Le terrorisme est notre modèle social

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu'on peut nous faire
(Alain Souchon, Foule Sentimentale)

Un extraterrestre curieux de comprendre les terriens ne se soucierait certainement pas de savoir ce qui différencie les frères Kaouchi d’Anders Breivik. Ou de ces adolescents nord-américains qui, à la suite d’Eric Harris et Dylan Klebold du lycée Columbine, ouvrent régulièrement le feu sur leurs condisciples. Ou encore de ce Nordine Amrani qui a mitraillé une foule à Liège en 2011. Cet extraterrestre se demanderait simplement pourquoi certaines personnes se mettent tout à coup à tirer sur leurs semblables par un acte qui semble échapper à toute logique, fut-elle de vengeance.

On m’opposera sans doute que les attentats djihadistes sont d’une autre nature, puisqu’ils sont le fait de gens manipulés, pris en main par des organisations obéissant à une logique implacable. Mon point de vue est que le djihad occidental peut être vu comme l’instrumentalisation par ces organisations d’un phénomène plus général qui touche plus largement nos sociétés.

On pourrait ajouter à la liste des Breiviks ces phénomènes apparentés que sont les sectes destructrices de l’individu, le suicide des adolescents, et peut-être cette récente épidémie de burnouts. On peut naturellement trouver des explications contingentes à tous ces évènements : le patron d’untel était une ordure; tel adolescent était tyrannisé par ses condisciples; tel autre avait croisé le chemin d’un imam fondamentaliste. Il est pourtant difficile d’admettre que des causes si diverses donnent lieu à des effets si semblables. L’explication la plus simple est qu’il s’agit dans tous les cas de réactions de personnes fragiles à une même forme de pression sociale. C’est cette pression que j’apparente à du terrorisme.

Qui n’aspire pas à trouver un sens à sa vie? Face à l’universalité de ce besoin, le modèle qu’on nous offre le plus souvent est celui de la vacuité obscène du monde des célébrités et de l’argent. De la téléréalité aux joueurs de foot en passant par les familles princières. Et toute cette fange est liée par des messages publicitaires insidieux dont la somme constitue une espèce de norme qui s’auto-entretient. On aimerait nous laisser croire qu’il est normal de conduire des voitures luxueuses, d’avoir un travail (pardon, un job) épanouissant, d’avoir une plastique à la Photoshop, que les jouets offerts aux enfants rassemblent les familles, et que les sociétés de télécom rapprochent les gens. Parce que tu le vaux bien! Et si tu n’as rien de tout cela, qu’est-ce que tu vaux?

Tous ces messages sont terroristes par leur pendant négatif. Si tu n’achètes pas mon produit, tu n’auras rien de ce à quoi tu aspires le plus. La menace la plus courante dans les publicités est une forme de « tu n’auras pas d’amis » ou « tu ne coucheras pas avec elle/lui ». Des choses simples en somme. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait délibérément créer des gens mal dans leur peau : attisez leurs frustrations et engagez ceux qui le peuvent dans un processus de consommation sans fin qui n’arrange que vous. Est-il vraiment surprenant que les plus fragilisés d’entre nous disjonctent?

Mettre le djihad occidental exclusivement sur le dos de fondamentalistes manipulateurs est une manière de nous laver les mains: c'est nous qui leur fournissons le terreau. Un peu comme ces gens bienpensants qui mettaient la fusillade de Columbine sur le dos de Marilyn Manson, dont les tueurs étaient fans. A ce titre, je vous invite à écouter l'interview que Michael Moore fait de Marilyn Manson dans Bowling for Columbine. De mémoire, l’interview se termine plus ou moins comme ceci.
Moore : Qu’est-ce que tu leur dirais à ces gosses, si tu en avais l’occasion?
Manson : Je ne leur dirais rien. J’écouterais ce qu’ils ont à dire. Personne ne les écoute jamais.
Il y a fort à parier que la seule personne qui ait jamais fait mine d’écouter les frères Kaouchi quand ils étaient des adolescents en quête de sens a malheureusement été un islamiste fondamentaliste.

J’entendais ce matin un quarteron de politiciens wallons de tous bords, réunis par la gravité de la situation, proposer à l’unisson … des cours d’éducation au « vivre ensemble ». Quel emplâtre sur une jambe de bois! Une leçon de plus qu’on veut faire à des enfants déjà perdus, et qui ajoutera une norme supplémentaire à un modèle social dans lequel ils ne se reconnaissent de toute façon pas. Pour s'attaquer aux Breiviks et autres Kaouchis, il faudra à nos politiciens plus de discernement et de courage. Suite à cette interview de Marilyn Manson, une de ses connaissances l’aurait maladroitement complimenté en ces termes : « Je ne te savais pas si malin. » Et l’autre de répondre : « Je ne te savais pas si con. »

Cedric Gommes

Tu me sondes et tu me connais

Éternel ! tu me sondes et tu me connais,
Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée (...)
Car la parole n'est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel ! tu la connais entièrement (...)
Une science aussi merveilleuse est au-dessus de ma portée, Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
-Psaume 139

Jeppe Hein, Follow Me (Bristol University)

Il existe des moyens intelligents d’utiliser ce qu’on sait sur une personne. Les casinos Harrah's en savent quelque chose. Sur base du formulaire d’apparence anodine que vous remplissez pour accéder à la salle des jeux (âge, sexe, formation, etc.) ils déterminent votre « point de douleur », c’est-à-dire le montant maximum que vous pouvez perdre sans que ça vous coupe l’envie de revenir jouer [1]. Quand vos pertes approchent ce montant, un membre du personnel vient vous faire remarquer que vous n’avez décidément pas de chance ce soir, et il vous conseille de rejoindre le restaurant du casino « aux frais de la maison ». Tout l’art consiste à bien choisir le moment d’arrêter de vous plumer.

La possibilité aujourd’hui d’analyser de grandes quantités d’information rend ce type de manipulation omniprésente, et on aurait tort de sous-estimer son efficacité [2]. On connait la phrase célèbre d’un ancien patron de TF1, selon laquelle le but de la télévision est de vendre du cerveau humain disponible à Coca-Cola [3]. Tout cela semble bon-enfant par rapport à ce qui se trame sur Internet.

Il y a tout ce dont on se doute. Par exemple, que le bouton « j’aime » de Facebook ne sert pas qu’à dire à ses copains qu’on a trouvé leur lien rigolo. Il sert aussi à Facebook à mieux vous connaitre. En gros, chaque fois que vous cliquez « j’aime », comme chaque fois que vous vous inscrivez à un jeux, vous vous rendez plus vulnérable à la manipulation, et Facebook le monnaie auprès des annonceurs publicitaires. Comme dans les casinos Harrahs’s, sauf que l’information dont on dispose sur vous est beaucoup plus riche, et que les manipulateurs entrent dans une sphère que vous pensiez relever de votre intimité.

Il y a une autre forme de manipulation sur Internet qui n’est pas directement commerciale, du moins pas encore. Si vous et votre voisin tapez le mot « Egypte » sur Google vos résultats seront sans doute très différents : peut-être tomberez-vous sur les hôtels de la Mer Rouge et votre voisin sur le procès de Moubarak. Google recueille en permanence des informations sur vous : où vous vous trouvez, le type d’ordinateur que vous utilisez, et aussi l’historique des liens sur lesquels vous avez cliqué. Sur base de ce flux d’information, un algorithme estime le type de site qui vous plaira et vous cache purement et simplement les autres. Eli Pariser en parle comme d’une bulle dans laquelle les moteurs de recherche vous enferment [4], sans rien vous dire de toute la partie d’Internet qui vous est rendue invisible. Pour rebondir sur le post d’Alain : si vous n'avez jamais navigué que sur des sites créationnistes, il y a fort à parier que Google vous cachera jusqu’à l’existence de Darwin.

Chaque fois qu’on s’aventure sur Internet, l’information circule désormais dans les deux sens : on vous regarde autant que vous regardez. Et Internet est aux mains de gens habiles qui ont des intérêts qui leur sont propres. Rebecca MacKinnon a un argumentaire assez convainquant sur le fait qu’Internet ne deviendra pas spontanément l’idéal qu’on imaginait il y a encore peu [5]. Si on veut qu’Internet continue à donner un accès non biaisé à l’information, et qu’on ne veut pas s’y faire manipuler, cela nécessitera une forme d’activisme de notre part.

Cedric Gommes

[1] I. Ayes, Super Crunchers, Bantam Books (2008) ;
[2] R.-V. Joule, J.-L. Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble (2002).
[3] Wikipedia:Patrick Le Lay
[4] TED.com: Eli Pariser, Beware Online Filter Bubbles.
[5] TED.com: Rebecca MacKinnon, Let's Take Back The Internet.

Science, conscience et non-science

Science is the belief in the ignorance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Princeton jusqu’en 2007 un laboratoire particulier nommé PEAR : Princeton Engineering Anomalies Research. Ce laboratoire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phénomènes difficiles à prévoir et parfois étranges dans des circuits électroniques [1]. Les activités du laboratoire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la problématique initiale devient de mieux en mieux comprise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les interactions complexes qui peuvent exister entre des circuits électroniques et leurs utilisateurs, en relation avec leur état de conscience.

Une expérience célèbre de PEAR est basée sur des générateurs de nombres aléatoires [2]: ce sont des circuits électroniques qui génèrent de manière imprévisible une séquence de 0 et de 1, avec une probabilité de 1/2 extrêmement bien calibrée.  L’expérience consiste à demander à un utilisateur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime explicitement un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le générateur. Les résultats ont été accumulés au cours d’une dizaine d’années, par une centaine d’expérimentateurs.

A expérience surprenante, résultats surprenants : la fréquence de 0 et de 1 dans la séquence générée est corrélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quantité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indiscutable d’un point de vue statistique. On observe aussi une grande variabilité d’un individu à un autre : certains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), certains obtiennent préférentiellement des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résultats vous choquent au point que vous soupçonniez une falsification obscurantiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des préjugés profondément ancrés sur la manière dont le monde doit fonctionner. Heureusement, la science est là pour voir les choses en toute objectivité. En l’occurrence, la méthode utilisée par Jahn est scientifiquement irréprochable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures universités au monde. En plus, et le fait est suffisamment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues disponibles à quiconque voulait les analyser à sa manière. Sur cette base, des arguments ont été proposés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses collaborateurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balayeraient certains résultats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beaucoup de méthodes statistiques généralement acceptées.

Le fait intéressant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot- incroyables. Dans ces conditions, la réaction des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argumentation technique pourquoi les conclusions sont fausses, et non pas à savoir honnêtement si elles le sont. Je me souviens avoir discuté en mangeant avec un professeur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, physicien et père de Michel, sur les sourciers [5] : je racontais les expériences ingénieuses faites par ce dernier pour essayer de déterminer s’il y avait oui ou non un « signal du sourcier ». Le fait même de trouver que cette question méritait une réponse argumentée m’a valu d’être classé définitivement dans la catégorie des crétins par mon interlocuteur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scientifique reconnue n’a jamais accepté de publier les résultats de PEAR, indépendamment d’une transparence méthodologique absolue.

Contrairement à une idée reçue, les revues scientifiques publient régulièrement des résultats faux, et c’est normal : c’est uniquement par la publication que d’autres équipes peuvent répéter les expériences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut apparaître concernant la signification et la portée éventuelle des résultats initiaux. Dans le cas des résultats de PEAR, personne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scientifique explique l’anathème jeté sur Jacques Benveniste dans l’affaire que des journalistes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Benveniste a eu beau contrer un par un les arguments de ses pairs et détracteurs, faire reproduire ses expériences par d’autres laboratoires que le sien [6], analyser différemment les données en s’associant à une équipe reconnue de statisticiens [7], changer de modèle biologique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui reprochait c’était ses résultats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Revenons à PEAR. Les résultats sont fascinants, mais pas nécessairement choquants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La première éventualité n’est pas très différente d’un problème bien connu en mécanique quantique : un observateur modifie l’état d’un système physique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éventualité, elle peut paraître plus surprenante mais elle n’est pas inédite : un exemple classique est le positron qui par beaucoup d’aspects peut être compris comme un électron qui remonterait le temps. On parle parfois aussi très sérieusement de rétrocausation, c'est-à-dire d’événements présents influencés par le futur, pour analyser notamment des situations d’enchevêtrement quantique [10]. Pourquoi accepte-t-on des explications de cet ordre dans certains domaines et qu’on les rejette de manière épidermique dans d’autres ?

La seule explication qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scientifiques doutent de la méthode scientifique elle-même et que dans ces conditions c'est  toujours le « bon sens » et la conviction, c'est à dire les préjugés, qui ont le dernier mot. Le raisonnement libre et non orienté n'est possible que dans des contextes où il n’y a pas de conviction a priori possible. On accepte des recherches débridées sur les particules élémentaires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le raisonnement vient souvent rationaliser a posteriori ce qui est tenu intuitivement pour vrai [11]. Refuser de parler objectivement des sourciers était, pour ce professeur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capacités d’analyse.

Or, des faits bien documentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la conviction, même en ce qui concerne notre environnement immédiat. Les cas de construction de souvenirs, par exemple, montrent à quel point une conviction peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi instructive [12]. Un autre exemple intéressant est celui des spectacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonctionne parce que le magicien cache à sa victime ce qu’il fait. Des systèmes de eye-tracking montrent pourtant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direction, ce qui suggère que le truc exploite un mécanisme cognitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vraisemblable que des mécanismes du même ordre soient à l’œuvre dans la perception que nous avons de notre environnement physique immédiat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phénomènes macroscopiques qui échappaient à notre conscience, pour des raisons qui gagneraient elles-mêmes à être élucidées. La première étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possibilité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong question, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Correlations of Random Binary Sequences with Pre-Stated Operator Intention: A Review of a 12-Year Program. J. Scientific Exploration, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Differences in Human/Machine Anomalies, J. Scientific Exploration, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jefferys, Bayesian Analysis of Random Event Generator Data, J. Scientific Exploration, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sourciers, Presse Universitaire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des conditions imposée par Nature à Benveniste pour publier ses résultats était qu’ils soient confirmés préalablement par d’autres laboratoires que le sien ; l’article par lequel le scandale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) présentait donc les résultats de 4 équipes de recherche : celle de Benveniste, une italienne, une canadienne, et une israélienne.
[7] J. Benveniste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cornillet, B. Poitevin, A. Spira, L’agitation de solutions hautement diluées n’induit pas d’activité biologique spécifique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beauvais, L'âme des molécules - une histoire de la "mémoire de l'eau", Collection Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; disponible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scientific Exploration, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, chapitre 27, Pygmalion : 1979) rapporte un cas frappant de deux conceptions biologiques pourtant contraires -à propos des rapports entre phylogenèse et ontogenèse- qui furent utilisées successivement pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colonisation de l’Afrique.
[12] TED.com: Oliver Sacks, What hallucination reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nouvelle science : la neuromagie, Pour la Science, 377, mars 2009.

Pi = C,CVEZCVBMLYZGEC

Il y a une propriété de pi qui me fait douter de son existence, ou plus modestement, qui me fait réaliser que je n’avais pas vraiment compris ce qu’est un nombre. Et cette propriété est : « pi est un nombre normal. » Cela veut dire que la suite des chiffres qui composent pi, et qui commence par 314159 a toutes les propriétés d’une suite aléatoire infinie, où chaque chiffre apparaît avec la même fréquence 1/10.

Une conséquence de cette propriété de pi est que toute suite de chiffres de longueur finie, comme 0123456789, est présente quelque part dans la suite des chiffres qui composent pi. Plus la séquence est longue plus sa fréquence est faible, mais comme pi est une suite infinie, on a la certitude que n’importe quelle suite finie y est présente une infinité de fois. Par exemple, la suite la 10 chiffres 0123456789 est présente en moyenne une fois tous les 10000000000 chiffres, tout comme 0000000000, ou 3141592653.

La même observation est plus frappante quand on l’exprime différemment. Quand on écrit pi = 3.1415, ce n’est qu’une manière concise d’écrire que pi est le nombre qu’on obtient en faisant le calcul 3*1+1*1/10+4*1/(10*10)+1*1/(10*10*10)+5*1/(10*10*10*10). C‘est ce qu’on appelle la base 10. Avec la numération en base 2 des ordinateurs on écrirait pi = 11,0010010… ce qui veut dire pi = 1*2+1+0*1/2+0*1/(2*2)+1*1/(2*2*2)+… Si on veut utiliser une base plus grande que 10, il nous faut des symboles pour écrire tous les chiffres jusqu’à la valeur base. Pour écrire les nombres en base 27, par exemple, on peut convenir d’utiliser les lettres de notre alphabet et l’espace. On conviendrait 0 = «_», 1 = « A », 2 = « B», etc. jusqu’à 26 = « Z ». En base 27, et avec cette convention, les premières décimales de pi sont reprises dans le titre.

La normalité d’un nombre est indépendante de la base dans laquelle il est écrit, ce qui signifie que n’importe quelle suite finie de lettres se trouve quelque part dans pi. Par exemple, on s’attend à trouver le mot « PAPA » une fois toutes les 500000 décimales. Le texte du journal de demain figure aussi quelque part dans pi, de même que toute l’oeuvre de Voltaire. Tout cela y figure même plusieurs fois, une infinité de fois ! Pire, ce n’est pas propre à pi : la plupart des nombres sont normaux. Cela veut dire que la plupart des fois que vous faites un calcul, l’œuvre de Voltaire est cachée dans la réponse.

La situation est analogue à celle du singe imaginé par Emile Borel, qui reproduirait l’œuvre de Molière en tapant au hasard à la machine à écrire. Dans ce cas là, on peut se consoler de ce que cette situation n’est pas vraiment réelle, puisqu’il faudrait au singe un temps plus long que l’age de l’univers pour ne taper qu’un début de tirade. Ce que je trouve choquant avec la normalité des nombres, c’est que tout y serait dès le début. De manière statique, et depuis toujours. Faut-il en conclure que la plupart des nombres ne sont pas vraiment réels ?

Cedric Gommes

La forme et la matière

So what is this mind of ours: what are these atoms with consciousness? Last week's potatoes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remémorer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me souviens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu'il n’y a là rien de bien surprenant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je prétends n’avoir pas assisté à ces épisodes dont je me souviens si bien. Pas plus que vous d'ailleurs.

Des analyses de traceurs radioactifs montrent que les molécules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est remplacée. Pratiquement, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le constituaient durant notre enfance. Comme le résume malicieusement Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine dernière qui sont aujourd’hui le support matériel de nos souvenirs d’enfance! Ou pire. Du souvenir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre identité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constamment remplacée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos souvenirs, notre conscience, nos sentiments, n’ont comme support matériel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tourbillon qui est à chaque instant fait d’une eau différente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Comprenons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tourbillon, nous ne sommes que la forme du tourbillon.

Steve Grand, le créateur du jeu informatique Creatures, suggère qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la forme et la matière [3]. La différence que nous percevons pourrait bien n’être qu’un biais anthropocentrique [1]. Considérons l’électron. On le considère comme une particule matérielle, mais on ne détecte sa présence que par ses effets électromagnétiques. De beaucoup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une déformation du champ électromagnétique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ électromagnétique ce que le tourbillon est à l’eau : une forme persistante. Idem du proton. Et quand un proton et un électron se rencontrent, ils créent une nouvelle forme persistante : l'atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus complexe qui mène à la vie et à la conscience par une hiérarchisation des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme persistante de plus, dont la nature n’est pas fondamentalement différente des autres phénomènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://www.ted.com/index.php/talks/richard_dawkins_on_our_queer_universe.html
[2] Tor Norretranders, « Permanent reincarnation »,
http://www.edge.org/q2008/q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the ineffable: an engineering approach to consciousness »
http://machineslikeus.com/articles/Effing.html

Du nombre d’accordeurs de pianos à Chicago à l’avenir de l’humanité

Peu de gens croient savoir le nombre d’accordeurs de piano qu’il y a Chicago. Pourtant, si on ne s’intéresse qu’à un ordre de grandeur, c’est un nombre facile à estimer. Le résultat en soi présente assez peu d'intérêt, mais la méthode est intéressante.Il y a vraisemblablement 2 millions d’habitants à Chicago, c’est à dire 500 000 familles, dont sans doute une sur 100 possède un piano, il y a donc 5000 pianos. Chaque piano doit être accordé tous les 2 ans, et ça nécessite 1/2 journée de travail. L’accordage de tous les pianos de Chicago représente donc 1250 journées de travail par an, c'est grosso modo du travail à temps plein pour 4 personnes. En comptant que ces gens ne font vraisemblablement pas ça à temps plein, 10 accordeurs serait un chiffre plausible. Compte tenu des incertitudes sur les chiffres utilisés, il y en a peut être 1, ou peut être 100, mais pas 1000 !

On peut utiliser le même type de raisonnement pour estimer la production céréalière mondiale, le nombre de centrales nucléaires qui alimentent la téléphonie mobile, la part des serviettes jetables dans le prix des Big Macs, et même le nombre de civilisation extraterrestres dans notre galaxie. On raconte qu’Enrico Fermi mangeait silencieusement en compagnie de collègues avec qui il construisait la bombe atomique, quand il s’est soudain écrié « Mais où sont-ils ? » [1]. Il venait d’estimer que la Terre aurait déjà du être explorée à de nombreuses reprises par des extraterrestres.

L’estimation à la Fermi du nombre de civilisations extraterrestres dans notre galaxie porte aujourd’hui le nom d’équation de Drake [2]. Elle comporte une succession de facteurs tels que (1) le nombre d’étoiles crées chaque année, (2) la fraction des étoiles qui ont des planètes habitables, (3) la fraction de celles-ci où la vie apparaît, et (4) la durée de vie d’une civilisation capable de communiquer sur des distances interstellaires. On fait généralement l’hypothèse que la Terre n’est pas exceptionnelle, c'est-à-dire que chaque étoile possède de l’ordre d’une planète où la vie apparaît. Selon les estimations, on trouve entre 100 et 10000 civilisations extraterrestres dans notre environnement immédiat [3]. Si on étend ce calcul à tout l’Univers visible, il faut multiplier ce chiffre par 100 milliards !

Parmi les nombreuses courses est-ouest de la guerre froide, il y avait notamment la recherche des extraterrestres. C’est dans ce contexte qu’est né le projet américain « Search for Extra-Terrestrial Intelligence » (SETI), pendant que les Russes avaient un projet similaire [4]. Et en tout ce temps, personne n’a rien vu : « Mais où sont-ils ? » [5]. On admet généralement que les difficultés technologiques liées aux voyages interstellaires ne peuvent pas être la réponse. Il y a là-haut des systèmes solaires deux fois plus âgés que le notre, ce qui permet d’imaginer qu’il existe des technologies autant supérieures à la notre, que la notre est supérieure à celle des algues bleues. Bref, c’est un vrai mystère.

L’explication la plus simple serait que notre forme de vie est très rare. Et il n’y aurait que deux explications possibles : soit il y a dans l’évolution de la vie terrestre une étape que nous avons déjà traversée qui était hautement improbable, soit la durée de vie d’une civilisation à haute technologie est très courte. Dans un texte intéressant [6], Nick Bostrom explique pourquoi il espère qu’on ne trouvera pas trace de vie sur Mars. Si on trouvait de la vie sur la première planète qu’on explore autre que la terre, ça voudrait dire que la vie est un phénomène banal dans l’Univers. Tout cela augmenterait la vraisemblance du deuxième scénario, et nos jours seraient comptés [7].

Cedric Gommes

Sources

[1] Wikipedia : Fermi_paradox
[2] Wikipedia : Drake_equation
[3] L. Gresh & R. Weinberg, « The science of the Superheroes », Wiley 2002.
[4] Wikipedia : SETI
[5] Leo Szilard aurait répondu à Fermi « they are already among us - but they call themselves Hungarians ».
[6] nickbostrom [PDF]
[7] Philippulus le Prophète, « La fin est proche », In: L’étoile mystérieuse, Hergé.

Pourquoi croit-on que les voitures vont plus vite dans la file d’à coté ?

Sans doute parce qu’elles vont effectivement plus vite dans la file d’à coté. Et si vous passez d’une file à l’autre, ça n’y changera rien : la plupart du temps, vous serez dans la file la plus lente. Comme tout le monde d’ailleurs.
C’est parce qu’une file est dense qu’elle est lente, parce qu’on ajuste sa vitesse à la distance qui nous sépare de la voiture de devant. C’est pour la même raison que le traffic est plus rapide dans un tronçon peu dense, où la distance entre véhicules est grande. Dans une situation de traffic hétérogène, les voitures lentes sont donc nécessairement plus nombreuses que les voitures rapides. Pour fixer les idées, imaginons que les files lentes contiennent 2/3 des voitures, et que les files rapides en contiennent 1/3.

Chaque conducteur est alternativement dans une zone rapide et dans une zone lente. Soit qu’il change de file, soit que son tronçon devienne temporairement plus rapide ou plus lent. Comme la proportion globale de véhicules dans les tronçons rapides et lents est de 1/3 et 2/3, chaque conducteur individuellement passe 2/3 du temps à rouler plus lentement que les autres, et seulement 1/3 du temps à rouler plus vite. Bref, 2 fois sur 3, les voitures d’à coté vont bel et bien plus vite.

Cedric Gommes

Source

http://plus.maths.org/issue17/features/traffic/index.html

Cycles et épicycles

The more important fundamental laws and facts of physical science have all been discovered, and these are now so firmly established that the possibility of their ever being supplanted in consequence of new discoveries is exceedingly remote… Our future discoveries must be looked for in the sixth place of decimals.

(Albert A. Michelson, 1894, cité par [1])

Il est assez courant que des scientifiques socialement assis aient des propos péremptoires de ce genre. Vers la fin de sa vie, Kelvin aurait ainsi proclamé que des engins plus lourds que l’air ne voleraient jamais, que la radio ne présentait aucun intérêt, et qu’on allait découvrir incessamment que les rayons X étaient un canular [2]. Ce qui rend les propos de Michelson surprenants, c’est que son nom est associé à une révolution scientifique majeure. A l’époque où on lui attribue ces mots, il avait déjà effectué avec Edward Morley des mesures de la vitesse de la lumière qui balayeront les conceptions classiques de l’espace et du temps. Les mesures de Michelson et de Morley de 1887 ne sont rien moins que le fondement expérimental de la théorie de la relativité. Et il n’avait rien vu venir.

À l’instar des mesures de Michelson et Morley, les faits expérimentaux qui fondent la révolution scientifique du début du 20ème siècle se sont accumulés tout au long du 19ème siècle, bien avant que les conceptions ne commencent à changer. La première observation du mouvement Brownien, qui est aujourd’hui considéré comme une preuve de l’existence des atomes, date de 1827. De la même manière, les « anomalies » de la chaleur spécifique des solides, dont la compréhension est un succès de la physique quantique, sont connues depuis le milieu du 19ème siècle. Ce qui fait une révolution scientifique, ce ne sont pas des faits nouveaux, c’est un changement de mentalité.

En science comme dans d'autres domaines, le changement est rarement accueilli favorablement [3]. L’attachement aux théories en vigueur est souvent justifié méthodologiquement, mais il prend parfois une forme pathologique. On a fait vivoter le géocentrisme pendant plus de 13 siècles, en introduisant un système obscur d’épicycles pour rendre compte du mouvement des planètes vues depuis la Terre. C’est pour les mêmes raisons qu’on marginalise de nombreux faits inexpliqués, qui seront peut-être un jour centraux dans notre compréhension du Monde.

Il suffit d’ouvrir un journal de vulgarisation pour voir combien la physique est aujourd’hui compliquée. Certains voient dans la théorie des cordes, dans les fluctuations du vide, dans l’enchevêtrement quantique, etc. autant d’épicycles qui essayent désespérément de sauver des conceptions sans doute dépassées [1]. Pour aller de l’avant, ne faudrait-il pas s’intéresser en priorité aux faits qu’on qualifie de marginaux et qui ne sont pas encore compris ? On portera peut-être demain sur ceux qui balaient d’un revers de la main la mémoire de l’eau ou la fusion froide [4] le même regard plein d’incompréhension que nous portons aujourd’hui sur Michelson. Comment n’a-t-il rien vu ?

Cedric Gommes

Sources

[1] Robert J. Lahn, 20th and 21st century science: reflections and projections, Journal of Scientific Exploration, 15 (2001) 21.
[2] http://www.2spare.com/item_50221.aspx

[3] Eric Hoffer, The Ordeal of Change, Hopewell publication, 2006. (Originally published by Harper & Row: New York, 1963)
[4] L'histoire de ces deux phénomènes n'est pas la farce qu’on voudrait nous faire croire; Brian Josephson, prix Nobel de physique, en parle un peu sur sa page web. http://www.tcm.phy.cam.ac.uk/~bdj10/.