Articles by Cédric

You are currently browsing Cédric’s articles.

Éternel ! tu me sondes et tu me connais,
Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée (…)
Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel ! tu la connais entiè­re­ment (…)
Une science aussi mer­veilleuse est au-dessus de ma portée, Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
–Psaume 139

Jeppe Hein, Follow Me (Bristol University)

Il existe des moyens intel­li­gents d’utiliser ce qu’on sait sur une per­sonne. Les casinos Harrah’s en savent quelque chose. Sur base du for­mu­laire d’apparence anodine que vous rem­plissez pour accéder à la salle des jeux (âge, sexe, for­ma­tion, etc.) ils déter­minent votre « point de douleur », c’est-à-dire le montant maximum que vous pouvez perdre sans que ça vous coupe l’envie de revenir jouer [1]. Quand vos pertes approchent ce montant, un membre du per­sonnel vient vous faire remar­quer que vous n’avez déci­dé­ment pas de chance ce soir, et il vous conseille de rejoindre le res­tau­rant du casino « aux frais de la maison ». Tout l’art consiste à bien choisir le moment d’arrêter de vous plumer.

La pos­si­bi­lité aujourd’hui d’analyser de grandes quan­tités d’information rend ce type de mani­pu­la­tion omni­pré­sente, et on aurait tort de sous-estimer son effi­ca­cité [2]. On connait la phrase célèbre d’un ancien patron de TF1, selon laquelle le but de la télé­vi­sion est de vendre du cerveau humain dis­po­nible à Coca-Cola [3]. Tout cela semble bon-enfant par rapport à ce qui se trame sur Internet.

Il y a tout ce dont on se doute. Par exemple, que le bouton « j’aime » de Face­book ne sert pas qu’à dire à ses copains qu’on a trouvé leur lien rigolo. Il sert aussi à Face­book à mieux vous connaitre. En gros, chaque fois que vous cliquez « j’aime », comme chaque fois que vous vous ins­crivez à un jeux, vous vous rendez plus vul­né­rable à la mani­pu­la­tion, et Face­book le monnaie auprès des annon­ceurs publi­ci­taires. Comme dans les casinos Harrahs’s, sauf que l’information dont on dispose sur vous est beau­coup plus riche, et que les mani­pu­la­teurs entrent dans une sphère que vous pensiez relever de votre intimité.

Il y a une autre forme de mani­pu­la­tion sur Internet qui n’est pas direc­te­ment com­mer­ciale, du moins pas encore. Si vous et votre voisin tapez le mot « Egypte » sur Google vos résul­tats seront sans doute très dif­fé­rents : peut-être tomberez-vous sur les hôtels de la Mer Rouge et votre voisin sur le procès de Mou­barak. Google recueille en per­ma­nence des infor­ma­tions sur vous : où vous vous trouvez, le type d’ordinateur que vous uti­lisez, et aussi l’historique des liens sur les­quels vous avez cliqué. Sur base de ce flux d’information, un algo­rithme estime le type de site qui vous plaira et vous cache pure­ment et sim­ple­ment les autres. Eli Pariser en parle comme d’une bulle dans laquelle les moteurs de recherche vous enferment [4], sans rien vous dire de toute la partie d’Internet qui vous est rendue invi­sible. Pour rebondir sur le post d’Alain : si vous n’avez jamais navigué que sur des sites créa­tion­nistes, il y a fort à parier que Google vous cachera jusqu’à l’existence de Darwin.

Chaque fois qu’on s’aventure sur Internet, l’information circule désor­mais dans les deux sens : on vous regarde autant que vous regardez. Et Internet est aux mains de gens habiles qui ont des inté­rêts qui leur sont propres. Rebecca Mac­Kinnon a un argu­men­taire assez convain­quant sur le fait qu’Internet ne deviendra pas spon­ta­né­ment l’idéal qu’on ima­gi­nait il y a encore peu [5]. Si on veut qu’Internet continue à donner un accès non biaisé à l’information, et qu’on ne veut pas s’y faire mani­puler, cela néces­si­tera une forme d’activisme de notre part.

Cedric Gommes

[1] I. Ayes, Super Crun­chers, Bantam Books (2008) ;
[2] R.-V. Joule, J.-L. Beau­vois, Petit traité de mani­pu­la­tion à l’usage des hon­nêtes gens, Presses uni­ver­si­taires de Gre­noble (2002).
[3] Wikipedia:Patrick Le Lay
[4] TED​.com: Eli Pariser, Beware Online Filter Bubbles.
[5] TED​.com: Rebecca Mac­Kinnon, Let’s Take Back The Internet.

Tags: , ,

Science is the belief in the igno­rance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Prin­ceton jusqu’en 2007 un labo­ra­toire par­ti­cu­lier nommé PEAR : Prin­ceton Engi­nee­ring Ano­ma­lies Research. Ce labo­ra­toire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phé­no­mènes dif­fi­ciles à prévoir et parfois étranges dans des cir­cuits élec­tro­niques [1]. Les acti­vités du labo­ra­toire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la pro­blé­ma­tique ini­tiale devient de mieux en mieux com­prise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les inter­ac­tions com­plexes qui peuvent exister entre des cir­cuits élec­tro­niques et leurs uti­li­sa­teurs, en rela­tion avec leur état de conscience.

Une expé­rience célèbre de PEAR est basée sur des géné­ra­teurs de nombres aléa­toires [2]: ce sont des cir­cuits élec­tro­niques qui génèrent de manière impré­vi­sible une séquence de 0 et de 1, avec une pro­ba­bi­lité de 1/2 extrê­me­ment bien cali­brée.  L’expérience consiste à demander à un uti­li­sa­teur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime expli­ci­te­ment un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le géné­ra­teur. Les résul­tats ont été accu­mulés au cours d’une dizaine d’années, par une cen­taine d’expérimentateurs.

A expé­rience sur­pre­nante, résul­tats sur­pre­nants : la fré­quence de 0 et de 1 dans la séquence générée est cor­rélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quan­tité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indis­cu­table d’un point de vue sta­tis­tique. On observe aussi une grande varia­bi­lité d’un indi­vidu à un autre : cer­tains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), cer­tains obtiennent pré­fé­ren­tiel­le­ment des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résul­tats vous choquent au point que vous soup­çon­niez une fal­si­fi­ca­tion obs­cu­ran­tiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des pré­jugés pro­fon­dé­ment ancrés sur la manière dont le monde doit fonc­tionner. Heu­reu­se­ment, la science est là pour voir les choses en toute objec­ti­vité. En l’occurrence, la méthode uti­lisée par Jahn est scien­ti­fi­que­ment irré­pro­chable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures uni­ver­sités au monde. En plus, et le fait est suf­fi­sam­ment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues dis­po­nibles à qui­conque voulait les ana­lyser à sa manière. Sur cette base, des argu­ments ont été pro­posés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses col­la­bo­ra­teurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balaye­raient cer­tains résul­tats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beau­coup de méthodes sta­tis­tiques géné­ra­le­ment acceptées.

Le fait inté­res­sant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot– incroyables. Dans ces condi­tions, la réac­tion des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argu­men­ta­tion tech­nique pour­quoi les conclu­sions sont fausses, et non pas à savoir hon­nê­te­ment si elles le sont. Je me sou­viens avoir discuté en man­geant avec un pro­fes­seur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, phy­si­cien et père de Michel, sur les sour­ciers [5] : je racon­tais les expé­riences ingé­nieuses faites par ce dernier pour essayer de déter­miner s’il y avait oui ou non un « signal du sour­cier ». Le fait même de trouver que cette ques­tion méri­tait une réponse argu­mentée m’a valu d’être classé défi­ni­ti­ve­ment dans la caté­gorie des crétins par mon inter­lo­cu­teur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scien­ti­fique reconnue n’a jamais accepté de publier les résul­tats de PEAR, indé­pen­dam­ment d’une trans­pa­rence métho­do­lo­gique absolue.

Contrai­re­ment à une idée reçue, les revues scien­ti­fiques publient régu­liè­re­ment des résul­tats faux, et c’est normal : c’est uni­que­ment par la publi­ca­tion que d’autres équipes peuvent répéter les expé­riences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut appa­raître concer­nant la signi­fi­ca­tion et la portée éven­tuelle des résul­tats ini­tiaux. Dans le cas des résul­tats de PEAR, per­sonne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scientifique explique l’anathème jeté sur Jacques Ben­ve­niste dans l’affaire que des jour­na­listes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Ben­ve­niste a eu beau contrer un par un les argu­ments de ses pairs et détrac­teurs, faire repro­duire ses expé­riences par d’autres labo­ra­toires que le sien [6], ana­lyser dif­fé­rem­ment les données en s’associant à une équipe reconnue de sta­tis­ti­ciens [7], changer de modèle bio­lo­gique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui repro­chait c’était ses résul­tats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Reve­nons à PEAR. Les résul­tats sont fas­ci­nants, mais pas néces­sai­re­ment cho­quants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La pre­mière éven­tua­lité n’est pas très dif­fé­rente d’un pro­blème bien connu en méca­nique quan­tique : un obser­va­teur modifie l’état d’un système phy­sique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éven­tua­lité, elle peut paraître plus sur­pre­nante mais elle n’est pas inédite : un exemple clas­sique est le posi­tron qui par beau­coup d’aspects peut être compris comme un élec­tron qui remon­te­rait le temps. On parle parfois aussi très sérieu­se­ment de rétro­cau­sa­tion, c’est-à-dire d’événements pré­sents influencés par le futur, pour ana­lyser notam­ment des situa­tions d’enchevêtrement quan­tique [10]. Pour­quoi accepte-t-on des expli­ca­tions de cet ordre dans cer­tains domaines et qu’on les rejette de manière épi­der­mique dans d’autres ?

La seule expli­ca­tion qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scien­ti­fiques doutent de la méthode scien­ti­fique elle-même et que dans ces condi­tions c’est  tou­jours le « bon sens » et la convic­tion, c’est à dire les pré­jugés, qui ont le dernier mot. Le rai­son­ne­ment libre et non orienté n’est pos­sible que dans des contextes où il n’y a pas de convic­tion a priori pos­sible. On accepte des recherches débri­dées sur les par­ti­cules élé­men­taires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le rai­son­ne­ment vient souvent ratio­na­liser a pos­te­riori ce qui est tenu intui­ti­ve­ment pour vrai [11]. Refuser de parler objec­ti­ve­ment des sour­ciers était, pour ce pro­fes­seur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capa­cités d’analyse.

Or, des faits bien docu­mentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la convic­tion, même en ce qui concerne notre envi­ron­ne­ment immé­diat. Les cas de construc­tion de sou­ve­nirs, par exemple, montrent à quel point une convic­tion peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi ins­truc­tive [12]. Un autre exemple inté­res­sant est celui des spec­tacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonc­tionne parce que le magi­cien cache à sa victime ce qu’il fait. Des sys­tèmes de eye-tracking montrent pour­tant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direc­tion, ce qui suggère que le truc exploite un méca­nisme cog­nitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vrai­sem­blable que des méca­nismes du même ordre soient à l’œuvre dans la per­cep­tion que nous avons de notre envi­ron­ne­ment phy­sique immé­diat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phé­no­mènes macro­sco­piques qui échap­paient à notre conscience, pour des raisons qui gagne­raient elles-mêmes à être élu­ci­dées. La pre­mière étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possibilité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong ques­tion, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Cor­re­la­tions of Random Binary Sequences with Pre-Stated Ope­rator Inten­tion: A Review of a 12-Year Program. J. Scien­tific Explo­ra­tion, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Dif­fe­rences in Human/Machine Ano­ma­lies, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jef­ferys, Baye­sian Ana­lysis of Random Event Gene­rator Data, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sour­ciers, Presse Uni­ver­si­taire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des condi­tions imposée par Nature à Ben­ve­niste pour publier ses résul­tats était qu’ils soient confirmés préa­la­ble­ment par d’autres labo­ra­toires que le sien ; l’article par lequel le scan­dale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) pré­sen­tait donc les résul­tats de 4 équipes de recherche : celle de Ben­ve­niste, une ita­lienne, une cana­dienne, et une israé­lienne.
[7] J. Ben­ve­niste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cor­nillet, B. Poi­tevin, A. Spira, L’agitation de solu­tions hau­te­ment diluées n’induit pas d’activité bio­lo­gique spé­ci­fique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beau­vais, L’âme des molé­cules — une his­toire de la « mémoire de l’eau », Col­lec­tion Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; dis­po­nible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, cha­pitre 27, Pyg­ma­lion : 1979) rap­porte un cas frap­pant de deux concep­tions bio­lo­giques pour­tant contraires –à propos des rap­ports entre phy­lo­ge­nèse et onto­ge­nèse– qui furent uti­li­sées suc­ces­si­ve­ment pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colo­ni­sa­tion de l’Afrique.
[12] TED​.com: Oliver Sacks, What hal­lu­ci­na­tion reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nou­velle science : la neu­ro­magie, Pour la Science, 377, mars 2009.

Tags: , , , ,

Il y a une pro­priété de pi qui me fait douter de son exis­tence, ou plus modes­te­ment, qui me fait réa­liser que je n’avais pas vrai­ment compris ce qu’est un nombre. Et cette pro­priété est : « pi est un nombre normal. » Cela veut dire que la suite des chiffres qui com­posent pi, et qui com­mence par 314159 a toutes les pro­priétés d’une suite aléa­toire infinie, où chaque chiffre appa­raît avec la même fré­quence 1/10.

Une consé­quence de cette pro­priété de pi est que toute suite de chiffres de lon­gueur finie, comme 0123456789, est pré­sente quelque part dans la suite des chiffres qui com­posent pi. Plus la séquence est longue plus sa fré­quence est faible, mais comme pi est une suite infinie, on a la cer­ti­tude que n’importe quelle suite finie y est pré­sente une infi­nité de fois. Par exemple, la suite la 10 chiffres 0123456789 est pré­sente en moyenne une fois tous les 10000000000 chiffres, tout comme 0000000000, ou 3141592653.

La même obser­va­tion est plus frap­pante quand on l’exprime dif­fé­rem­ment. Quand on écrit pi = 3.1415, ce n’est qu’une manière concise d’écrire que pi est le nombre qu’on obtient en faisant le calcul 3*1+1*1/10+4*1/(10*10)+1*1/(10*10*10)+5*1/(10*10*10*10). C‘est ce qu’on appelle la base 10. Avec la numé­ra­tion en base 2 des ordi­na­teurs on écri­rait pi = 11,0010010… ce qui veut dire pi = 1*2+1+0*1/2+0*1/(2*2)+1*1/(2*2*2)+… Si on veut uti­liser une base plus grande que 10, il nous faut des sym­boles pour écrire tous les chiffres jusqu’à la valeur base. Pour écrire les nombres en base 27, par exemple, on peut convenir d’utiliser les lettres de notre alphabet et l’espace. On convien­drait 0 = «_», 1 = « A », 2 = « B», etc. jusqu’à 26 = « Z ». En base 27, et avec cette conven­tion, les pre­mières déci­males de pi sont reprises dans le titre.

La nor­ma­lité d’un nombre est indé­pen­dante de la base dans laquelle il est écrit, ce qui signifie que n’importe quelle suite finie de lettres se trouve quelque part dans pi. Par exemple, on s’attend à trouver le mot « PAPA » une fois toutes les 500000 déci­males. Le texte du journal de demain figure aussi quelque part dans pi, de même que toute l’oeuvre de Vol­taire. Tout cela y figure même plu­sieurs fois, une infi­nité de fois ! Pire, ce n’est pas propre à pi : la plupart des nombres sont normaux. Cela veut dire que la plupart des fois que vous faites un calcul, l’œuvre de Vol­taire est cachée dans la réponse.

La situa­tion est ana­logue à celle du singe imaginé par Emile Borel, qui repro­dui­rait l’œuvre de Molière en tapant au hasard à la machine à écrire. Dans ce cas là, on peut se consoler de ce que cette situa­tion n’est pas vrai­ment réelle, puisqu’il fau­drait au singe un temps plus long que l’age de l’univers pour ne taper qu’un début de tirade. Ce que je trouve cho­quant avec la nor­ma­lité des nombres, c’est que tout y serait dès le début. De manière sta­tique, et depuis tou­jours. Faut-il en conclure que la plupart des nombres ne sont pas vrai­ment réels ?

Cedric Gommes

Tags:

So what is this mind of ours: what are these atoms with conscious­ness? Last week’s pota­toes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remé­morer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me sou­viens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu’il n’y a là rien de bien sur­pre­nant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je pré­tends n’avoir pas assisté à ces épi­sodes dont je me sou­viens si bien. Pas plus que vous d’ailleurs.

Des ana­lyses de tra­ceurs radio­ac­tifs montrent que les molé­cules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est rem­placée. Pra­ti­que­ment, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le consti­tuaient durant notre enfance. Comme le résume mali­cieu­se­ment Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine der­nière qui sont aujourd’hui le support maté­riel de nos sou­ve­nirs d’enfance! Ou pire. Du sou­venir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre iden­tité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constam­ment rem­placée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos sou­ve­nirs, notre conscience, nos sen­ti­ments, n’ont comme support maté­riel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tour­billon qui est à chaque instant fait d’une eau dif­fé­rente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Com­pre­nons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tour­billon, nous ne sommes que la forme du tourbillon.

Steve Grand, le créa­teur du jeu infor­ma­tique Crea­tures, suggère qu’il n’y a pas de dif­fé­rence fon­da­men­tale entre la forme et la matière [3]. La dif­fé­rence que nous per­ce­vons pour­rait bien n’être qu’un biais anthro­po­cen­trique [1]. Consi­dé­rons l’électron. On le consi­dère comme une par­ti­cule maté­rielle, mais on ne détecte sa pré­sence que par ses effets élec­tro­ma­gné­tiques. De beau­coup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une défor­ma­tion du champ élec­tro­ma­gné­tique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ élec­tro­ma­gné­tique ce que le tour­billon est à l’eau : une forme per­sis­tante. Idem du proton. Et quand un proton et un élec­tron se ren­contrent, ils créent une nou­velle forme per­sis­tante : l’atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus com­plexe qui mène à la vie et à la conscience par une hié­rar­chi­sa­tion des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme per­sis­tante de plus, dont la nature n’est pas fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente des autres phénomènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://​www​.ted​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​t​a​l​k​s​/​r​i​c​h​a​r​d​_​d​a​w​k​i​n​s​_​o​n​_​o​u​r​_​q​u​e​e​r​_​u​n​i​verse.html
[2] Tor Nor­re­tran­ders, « Per­ma­nent rein­car­na­tion »,
http://​www​.edge​.org/​q​2​0​0​8​/​q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the inef­fable: an engi­nee­ring approach to conscious­ness »
http://​machi​nes​li​keus​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​E​ffing.html

Tags: ,

Peu de gens croient savoir le nombre d’accordeurs de piano qu’il y a Chicago. Pour­tant, si on ne s’intéresse qu’à un ordre de gran­deur, c’est un nombre facile à estimer. Le résultat en soi pré­sente assez peu d’intérêt, mais la méthode est intéressante.Il y a vrai­sem­bla­ble­ment 2 mil­lions d’habitants à Chicago, c’est à dire 500 000 familles, dont sans doute une sur 100 possède un piano, il y a donc 5000 pianos. Chaque piano doit être accordé tous les 2 ans, et ça néces­site 1/2 journée de travail. L’accordage de tous les pianos de Chicago repré­sente donc 1250 jour­nées de travail par an, c’est grosso modo du travail à temps plein pour 4 per­sonnes. En comp­tant que ces gens ne font vrai­sem­bla­ble­ment pas ça à temps plein, 10 accor­deurs serait un chiffre plau­sible. Compte tenu des incer­ti­tudes sur les chiffres uti­lisés, il y en a peut être 1, ou peut être 100, mais pas 1000 !

On peut uti­liser le même type de rai­son­ne­ment pour estimer la pro­duc­tion céréa­lière mon­diale, le nombre de cen­trales nucléaires qui ali­mentent la télé­phonie mobile, la part des ser­viettes jetables dans le prix des Big Macs, et même le nombre de civi­li­sa­tion extra­ter­restres dans notre galaxie. On raconte qu’Enrico Fermi man­geait silen­cieu­se­ment en com­pa­gnie de col­lègues avec qui il construi­sait la bombe ato­mique, quand il s’est soudain écrié « Mais où sont-ils ? » [1]. Il venait d’estimer que la Terre aurait déjà du être explorée à de nom­breuses reprises par des extraterrestres.

L’estimation à la Fermi du nombre de civi­li­sa­tions extra­ter­restres dans notre galaxie porte aujourd’hui le nom d’équation de Drake [2]. Elle com­porte une suc­ces­sion de fac­teurs tels que (1) le nombre d’étoiles crées chaque année, (2) la frac­tion des étoiles qui ont des pla­nètes habi­tables, (3) la frac­tion de celles-ci où la vie appa­raît, et (4) la durée de vie d’une civi­li­sa­tion capable de com­mu­ni­quer sur des dis­tances inter­stel­laires. On fait géné­ra­le­ment l’hypothèse que la Terre n’est pas excep­tion­nelle, c’est-à-dire que chaque étoile possède de l’ordre d’une planète où la vie appa­raît. Selon les esti­ma­tions, on trouve entre 100 et 10000 civi­li­sa­tions extra­ter­restres dans notre envi­ron­ne­ment immé­diat [3]. Si on étend ce calcul à tout l’Univers visible, il faut mul­ti­plier ce chiffre par 100 milliards !

Parmi les nom­breuses courses est-ouest de la guerre froide, il y avait notam­ment la recherche des extra­ter­restres. C’est dans ce contexte qu’est né le projet amé­ri­cain « Search for Extra-Terrestrial Intel­li­gence » (SETI), pendant que les Russes avaient un projet simi­laire [4]. Et en tout ce temps, per­sonne n’a rien vu : « Mais où sont-ils ? » [5]. On admet géné­ra­le­ment que les dif­fi­cultés tech­no­lo­giques liées aux voyages inter­stel­laires ne peuvent pas être la réponse. Il y a là-haut des sys­tèmes solaires deux fois plus âgés que le notre, ce qui permet d’imaginer qu’il existe des tech­no­lo­gies autant supé­rieures à la notre, que la notre est supé­rieure à celle des algues bleues. Bref, c’est un vrai mystère.

L’explication la plus simple serait que notre forme de vie est très rare. Et il n’y aurait que deux expli­ca­tions pos­sibles : soit il y a dans l’évolution de la vie ter­restre une étape que nous avons déjà tra­versée qui était hau­te­ment impro­bable, soit la durée de vie d’une civi­li­sa­tion à haute tech­no­logie est très courte. Dans un texte inté­res­sant [6], Nick Bostrom explique pour­quoi il espère qu’on ne trou­vera pas trace de vie sur Mars. Si on trou­vait de la vie sur la pre­mière planète qu’on explore autre que la terre, ça vou­drait dire que la vie est un phé­no­mène banal dans l’Univers. Tout cela aug­men­te­rait la vrai­sem­blance du deuxième scé­nario, et nos jours seraient comptés [7].

Cedric Gommes

Sources

[1] Wiki­pedia : Fermi_paradox
[2] Wiki­pedia : Drake_equation
[3] L. Gresh & R. Wein­berg, « The science of the Super­he­roes », Wiley 2002.
[4] Wiki­pedia : SETI
[5] Leo Szilard aurait répondu à Fermi « they are already among us — but they call them­selves Hun­ga­rians ».
[6] nick­bos­trom [PDF]
[7] Phi­lip­pulus le Pro­phète, « La fin est proche », In: L’étoile mys­té­rieuse, Hergé.

Tags: , ,

Sans doute parce qu’elles vont effec­ti­ve­ment plus vite dans la file d’à coté. Et si vous passez d’une file à l’autre, ça n’y chan­gera rien : la plupart du temps, vous serez dans la file la plus lente. Comme tout le monde d’ailleurs.
C’est parce qu’une file est dense qu’elle est lente, parce qu’on ajuste sa vitesse à la dis­tance qui nous sépare de la voiture de devant. C’est pour la même raison que le traffic est plus rapide dans un tronçon peu dense, où la dis­tance entre véhi­cules est grande. Dans une situa­tion de traffic hété­ro­gène, les voi­tures lentes sont donc néces­sai­re­ment plus nom­breuses que les voi­tures rapides. Pour fixer les idées, ima­gi­nons que les files lentes contiennent 2/3 des voi­tures, et que les files rapides en contiennent 1/3.

Chaque conduc­teur est alter­na­ti­ve­ment dans une zone rapide et dans une zone lente. Soit qu’il change de file, soit que son tronçon devienne tem­po­rai­re­ment plus rapide ou plus lent. Comme la pro­por­tion globale de véhi­cules dans les tron­çons rapides et lents est de 1/3 et 2/3, chaque conduc­teur indi­vi­duel­le­ment passe 2/3 du temps à rouler plus len­te­ment que les autres, et seule­ment 1/3 du temps à rouler plus vite. Bref, 2 fois sur 3, les voi­tures d’à coté vont bel et bien plus vite.

Cedric Gommes

Source

http://​plus​.maths​.org/​i​s​s​u​e​1​7​/​f​e​a​t​u​r​e​s​/​t​r​a​f​f​i​c​/​index.html

Tags: ,

The more impor­tant fun­da­mental laws and facts of phy­sical science have all been dis­co­vered, and these are now so firmly esta­bli­shed that the pos­si­bi­lity of their ever being sup­planted in conse­quence of new dis­co­ve­ries is excee­dingly remote… Our future dis­co­ve­ries must be looked for in the sixth place of decimals.

(Albert A. Michelson, 1894, cité par [1])

Il est assez courant que des scien­ti­fiques socia­le­ment assis aient des propos péremp­toires de ce genre. Vers la fin de sa vie, Kelvin aurait ainsi pro­clamé que des engins plus lourds que l’air ne vole­raient jamais, que la radio ne pré­sen­tait aucun intérêt, et qu’on allait décou­vrir inces­sam­ment que les rayons X étaient un canular [2]. Ce qui rend les propos de Michelson sur­pre­nants, c’est que son nom est associé à une révo­lu­tion scien­ti­fique majeure. A l’époque où on lui attribue ces mots, il avait déjà effectué avec Edward Morley des mesures de la vitesse de la lumière qui balaye­ront les concep­tions clas­siques de l’espace et du temps. Les mesures de Michelson et de Morley de 1887 ne sont rien moins que le fon­de­ment expé­ri­mental de la théorie de la rela­ti­vité. Et il n’avait rien vu venir.

À l’instar des mesures de Michelson et Morley, les faits expé­ri­men­taux qui fondent la révo­lu­tion scien­ti­fique du début du 20ème siècle se sont accu­mulés tout au long du 19ème siècle, bien avant que les concep­tions ne com­mencent à changer. La pre­mière obser­va­tion du mou­ve­ment Brow­nien, qui est aujourd’hui consi­déré comme une preuve de l’existence des atomes, date de 1827. De la même manière, les « ano­ma­lies » de la chaleur spé­ci­fique des solides, dont la com­pré­hen­sion est un succès de la phy­sique quan­tique, sont connues depuis le milieu du 19ème siècle. Ce qui fait une révo­lu­tion scien­ti­fique, ce ne sont pas des faits nou­veaux, c’est un chan­ge­ment de mentalité.

En science comme dans d’autres domaines, le chan­ge­ment est rare­ment accueilli favo­ra­ble­ment [3]. L’attachement aux théo­ries en vigueur est souvent jus­tifié métho­do­lo­gi­que­ment, mais il prend parfois une forme patho­lo­gique. On a fait vivoter le géo­cen­trisme pendant plus de 13 siècles, en intro­dui­sant un système obscur d’épicycles pour rendre compte du mou­ve­ment des pla­nètes vues depuis la Terre. C’est pour les mêmes raisons qu’on mar­gi­na­lise de nom­breux faits inex­pli­qués, qui seront peut-être un jour cen­traux dans notre com­pré­hen­sion du Monde.

Il suffit d’ouvrir un journal de vul­ga­ri­sa­tion pour voir combien la phy­sique est aujourd’hui com­pli­quée. Cer­tains voient dans la théorie des cordes, dans les fluc­tua­tions du vide, dans l’enchevêtrement quan­tique, etc. autant d’épicycles qui essayent déses­pé­ré­ment de sauver des concep­tions sans doute dépas­sées [1]. Pour aller de l’avant, ne faudrait-il pas s’intéresser en prio­rité aux faits qu’on qua­lifie de mar­gi­naux et qui ne sont pas encore compris ? On portera peut-être demain sur ceux qui balaient d’un revers de la main la mémoire de l’eau ou la fusion froide [4] le même regard plein d’incompréhension que nous portons aujourd’hui sur Michelson. Comment n’a-t-il rien vu ?

Cedric Gommes

Sources

[1] Robert J. Lahn, 20th and 21st century science: reflec­tions and pro­jec­tions, Journal of Scien­tific Explo­ra­tion, 15 (2001) 21.
[2] http://​www​.2spare​.com/​i​t​e​m​_​50221.aspx

[3] Eric Hoffer, The Ordeal of Change, Hope­well publi­ca­tion, 2006. (Ori­gi­nally publi­shed by Harper & Row: New York, 1963)
[4] L’histoire de ces deux phé­no­mènes n’est pas la farce qu’on vou­drait nous faire croire; Brian Josephson, prix Nobel de phy­sique, en parle un peu sur sa page web. http://www.tcm.phy.cam.ac.uk/~bdj10/.

Tags: ,

Switch to our mobile site