incapables de dire en quoi le racisme est une erreur. Plus généralement, je crois aussi que beaucoup utilisent - dans d'autres matières - des raisonnements fallacieux comparables à ceux qui sous-tendent le racisme.

Le racisme est sans doute un bon indicateur du degré d'inculture d'une civilisation, c'est entendu. Mais le fait de vouloir taire des opinions considérées comme dangereuses est un indicateur encore plus pertinent car il ne mesure pas des individus lambda mais ceux-là même que la démocratie a élu pour en rédiger ses lois.

Il faut réapprendre comment s'articule un raisonnement, comment confronter des idées les unes aux autres mais aussi à l'observation et à l'expérience. Pour tout cela, il est impératif que les mots gardent leur signification. « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » a justement écrit Confucius.

Que des individus feignent de l'ignorer pour justifier le racisme est une bêtise.

Que la société feigne de l'ignorer au nom de la démocratie est une infamie.

avk

 


  1. International Code of Zoological Nomenclature.
  2. Strachan and Read. Human molecular genetics.
  3. Edwards, AWF (2003). Human genetic diversity: Lewontin's fallacy. BioEssays 25 (8): 798–801.
  4. Devine, Patricia G.; Forscher, Patrick S.; Austin, Anthony J.; Cox, William T. L. (2012). Long-term reduction in implicit race bias: A prejudice habit-breaking intervention in Journal of Experimental Social Psychology 48 (6): 1267–1278.
  5. Smith, Jeremy A.; Jason Marsh; Rodolfo Mendoza-Denton. Are We Born Racist?: New Insights from Neuroscience and Positive Psychology Paperback. Beacon Press, Berkley.

Introduction au quatrième principe de la thermodynamique

Le texte suivant, « Introduction au quatrième principe de la thermodynamique » n'a encore jamais été publié sur Internet. C'est avec l'autorisation de son auteur (transmise par MM. Jacques Nasielski et Pierre Résibois qui, bien que non-cossignataires, affirment être à l'origine de ce travail) que nous pouvons enfin le rendre disponible à la communauté internationale.

Ce papier s'inscrit brillamment dans la tradition des études scientifiques à la fois révolutionnaires (au sens Popérien du terme) et ignorées ou contestées :

  • Galilei, Galileo. « Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo », 632 ;
  • Asimov, Isaac. « The Endochronic Properties of Resublimated Thiotimoline », 1948 ;
  • Gardner, Martin. « e^(pi sqrt(163)) is an integer » in Scientific American April 1975, p. 112
  • Sokal, Alan, « Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity », Social Text 46/47, printemps/été 1996, p. 217-252.
  • ...

Chacune des contributions historiques illustre de façon lumineuse l'ingrate trajectoire bergéenne des grandes découvertes :

  1. Tout le monde prend la chose pour un canular ;
  2. Une fois les faits établis, on leur conteste toute utilité ;
  3. Une fois le glissement de paradigme opéré, tout le monde s'accorde à dire : « Mais avec quoi venez-vous, on sait ça depuis longtemps ! »

Bien que publiée à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) en 1959, le papier de D. Contraire en est toujours au deuxième stade de cette évolution.

Pourtant, sa présente publication quelques semaines après l'attribution du dernier Prix Nobel de physique n'est pas une coïncidence. En effet, si les conclusions de Désiré Contraire restent en phase avec les plus récentes avancées dans l'étude des modes de vibrations longitudinales du groupe carbonyle, elle le sont aussi avec les expériences ATLAS et CMS menées par le CERN et dont les conclusions ont validé les hypothèses que Higgs, Englert et Brout rédigèrent suite à la lecture du travail que nous avons enfin l'honneur de présenter ici :

Introduction au 4e Principe de la thermodynamique [pdf]

avk

La Dernière Scène de Buñuel

Nous savons que les mécanismes classiques qui font s'alterner tensions et résolutions ne s'appliquent guère aux oeuvres surréalistes qui procèdent plutôt en modulant l'axe d'une tension jamais résolue. Nous savons aussi que la nature même du surréalisme est de s'affranchir du contrôle de la raison. En conséquence, rechercher une résolution rationnelle à l'une des plus grandes oeuvres surréaliste du cinéma serait une démarche absurde. Mon objet ici ne sera que d'exposer une coïncidence sans chercher à en préciser la nature.

La dentelle sanglante

La dentelle sanglante

Des œuvres de Buñuel, c'est probablement son dernier opus, Cet obscur objet du désir (1977), qui a suscité le plus d'interrogations et d'hypothèses interprétatives, ces questionnements atteignant leur paroxysme avec la scène finale qui clôture à la fois ce film mais aussi toute l'œuvre du cinéaste.

Le film commence dans un wagon de chemin de fer où l'un des voyageurs, Mathieu Faber (Fernando Rey), entreprend de conter à ses compagnons de voyage la singulière aventure amoureuse qui le lie à la désirable Conchita (Carole Bouquet et Angela Molina). Au travers des époques et des pays, celle-ci suscite chez lui une passion qu'elle refuse de combler, faisant alterner une figure apollinienne (Carole Bouquet) à une figure dionysiaque (Angela Molina).

Afin d'universaliser la narration, le réalisateur fait éclater les repères narratifs. Ainsi, le rôle de Conchita est interprété par deux actrices présentant quelques identités physiques mais surtout de grands antagonismes d'expression ; les interprètes principaux sont doublés (Fernando Rey par Michel Piccoli et Angela Molina par Florence Giorgetti) ; le terrorisme offre un contrepoint à l'intrigue amoureuse ; la mise en scène alterne les codes du cinéma avec ceux du théâtre ; de courtes scènes semblent n'avoir pour seule fonction que de rappeler la nature de simulacre de l'oeuvre (scène de la souris en plastique…) ; et les nombreuses anacoluthes consubstantielles au langage de l'auteur parachèvent la déstructuration.

La scène finale s'accomplit dans un étroit passage parisien garni de boutiques. Dans un premier temps, le couple entre dans un moderne commerce de reprographie tandis que dans un magasin lui faisant face, un sac de jute récurrent à l'histoire est ouvert par une jeune femme qui en extrait un linge difficilement identifiable, ce qui semble être une chemise de nuit et enfin une dentelle tachée de sang. Le couple sort du magasin de photocopies et s'arrête devant la vitrine où la dentelière entreprend de réparer une déchirure dans le dernier linge.

Le couple semble pour un temps figé dans un équilibre bourgeois qui ne laisse rien paraître de son intimité sexuelle. Le jeu des reflets le place à la fois de part et d'autre de la vitrine. Mais la fascination de cette réparation ne captive pas Conchita qui rompt l'équilibre et s'en va (non sans avoir tendrement et fugacement pressé la main de son compagnon). Une fois la dentelle réparée, Faber, semblant apaisé, la rejoint. S'ensuite une ultime dispute que l'explosion de la galerie interrompt.

Le réalisateur n'a jamais pu ou voulu donner d'interprétation :

« La dernière scène – où une main de femme reprise soigneusement une déchirure sur un manteau de dentelle sanglante (c'est le dernier plan que j'ai tourné) – me touche sans que je puisse dire pourquoi, car elle reste à jamais mystérieuse1. »

Une interprétation elliptique consiste à voir dans le geste réparateur de la couturière une tentative de guérison de l'œil tranché du Chien andalou, hypothèse renforcée par ce tableau que jette l'héroïne en entendant son amant arrivé : La Dentellière de Vermeer.

Mais la galerie ?

Visionnant une nouvelle fois ce film, je remarquai que la familiarité de la scène finale avait quelque chose de particulier, et je compris qu'une partie de cette familiarité tenait d'un élément a priori étranger à ce film. Il venait d'un entretien accordé à Meudon en 1959 par Louis-Ferdinand Céline à Louis Pauwels2.

Céline y parlait avec émotion de son enfance, galerie Choiseul, « poche à gaz » où sa mère, modiste et réparatrice de dentelles, tenait  boutique au n° 67 puis au n° 64.

L'identité est évidente : Buñuel tourna sa dernière scène dans la galerie où grandit le jeune Louis-Ferdinand Destouches. Car contrairement à ce qui est souvent affirmé, c'est bien au passage Choiseul et non au passage Jouffroy que fut filmée, en décors naturels, cette scène finale3.

Au centre de l'image, la dentelle qui entourait le futur écrivain. Mais une dentelle sanglante. Une guerre était passée, et Céline en fut à la fois complice et victime. Cette scène qui mêle le présent au passé ressemble d'ailleurs à un film muet.

En face de ce commerce, un autre : un magasin de reprographie dont l'essence même est de reproduire l'écrit. Et cet entretien de Pauwels qui montre que Céline, jamais ne quitta ce passage Choiseul.

Une dentelle sanglante passage Choiseul, un désir inassouvi et ravallé. Et une guerre, proche et lointaine à la fois.

Je ne sais si Buñuel a connu Céline, ni même s'il lu. Je ne relève ici qu'une coïncidence ironique et il m'importe peu de savoir ce qui la provoqua : la raison, l'inconscient ou ces indénombrables inconnues qui constituent le hasard.

Un fait toutefois demeure : l'oeuvre cinématographique la plus intrigante du XXe siècle se termine devant le modeste commerce où s'est trouvé en gestation l'œuvre littéraire la plus dérangeante de ce même siècle.

avk

 


  1. Buñuel, Luis. Mon dernier soupir, p. 309. Laffont. Paris, 1982.
  2. Louis-Ferdinand Céline : entretien avec Louis Pauwels (19 juin 1959) dans En français dans le texte (1961, 19 min.) réal. par Yvan Jouannet.
  3. Duprat, Arnaud. Les derniers films de Luis Buñuel : l’aboutissement d’une pensée cinématographique. Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Paris, 2007
  • Duprat, Arnaud. Cet Obscur Objet Du Désir Ou Les Mystères De Conchita. Pandora: Revue d'études Hispaniques n° 5 (2005): 281–295.

Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expérience qui nous semble inéluctable : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les mécanismes de la sélection naturelle qui ont permis l'apparition de l'espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes générations disparaissent si on veut que les nouvelles s'imposent. Et les décès purement accidentels ne suffisent pas. Le fait de limiter naturellement la durée de vie cellulaire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l'évolution et, par conséquent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrètement, l'apoptose est liée à la dégradation des télomères, ces bouchons terminaux des chromosomes qui tiennent fonctionnellement du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaussures. Ces structures sont synthétisées par une enzyme, la télomérase, lors du processus de réplication de l'ADN. Si la télomérase est très active durant la période embryologique et foetale, elle ne s'exprime plus guère après que dans les cellules germinales et dans certaines cellules cancéreuses.

Les cellules somatiques, dépourvues totalement ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protection des télomères qui disparaissent après une cinquantaine de divisions. Les chromosomes subissent par conséquent les mitoses ultérieures avec des dommages (altération de l'information, fusion de deux chromosomes...) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellulaire et au vieillissement de l'organisme.

Comme l'explique Richard Dawkins 1 : « .../ les gènes qui réussissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se reproduire. (...) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retardement sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (...) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simplement parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simulations informatiques d'André C. R. Martins 2 mettent en présence des populations d'organismes immortels avec des compétiteurs mortels. Elles démontrent clairement que « When conditions change, a senescent species can drive immortal competitors to extinction. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder individuals. When there is change and mutation, each generation is slightly better adapted to the new conditions, but some older individuals survive by chance. Senescence can eliminate those from the genetic pool. Even though individual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the individual that is selected but its lineage. While senescence damages the individuals and has an evolutionary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing conditions. We age because the world changes. »

Évolution des simulations d'André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des organismes dotés de mécanismes de préservation qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardigrades3, mais bien d'organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des organismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expression.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d'une même espèce, n'est pas le seul mode de reproduction. La plupart des organismes se reproduisent par scissiparité. Dans ce cas, l'avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l'instar des cellules germinales des pluricellulaires, de nombreux unicellulaires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d'une mort programmée et jouissent d'une immortalité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étrangement, ils ne sont pas seuls à être exemptés d'apoptose et certains organismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l'immortalité. C'est le cas de la méduse Turritopsis nutricula qui peut - en réponse à des conditions difficiles - retourner à l'état de polype, lequel a la possibilité de se multiplier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) constituent un autre exemple intéressant car certains sont dotés comme nous d'une sexualité tandis que les autres se reproduisant par scissiparité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indéfiniment en reconstituant les tissus nécessaires. Et ce sans que l'on observe de différence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l'activité de la télomérase, protectrice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n'est pas un mécanisme inéluctable.

Mais qu'est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l'existence d'un Dieu et la survie de l'esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n'est pas tant la fin de la vie que la fin de l'esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c'est la vieillesse. « Mourir cela n'est rien. Mais vieillir... » C'est que, nous l'avons vu, la vieillesse n'est rien d'autre que l'accumulation de petites morts cellulaires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonctionnements, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d'immortalité peut prendre deux directions. La première est biologique mais semble semée d'embûches. En effet, le phénomène d'apoptose qui condamne nos cellules est - par le même mécanisme - notre meilleure protection contre le cancer. D'autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d'enregistrer des résultats intéressants. 6

La seconde direction est informatique. Elle consiste à sauver l'esprit avant que la dégradation biologique de l'individu ne l'atteigne...

Projets d'immortalité

Si les rêves d'immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l'idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l'information contenue dans nos cerveaux n'est ni neuve ni extraordinaire. L'hypothèse de l'IA forte 7 gagne en crédibilité chaque jour, permettant de penser que l'expression de cette information ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspirations et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliardaire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de transplanter un cerveau humain dans un robot humanoïde d'ici une dizaine d'années ans. Une étape ultérieure sera de remplacer le cerveau biologique par un cerveau artificiel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet particulier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entreprise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants importants. Tout d'abord, une accélération foudroyante de notre compréhension des processus de l'esprit et des technologies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une privatisation de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes administrations telles que la NASA. Cette convergence confère à l'intelligence humaine un bras de levier exceptionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus importante de toutes celles que l'humanité ait vécues. Du fait des facilités d'interfaçage des individus numérisés, d'autoreprogrammabilité et de reproductibilité, la notion même d'individualité perdra vite toute signification.

Face à un tel changement, toute tentative de prévision semble absurde... si ce n'est celle qu'Haldane fit il y a plus d'un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n'est à l'abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senescence as an Adaptation. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardigrades peuvent ralentir leur métabolisme de telle manière qu'il semble totalement à l'arrêt (cryptobiose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). "Reversing the Life Cycle: Medusae Transforming into Polyps and Cell Transdifferentiation in Turritopsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)". The Biological Bulletin (Biological Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere maintenance and telomerase activity are differentially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhibition of activated pericentromeric SINE/Alu repeat transcription in senescent human adult stem cells reinstates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l'Intelligence Artificielle forte, il est possible de construire une machine consciente d'elle-même et disposant de sentiments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « sentiments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://2045.com/ 

L'inconfortable posture NOMA

Du respect

Le respect est une valeur que la plupart des civilisations, des religions et des mouvements philosophique tiennent en haute estime. Elle implique que l'on accepte qu'une personne pense différemment, ce qui est très bien car cela permet d'éviter des conflits bien coûteux.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul avantage puisque la personne qui en fait montre se hisse au-dessus de possibles querelles, affirmant par là une compréhension et donc une intelligence qui ne sont pas données à tout le monde. Être respectueux est donc doublement gratifiant.

Sur le plan religieux par exemple, les croyants entretenant commerce spirituel avec d'autres confessions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jérusalem, Belfast ou dans les Balkans pour faire prévaloir leur interprétation de tel texte considéré comme sacré. Qui n'a pas été ému par ces images de Juifs et de Musulmans fraternisant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me souviens d'un raisonnement fallacieux véhiculé par des autocollants que l'industrie cigarettière avait distribués lorsque les politiques s'interrogeaient sur la pertinence d'interdire le tabac dans les restaurants : « Fumeur ou pas, restons courtois. » Cette phrase est fallacieuse en ce sens qu'elle ignore l'une des prémisses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d'enfumer ses voisins de table est un manque de courtoisie.

Un autre raisonnement fallacieux consiste à assimiler une chose à une autre. Par exemple, à assimiler les personnes à leurs idées, on en vient à considérer que ce sont les idées qu'il convient de respecter avant les hommes. La notion de blasphème n'est rien d'autre. Et le respect des idées, c'est l'exact opposé de la démarche scientifique qui recherche la confrontation (la fameuse réfutabilité poperrienne).

L'eau dans le vin

Quiconque a déjà mis de l'eau dans son vin sait pertinemment qu'il n'a réussit qu'à gâcher chacun des deux breuvages. Pourtant, c'est bel et bien ce que cherchent à faire de nombreux scientifiques athées confrontés à des interlocuteurs croyants. Prenons l'exemple du catholicisme. Un catholique se distingue principalement d'un chrétien par le fait qu'il accepte certains dogmes comme l'Assomption de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la transsubstantiation (qui implique une transmutation réelle, non symbolique, du vin en sang et de l'hostie en chair).

Un scientifique athée ne peut (comme scientifique) ni ne veut (comme athée) accepter l'idée que le vin se change systématiquement en sang à chaque rituel eucharistique. Pourtant, alors qu'il n'hésitera pas à donner son avis sur le réchauffement climatique, sur la vie extraterrestre, sur l'intelligence artificielle ou sur les neutrinos supraluminiques, il se censurera s'il est question de la montée de la Vierge ou de la survivance d'une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas respecter des idées qui sont aussi ancrées dans l'identité d'un homme, c'est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA

L'avancée des sciences de l'évolution et des neurosciences depuis les années 80 ont exacerbé ce type de confusion à tel point que certains chercheurs américains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se populariser dans de nombreuses sphères académiques.

Dans Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la religion ne se regardent pas de travers mais s'entrelacent dans des figures complexes qui s'offrent des similitudes croisée à chaque échelle fractale. » Bref, pour le respectable paléontologue, science et religion ne sont pas en concurrence mais bien dans des rapports de complémentarité et d'homologie. Il appelle donc religieux et scientifiques de bonne volonté à considérer ce qui lui apparaît comme une évidence et à avancer main dans la main dans cette posture diplomatique désormais connue sous l'étiquette de Non-overlapping magisteria (NOMA) ou d'accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute certains dogmes catholiques mais il reste selon lui des éléments tels que l'âme qu'il considère à la fois exister et être en dehors du magistère de la science : « Moreover, while I cannot personally accept the Catholic view of souls, I surely honor the metaphorical value of such a concept both for grounding moral discussion and for expressing what we most value about human potentiality: our decency, care, and all the ethical and intellectual struggles that the evolution of consciousness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit inespéré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scientists, like many others, are touched with awe at the order and complexity of nature. Indeed, many scientists are deeply religious. But science and religion occupy two separate realms of human experience. Demanding that they be combined detracts from the glory of each. »3 C'est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l'empirisme et la modélisation du monde matériel ; la religion se voit attribuer les questionnements fondamentaux et la morale surnaturelle.

... ou plutôt OMA

Quelques éléments devraient toutefois être considérés par les scientifiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les religions ont des causes et des effets qui sont notamment historiques, économiques et psychologiques. La démarche scientifique cesser d'étudier l'histoire, de dresser des modèles économiques et se détourner de la biochimie du cerveau ? Une réponse positive marquerait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse négative ne satisfera pas de nombreux croyants. Il y a overlapping.
  2. Les religions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scientifiques de nature : miracles, sacrements, prières et autres événements surnaturels qui ont pour principale caractéristique d'être réels, mesurables et en contradiction avec les principes de la science en vigueur. Les plus hauts dignitaires religieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n'est que métaphores et symboles. Ici encore, il y a overlapping.
  3. Pourquoi la religion serait-elle le seul objet que la science ne pourrait pas étudier, critiquer et aborder rationnellement ? Si l'objet religieux transcende le monde naturel, une étude matérialiste ne pourrait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phénomène amoureux ne nuit guère aux sentiments. L'overlapping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA présuppose que le monde n'est pas totalement rationnel, puisque les questionnements fondamentaux n'y sont pas objets de démarche empirique. C'est là un postulat qui semble taillé pour les religions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se verrouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sympathique. Ce verrouillage est un overlapping.
  5. La démarche scientifique repose sur le critère de réfutabilité, lequel ne doit être en rien limité. Si j'énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune restriction. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfutations. Cette dynamique contradictoire s'enrichira d'observations, expérimentations et modélisations qui renforceront l'une ou l'autre thèse. Mais si l'on s'interdit de toucher à certains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d'énoncés qui ne pourront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scientifique s'effilochera au détriment du magistère religieux. Nouvel overlapping.
  6. À l'image de l'Intelligent Design qui n'est autre que du créationnisme outrageusement maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille histoire où l'on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d'un seul: celui de la connaissance.

Le propre de la démarche scientifique est – quand elle n'est pas dévoyée – d'accepter tout énoncé qui se prête à la réfutation. C'est un système ouvert. Le propre d'un système religieux – quand il n'est pas dévoyé –, c'est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfutables.

C'est un vieux débat de savoir si les démocraties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nombreux dictateurs sont venus ainsi au pouvoir, démocratiquement élus, pour voter l'abolition de la démocratie. Personnellement, je pense ce risque acceptable, du moins dans des sociétés disposant d'un certain niveau d'éducation et de canaux d'informations contradictoires. Même si le risque est réel, c'est acceptable car les partis démocratiques pourront combattre leurs adversaires à armes égales. Ce serait en revanche inacceptable si ces partis étaient protégés par une clause de non-agression.

Croyants et scientifiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons distinctes – que le monde est unique et cohérent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l'intelligence et, m'ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d'une civilisation ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogmatisme.

Et si vous n'êtes pas d'accord, bienvenue !

avk

Références

Wikipedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life. New York: Ballantine Books. ISBN 034545040X. 
  2. Gould, Stephen Jay (1997). "Nonoverlapping Magisteria." Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Steering Committee on Science and Creationism (1999). "Science and Creationism: A View from the National Academy of Sciences". NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

L'identité d'Euler

L'identité d'Euler est l'une des équations les plus connues et fascinantes des mathématiques, liant en une formule compréhensible par un écolier quatre constantes fondamentales occupant d'ordinaire des territoires bien distincts :

e^{i\pi}=-1

Carl Friedrich Gauss affirmait de cette formule que si un étudiant ne la percevait pas immédiatement comme évidente, il ne deviendrait jamais un mathématicien de premier plan. Ce n'est donc pas à eux que s'adresse ce billet, mais, désolé d'être désagréable, à tous les autres...

Le web regorge de démonstrations géométriques qui ne font guère qu'illustrer l'identité sans guère la démontrer. Pourtant, il existe une démonstration élégante et facilement accessible. On y va...

 

1. Les vieilles séries de Taylor

Vous vous souvenez de l'idée de Taylor ? Elle consistait, en un point d'une fonction dérivable f, à construire une série constituée de f et de ses dérivées successives en ce point précis. Dans le cas de certaines fonctions, cela donne des égalités intéressantes qu'on est censé connaître par coeur :

e^x = 1 + x + \frac{x^2}{2!} + \frac{x^3}{3!} + \ldots \hspace{4 mm}(a)

\sin(x)=x-\frac{x^3}{3!}+\frac{x^5}{5!}-\frac{x^7}{7!}+\ldots \hspace{4 mm}(b)

\cos(x)=1-\frac{x^2}{2!}+\frac{x^4}{4!}-\frac{x^6}{6!}+\ldots \hspace{4 mm}(c)

 

2. i

Bon, là c'est simple. Par définition :

i^2=-1 \hspace{4 mm}(d)

En conséquence :

i^1=i ; i^2=-1 ; i^3=-i ; i^4=1 ; i^5=i ; i^6=-1\ldots \hspace{4 mm}(e)

 

3. Mélange

Il est facile de transposer la série (a) en y injectant l'exposant i :

e^{ix}=1+ix+\frac{(ix)^2}{2!}+\frac{(ix)^3}{3!}+\frac{(ix)^4}{4!}+\frac{(ix)^5}{5!}\ldots \hspace{4 mm}(f)

Autrement dit, en enlevant les parenthèses :

e^{ix}=1+ix+\frac{i^2x^2}{2!}+\frac{i^3x^3}{3!}+\frac{i^4x^4}{4!}+\frac{i^5x^5}{5!}\ldots \hspace{4 mm}(g)

Grâce aux égalités (e), on peut sans difficulté remplacer les puissances de i :

e^{ix}=1+ix-\frac{x^2}{2!}-\frac{ix^3}{3!}+\frac{x^4}{4!}+\frac{ix^5}{5!}-\frac{x^6}{6!}\ldots \hspace{4 mm}(h)

 

4. Distribution

La clé de voûte de l'opération consiste à redistribuer les termes de cette série en deux séries distinctes : l'une sans les i et l'autre avec. Autrement dit :

e^{ix}=(1-\frac{x^2}{2!}+\frac{x^4}{4!}-\frac{x^6}{6!}+\ldots )+i(x-\frac{x^3}{3!}+\frac{x^5}{5!}-\frac{x^7}{7!}+\ldots ) \hspace{4 mm}(j)

Et là, on retrouve respectivement nos séries de Taylor (c) et (b). Donc :

e^{ix}=\cos(x)+i\sin(x) \hspace{4 mm}(k)

Il suffit de choisir pour x la valeur particulière de π et nous avons démontré que :

e^{i\pi}=\cos(\pi)+i\sin(\pi)=-1

Voilà ! Ça vous a plu ? La semaine prochaine, Cédric analysera en hexamètres dactyliques la démontration qu'Andrew Wiles a établie du Théorème de Fermat.

 

Sources :

Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » -- Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L'auteur y prenait la citation d'Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd'hui, c'est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu'il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l'argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l'idée originale que c'est le réchauffement climatique induit par l'homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s'effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c'est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c'est plutôt sain qu'il n'y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s'interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D'un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d'années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l'erreur de l'un fera la renommée de l'autre ; et de l'autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l'inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don't know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça...

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
----

[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

Heurs et Malheurs des majuscules de titre

Dans un texte français courant, les règles fixant l'usage des majuscules sont assez simples. La majuscule s'utilise en début de phrase, et pour quelques mots réservés (dont la mémorisation est nettement moins simple). Pour les titres en revanche, les conventions orthotypographiques sont un peu plus complexes mais un peu de méthode permet de s'en sortir facilement.

1. Seul le premier mot d’un titre d’œuvre ou de périodique prend une majuscule initiale, exception faite des noms propres.

À la recherche du temps perdu

1.1. Si le titre est composé seulement d’un adjectif qualificatif suivi d’un substantif, le substantif prend également une majuscule.

Tristes Tropiques (mais : Mon oncle)

1.2. Si le titre est composé seulement de deux substantifs successifs, chaque substantif prend une majuscule.

France Soir

1.3. Si le titre est composé seulement de substantifs énumérés ou mis en opposition (« et », « ou »), chaque substantif prend une majuscule.

Guerre et Paix (mais : Être et avoir)

1.4. Si le titre commence par un article défini (« le », la, « les ») et qu’il ne constitue pas une phrase verbale, le premier substantif prend une majuscule, ainsi que tout adjectif ou adverbe précédant.

Les Très Riches Heures du duc de Berry

1.5. Si le titre est constitué de substantifs énumérés ou mis en opposition (« et », « ou »), chaque substantif prend une majuscule, ainsi que les adjectifs qualificatifs ou adverbes éventuels les précédant.

La Belle et la Bête

2. En cas de sous-titre ou de titre double, les principes précédents s’appliquent à chaque partie (seule exception : si le sous-titre commence par un article défini, cet article prend exceptionnellement une minuscule initiale).

Le Barbier de Séville ou la Précaution inutile

Pirates des Caraïbes : La Malédiction du Black Pearl

3. Les titres prennent une minuscule sauf lorsqu’ils sont placés en début de titre. En particulier, les substantifs madame, mademoiselle et monsieur s'abrègent en Mme, Mlle et M. au singulier et en Mmes, Mlles et MM. au pluriel, sauf lorsqu'ils constituent le premier mot du titre. Lorsqu'ils sont écrits au long, ils prennent une minuscule sauf lorsqu’ils sont placés en début de titre.

Le Voyage de M. Perrichon

Monsieur de Pourceaugnac

Les Quatre Filles du docteur March

La Faute de l'abbé Mouret

4. Quand l’auteur a clairement choisi une typographie originale, il est généralement préférable de la respecter si cette graphie est justifiée et ne nuit pas aux requêtes.

eXistenZ

Ah oui, un petit détail encore : les majuscules accentuées ne perdent pas leur accent. Cette coupable pratique trouve son origine dans les processus de composition de textes à base de caractères mobiles qui n'offraient guère de place pour les accents des haut de casse. L'erreur a donc été longtemps tolérée en raisons de difficultés techniques. [4]

L'informatique ayant résolu le problème, il n'y a plus aucune excuse à commettre cette faute, source de tant de « JAURES ASSASSINE ! » et autres « LE PRESIDENT CHAHUTE A L'ASSEMBLEE ! »

avk

Sources

[1] Lexique Des Règles Typographiques En Usage à L'imprimerie Nationale. Paris : Imprimerie nationale, 2002.

[2] Abrégé typographique à l'usage de la presse. Paris : CFPJ, 1997.

[3] Wikipedia : Conventions typographiques

[4] Encyclopédie de la typographie

Vivre sans TV.

Selon l'institut d'audience Nielsen, un Américain moyen passe quotidiennement 4 heures 49 minutes devant son téléviseur, durée en augmentation constante depuis 10 ans [1]. Le Syndicat National de la Publicité Télévisée nous informe pour sa part qu'un Français consomme un nettement moins : 3 heures 20 minutes, et nous donne plus de détails intéressants.

Ainsi, la télévision capte quotidiennement sur le territoire français 44,2 millions d'habitants durant, donc, 3h20', ce qui mène à une consommation annuelle de 3.226 milliards de minutes drainant des recettes publicitaires de 3,98 milliards d'euros de janvier à août 2009 [2]. En extrapolant pour une période annuelle, nous obtenons 5,97 milliards d'euros bruts. En forçant le trait, disons que les publicitaires sont prêts à payer 135 EUR par an pour que vous gardiez votre télévision. En fait, le chiffre n'intègre pas les frais de gestion et de production qui, une fois injectés dans l'équation et selon un mien ami travaillant dans le secteur [3], font passer ce chiffre à 200 EUR.

On ne dépense pas de telles sommes sans avoir de sérieuses garanties sur le retour probable sur investissement. La fameuse citation de Patrick Le Lay [4], PDG de TF1, trouve confirmation dans ces chiffres :

« Soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (...). Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. »

Bien sûr, l'économie n'est pas la seule à bénéficier de la mise en réceptivité de ces cerveaux. Le politique et plus généralement la société elle-même profitent du formatage intellectuel opéré. Alors, si on se faisait une petite cure d'abstinence télévisuelle? Qu'offre Internet pour étancher notre soif d'images qui bougent?

Pour ce qui est des émissions télévisuelles redistribuées sur le net, impossible de faire ici le catalogue de l'offre individuel des chaînes mais beaucoup d'entre elles offrent, en léger différé, les journaux télévisés et, en plus grand différé, des reportages tels que les Questions à la Une de la RTBF ou tels que l'on en trouve aussi sur ARTE TV. Je veux aussi mentionner l'excellent site de l'INA qui propose gratuitement un catalogue impressionnant de 23.000 heures d'archives télévisuelles (parmi les 300.000 heures de programmes archivés annuellement) pour les nostalgiques des Cinq Colonnes à la Une ou d'Apostrophes. À destination des chercheurs et étudiants, l'INA a par ailleurs mis en place un site spécifique. Mais ne nous égarons pas...

Vous n'oserez sans doute pas l'avouer, mais Les Experts ou Dr House risquent de vous manquer. Eh bien, la chose n'est pas encore très connue sur le Vieux Continent, mais un grand nombre de séries télévisées sont visionnables gratuitement en streaming sur l'excellent Hulu qui offre une qualité de diffusion exceptionnelle... aux États-Unis. En effet, issu d'une joint venture entre NBC Universal, News Corp., The Walt Disney Company et Providence Equity Partners, les licences ne couvrent guère le reste du monde. Le succès de cette formule a toutefois encouragé certaines initiatives telles que TVGorge et CastTV et Fancast.

TVGorge offre sans doute la meilleure qualité et se concentre exclusivement sur les séries télé : Les Simpson, Lost, Monk et autres Prison Break. Le truc, c'est que serveur de TVGorge n'héberge aucune vidéo mais une base de données de liens pointant toujours vers la source de diffusion de la meilleure qualité. Jamais de liens morts, de vidéos qui s'interrompent ou qui calent en plein milieu de l'intrigue. Vous allez sur le site, cherchez votre série dans une interface claire et cliquez simplement sur l'épisode désiré! Bien sûr, pas de téléchargement possible sans contorsions coupables! Seule question : combien de temps mettra la horde d'avocats fourbie par les propriétaires de programmes pour trouver l'astuce contraignant TVGorge à ne plus disposer gratuitement d'aussi gracieux liens?

L'offre de CastTV est un peu plus diversifiée et son interface se rapproche de celle de YouTube. En plus de séries (House, Bones, 24, Heroes...), le service propose des émissions telles que l'Eurovision ou la remise des Oscars, une centaine de films (The 39 Steps, The Island of Dr. Moreau ou le sans aucun doute fantastique Bad Girls from Mars!) Sont disponibles aussi de nombreuses vidéos musicales d'artistes tels que Guns 'n Roses, AC/DC ou Bill Evans.

FanCast adopte pour sa part une interface encyclopédique inspirée d'IMDB. Cette division de la Comcast Corporation profite de son impressionnant catalogue de films et de séries (Bones, CSI, South Park, Star Trek). Une partie du contenu (1.000 titres de la Fox, Sony, Paramount, Warner Bros et Disney) est payante en téléchargement ou location. Une grande partie est toutefois gratuite, servant d'appel à la partie payante, mais aussi financée par de la publicité. Vous y épencherez aussi votre soif de télé réalité, de documentaires généralistes et de talk shows (The Colbert Report, The Jay Leno Show...). Bref, pour le meilleur et pour le pire, c'est bien FanCast qui vous donnera l'expérience télévisuelle la plus probante. Ah oui, c'est souvent très lent au démarrage et quelques vidéos sont indisponibles...

Bon, passons maintenant à des choses plus intéressantes, et donc plus éloignées de l'expérience télévisuelle classique. Outre des sites tels que YouTube et Dailymotion où, à moins de savoir préalablement ce que l'on cherche, il est bien difficile de naviguer entre buzz et vacuité, existent quelques bonnes adresses pour l'honnête homme qui désire simplement passer quelques heures à découvrir, voire à vous émerveiller.

Joost (prononcez "juiced") a été fondé par les créateurs de Skype et distribue les vidéos en peer-to-peer. J'étais un peu sceptique quand à la fiabilité d'un tel mode de diffusion pour des programmes de télévision, mais je dois reconnaître que l'expérience est meilleure que chez FanCast par exemple. Après une période qui rendait nécessaire l'utilisation d'un logiciel dédié, c'est désormais une interface web qui a été adoptée. Joost dispose d'un très gros catalogue mais ici aussi, ce sont souvent les licences qui pénalisent les utilisateurs hors des U.S.A. Il reste malgré tout quelques milliers d'heures de programmes accessibles: documentaires, shows, vidéos musicales et surtout,parmi les films, quelques classiques de Laurel & Hardy ou de Buster Keaton...

Voilà en gros ce que je connais de mieux en matière de fictions et programmes télé. Je m'en voudrais toutefois de ne pas signaler deux sites exceptionnels tournés respectivement vers les documentaires et vers la diffusion de conférences. Le premier est tout jeune (juin 2009) et porte le nom explicite de Documentaryheaven. Financé par les dons et quelques publicités relativement discrètes, il ne possède actuellement qu'un millier de documentaires, mais la plupart de grande qualité, de la dissection d'un éléphant à une lecture de Chomsky sur la morale politique. À suivre, assurément.

Enfin, il y a TED. TED (Technology, Entertainment, Design) est une fondation américaine organisant depuis 1990 des conférences sur des « ideas worth spreading ». La diversité des thèmes, la brièveté des interventions (limitées à 18 minutes), la qualité des intervenants et la diffusion sur leur site web ont fait de TED un fantastique incubateur d'idées. Parmi les conférenciers figurent Al Gore, Sergey Brin, Bono, Gordon Brown, Bill Clinton, Bill Gates, Richard Dawkins, Peter Gabriel, Larry Page ou encore Jimmy Wales. Les conférences, librement diffusables, sont disponibles sur le site, sur une chaîne YouTube, sur iTunes et une application iPhone vient même de sortir.

Alors, si tout cela ne vous donne pas des envies d'infidélité vis-à-vis de votre téléviseur, je ne vois plus que Jean Yanne et sa mémorable définition de la vulgarité audiovisuelle [5] comme électrochoc ultime :

avk

Sources

[1] Nielsen

[2] SNPTV

[3] Entretien privé dans une taverne bruxelloise devant quelques Grimbergen Optimo Bruno

[4] Le Lay (TF1) vend « du temps de cerveau humain disponible »

[5] Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972)