Euphémismes...

Lire ce blog: "A Point of View: Why euphemism is integral to modern warfare", publié ici: http://www.bbc.co.uk/news/magazine-15478001 le 29 October 2011. Source de l'illustration: http://www.condenaststore.com/-sp/I-believe-you-know-Mars-God-of-Defense-New-Yorker-Cartoon-Prints_i8641791_.htm

Climat: que croire?

Beaucoup de gens pensent que le climat est un des problèmes majeurs de notre époque. C'est faux, parce que le climat est d'abord une formidable ressource naturelle. C'est grâce aux ressources du climat que les plantes poussent (chaleur, rayonnement, eau) et nous nourissent. C'est aussi grâce au climat que tournent les éoliennes et que l'eau sévapore et s'accumule dans les barrages.

"J'ai de sérieuses raisons de croire que la planète d'où venait le petit prince est l'astéroïde B 612. Cet astéroïde n'a été aperçu qu'une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d'Astronomie. Mais personne ne l'avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureusement pour la réputation de l'astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s'habiller à l'Européenne. L'astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis." Antoine de Saint Exupéry, Le petit prince. illustrations extraites de http://www.thoughtfortheday.com.au/images/The_little_prince_II.pdf

Le climat est la seule ressource naturelle dont nous ne verrons pas la fin, qui ne s'épuisera pas tant que la terre sera terre et que le soleil restera soleil. Mais le climat change, et le changement du climat est perçu comme un risque majeur à cause de son importance pour de très nombreuses activités humaines. Le climat est changeant (variable) par nature, et nous accélérons sa variabilité par nos activités, surtout industrielles et agricoles (transports, production d'energie, utilisation d'engrais, défrichements etc).

Il se fait que nous, êtres humains, craignons le changement. Nous pensons que le changement est nécessairement négatif et nous avons une peur irraisonnée de ce qui n'est pas entièrement prévisible. Il faut relire Eric Hoffer (1976), un philosophe-docker New-Yorkais qui a analysé les racines de notre phobie du changement et les comportements que nous adoptons quand nous sommes en état d'incertitude.

Je pense que notre réaction face au changement climatique est souvent, elle aussi, irrationnelle, et très mal informée. Mais nous avons une excuse: nous faisons confiance à ceux qui savent. Qui sont-ils, ceux qui savent? Avant tout le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), mieux connu sous son sigle anglais IPCC. Le GIEC est un groupe d'experts à la structure très hiérachisée établi en 1988 par l'Organisation Météorologique Mondiale et le Programme des Nations Unies pour l'Environnement. Depuis 1988, le bébé a grandi, il a pris de l'assurance et de l'arrogance; il nous prédit désastres, misère, famines et autres points de non retour.

Beaucoup de climatologues, autrement gens sensés et placides, ont pris goût au pouvoir. Ils ont érigé leur fond de commerce en dogme; ils détiennent dorévavant la vérité et persécutent toutes les déviances... J'ai publié ailleurs des notes dans ce sens, sur le mode humoristique (par exemple ici). Il se fait que les rapports périodiques d'IPCC, qui sont considérés avec une révérence quasi religieuse, ne sont pas exempts d'erreurs. On y affirme, par exemple, que certains pays africains verront leur production agricole diminuer de moitié d'ici 2020. Tout qui a un minimum de connaissance de l'agriculture et du climat perçoit immédiatement qu'il s'agit là d'une invraisemblance profonde. J'ai examiné ce point précis de près (d'abord sur le site web de la FAO et ensuite ici) pour montrer comment, d'erreurs de traduction en synthèses de raccourcis de résumés ces incongruités peuvent prendre naissance.

L'auteur de ce billet a passé les trente-cinq dernières années a étudier les interactions entre climate et agriculture. Non pas dans une optique théorique mais pratique, en aidant nombre de pays à prévoir leurs récoltes. Je suis catastrophé (on me passera l'expression) de lire que notre futur serait fait de désastres liés au climat. Actuellement, les facteurs extrêmes atmosphériques sont certes spectaculaires, mais leur impact est insignifiant, notamment sur la production agricole. Par contre, les impacts de toutes les micro-déficiences chroniques du climat (poches de sécheresse, grêle, insectes favorisés par les conditions climatiques etc) conduisent à des pertes bien plus importantes et pour la plupart invisibles.

Il y a ensuite le fait que les projections d'impact font interagir un climat futur (incertain) avec toutes nos activités futures (dont nos systèmes de production agricole) qui sont encore plus incertaines. La vérité, c'est que nous sommes dans un flou profond, et ce n'est pas le nombre de publications qui y changera grand chose.

Pas plus tard qu'il y a quelques jours (24 novembre 2011), un réexamen des donnés climatiques anciennes par Schmittner et al. semble indiquer que, peut-être, nous avons surestimé la force du lien entre gaz carbonique et température de l'atmosphère. La nouvelle a bien entendu été reprise par la presse internet populaire, par exemple Science Daily qui annonce Climate Sensitivity to Carbon Dioxide More Limited Than Extreme Projections, Research Shows. En deux mots: les augmentations de température projetées seraient excessives, ce qui réduirait aussi l'augmentaton du niveau de la mer (effet dû surtout à la dilatation thermique de l'eau). Voilà qui décevrait les catastrophistes! J'attends avec impatience les réactions!

En attendant, j'ai écrit le petit texte ci-dessous pour expliquer mon point de vue! J'hésite à l'appeler un credo climatique, parce que je sais ce que credo a de dogmatique... Je l'appellerai donc

Exercice de style en forme de credo climatique

Je crois au climat qui change
qui a toujours changé et continuera a changer
depuis que les saisons ne sont plus ce qu'elles étaient
que les volcans crachent poussières et CO2
que la constante solaire n'arrête pas de varier
que les océans et l'atmopshère interagissent
que l'astronomie existe et que Milankovic est son prophète
Je crois aussi que l’homme intensifie et accélère le changement
par ses émissions de gaz à effet de serre
sa myopie intellectuelle
son appât du gain
et le mépris pour ses enfants
Je crois que les impacts du climat – comme tous les impacts -
sont et resteront le produit de deux facteurs inégaux
les caractéristiques du climat et la vulnérabilité de notre société
dont la concentration géographique de nos activités
leur localisation
la destruction des milieux naturels en surface et en nombre
et tous nos oeufs dans les mêmes paniers
energétique
alimentaire
et politique
J'ai confiance en notre fabuleuse faculté d’adaptation en tant qu’espèce
Je crois que nous saurons nourrir ceux que nous serons capables de procréer
qu'il y aura des ruptures
que nous apprendrons la leçon
et qu'ensuite nous repartirons
Je ne crois pas au catastrophisme climatique
Je n'accepte pas le principe d’autorité et par conséquent
je ne crois pas en l’infaillibilité du GIEC
qui est trop souvent
opportuniste
dogmatique
incompétent
autoritaire
partial
animé de motivations politiques
et ridicule quand il pratique la science par consensus
Je ne crois pas qu'il soit juste de mépriser les incroyants
les agnostiques comme les athées missionnaires
même s’ils sont
ignorants
intéressés
créationnistes
ou producteurs de pétrole
Car il vrai que
nous sommes tous à l'image de notre temps
même les génies:
Kepler faisait des horoscopes très demandés
Newton voulait transformer en or les métaux vulgaires
Chasles a collectionné des autographes en français de
Jules César
Aristote
Cléopatre
et Alexandre le Grand
le British Museum a acheté les faux manuscrits d'Islam Akhun, un analphabète
les traductions de l'étrusque abondent
et Teilhard de Chardin a eu son heure de gloire
Car il est vrai que les saintes écritures ont accueilli in illo tempore
deconstructing point access
electrochemically induced nuclear fusion of deuterium
transformative hermeneutics of quantum gravity
et human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IgE
Tant il est vrai que
peu de certitudes sont absolues, si ce n'est dans la foi
la vérité évolue au gré du temps et même des modes
ce qui est accepté aujourd'hui
sera faux, ou moins faux, demain
tant de grands scientifiques d'aujourd'hui
seront oubliés dès demain
et plus d'un tacheron obscur ressuscitera
Car en vérité
notre espace et nos ressources sont limités
notre évolution technologique est plus rapide
que celle de nos vieux gènes
le climat est notre seule ressource inépuisable
il continuera d'exister et de changer
avec ou sans ce fou d'homo sapiens
la crédulité des foules
le GIEC
et les menées de ses grands prêtres
la manipulation de nos peurs
notre manque de confiance en l'avenir
et la mort de Dieu
Amen

 

Remerciements

Je tiens à remercier Jacques du Guerny pour ses commentaires critiques sur l'exercice de style.

Notes

Pour "Kepler faisait des horo­scopes très demandés" voir Connor, 2005.

Pour "Decons­truc­ting point access" voir Phillips & Kent, 2009; "Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium", voir Fleischmann et al., 1989 ; "Trans­for­ma­tive her­me­neu­tics of quantum gravity", voir Sokal, 1996; "Human baso­phil degra­nu­la­tion trig­gered by very dilute anti­serum against IgE", voir Dayenas et al. 1988. Il s'agit, dans l'ordre, d'un canular, de la publication qui a lancé le débat et la controverse sur la fusion froide, d'un autre canular et de l'article sur la "mémoire de l'eau". Voir wikipedia pour les détails. Tous ces articles ont été acceptés par des revues qui ont pignon sur rue, voire des revues prestigieuses. Ils montrent que la science est fragile, et procède souvent par tâtons. Pour les articles de Fleischmann et celui de Dayenas, le débat n'est certainement pas clos.

Références

Connor, J.A. 2005. Kepler's Witch. Harper-Collins eBooks. Kindle Edition. Loc. 978-80: Astrology was for the seventeenth century what economics is for the twenty-first. Astrology tried to form predictions about an uncertain future based on strict mathematical calculation, just as economics does with the laws of the market. Both are wrong about as often as they are right. Loc. 986-94: Because his love for puzzles and acrostics had started when he was a child, Kepler was particularly good at reading signs. He soon learned, however, that being a good astrologer required more than just math skills. One student, Rebstock, a fellow with a red face and beer breath, accosted Kepler in the hallway and demanded a horoscope. Kepler reluctantly agreed and, after obtaining the man’s birth date, set to calculating his chart. What Kepler learned that day, however, is how dangerous it is to read all the signs. Rebstock’s noisy drinking habits had to be taken into account, so Kepler predicted that the fellow would one day become a drunk, which wasn’t much of a stretch. The stars tell all, but so does beer breath. Rebstock didn’t like the report and forced his way into Kepler’s room, where the two duked it out. The next day, Kepler asked Mästlin for advice. What should he do? If he was going to be an astrologer, he had to read all the available signs, and that included a beer breath, because the stars were so often hard to read. Sometimes his predictions worked and sometimes they didn’t, so what could he do to make them more secure? Mästlin told him to just predict disaster. That would be bound to come true sooner or later. Loc 1334-38: In 1595, partly from his calculations and partly from his commonsense reading of the times, Kepler made three predictions: one, a terrible winter, with bitter cold weather that would damage fruit trees and cause hardship all around; two, an attack by the Turks from the south; and three, a peasant uprising. All three came true. That winter was so bad, they said, that anytime a shepherd in the mountains blew his nose, it would pop off.9 The Turks did attack, which wasn’t all that surprising, and there was a peasant revolt, again, not all that surprising. Suddenly, Kepler was a celebrity.

Dayenas, E., F.Beauvais, J.Amara, M.Oberbaum, B.Robinzon, A.Miadonna, A. Tedeschi, B.Pomeranz, P.Fortner, P.Belon, J.Sainte-Laudy, B.Poitevin & J.Benveniste. 1988. Human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IgE. Nature, 333:816-818. Avec une Editorial reservation en fin d'article: Readers of this article may share the incredulity of the many referees who have commented on several versions of it during the past several months. The essence of the result is that an aqueous solution of an antibody retains its ability to evoke a biological response even when diluted to such an extent that there is a negligible chance of there being a single molecule in any sample. There is rfo physical basis for such an activity. With the kind collaboration of Professor Benveniste, Nature has therefore arranged for independent investigators to observe repetitions of the experiments. A report of this investigation will appear shortly.

de Saint-Exupéry, A. 1943. Le petit prince, Gallimard.

Fleischmann, M., S. Pons & M. Hawkins. 1989. Electrochemically induced nuclear fusion of Deuterium. J. Electroanal. Chem. 261:301-308. L'article original avait omis le troisième auteur, qui a ensuite été ajouté, avec les excuses de Fleischmann et Pons, dans une liste d'errata.

Hoffer, E. 1963. The ordeal of change. New York: Harper and Row. 136 pp. Très nombreuses réimpressions.

Phillips, D. & A.Kent. 2009. Deconstructing Access Points. Accepted for publication in the peer reviwed The Open Information Science Journal (TOISCIJ). Plus de détails ici: http://scholarlykitchen.sspnet.org/?s=phrenology 47: 217-252.

Schmittner, A., N.M.Urban,  J.D. Shakun, N.M. Mahowald, P.U. Clark, P. J. Bartlein, A. C. Mix,  A.Rosell-Melé. 2011. Climate Sensitivity Estimated from Temperature Reconstructions of the Last Glacial Maximum. Sciencexpress, 4 pp.+ 3 figs. http://www.sciencemag.org/content/early/2011/11/22/science.1203513

Sokal, A.D. 1996. Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity. Social Text, 46/

 

Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

English version available here.

Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coefficients empiriques ont pu être déterminés sur plusieurs ordres de grandeur dans des conditions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disciplines, de l'écologie à la sociologie. Vient ensuite le suivi systématique des innombrables sources d'information numériques sur l'actualité dont nous dispososons dorénavant, approche connue sous le nom de culturomique (note 3). Finalement, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polémologues (Bouthoul, 1962) et dont le dépassement conduit à des changements qualitatifs a été remis à l'honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimentaires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux, en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publications scientifiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empiriques

Commençons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d'actes de guerre en Afghanistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opérations dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingénieurs, des physiciens et un économiste. A l'époque de la publication, Bohorquez travaillait au Department of Industrial Engineering and CEIBA Complex Systems Research Center à l'Universidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scientifiques qui cosignent l'article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disciplines, de la biologie à la sociologie en passant par l'informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l'université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en collaboration.

Que disent ces articles? D'abord qu'il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l'intervalle entre deux attaques terrroristes (ou actions belliqueuses). Cet intervalle a tendance à raccourcir en même temps que les terroristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidemment). Il existe aussi un rapport simple entre l'importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la "taille" des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu'ils relient de manière quantitative certains comportements humains violents ou non (au-delà du terrorisme, donc), l'écologie et certains modèles économiques (ce n'est pas par hasard que nous avons l'éco-logie et l'éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d'autres études (Bettencourt et al, 2007; Bettencourt et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d'habitants) et une collection disparate d'indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d'inventeurs en passant par la consommation  d'électtricité des ménages et la densité des stations d'essence. Ces travaux permettent eux aussi de "prédire" la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d'indicateurs sont liés à la population comme variable indépendante, laquelle population est très prévisible puisque la majorité des êtres humains qui peupleront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projections de population faites au cours de l'immédiat après-guerre (je parle de 1940-45) se sont avérées étonnamment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: historique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d'un indice de prix des denrées alimentaires.

2. Culturomique

Récemment, d'autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévisions d'une manière radicalement différente, basée sur le fait que nous disposons maintenant d'énormes bases de données numériques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et internationaux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les techniques d'exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur association avec d'autres termes, ainsi que leur ton et leur géolocation. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolocation constituent la principale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes "postifs" ou "négatifs" comme "terrible", "amélioration" ou "heureux". La géolocation consiste simplement à situer géographiquement tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle "culturomique" (note 3) lui a permis de faire des prévisions à court terme relatives aux révolutions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l'Arabie Saoudite jusqu'en 2012. Appliquée à la localisation de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid étatsunien a finalement eu raison de lui.

3. Dépassement de seuils critiques

Je terminerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une description très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s'agit d'un autre Johnson que l'auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une association historique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimentaires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concordance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révolutions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclusion

Dans l'ensemble, ces méthodes sont intéressantes, et l'engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Bettencourt et al.) témoignent de l'intérêt des milieux scientifiques comme de celui de la prese généraliste pour les prévisions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l'abondance des données disponibles plus qu'à la nouveauté des approches. D'une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l'importance et de l'efficacité de l'internet. La note de Leetari, par exemple, n'a pas souffert de sa publication sur un site jusqu'alors confidentiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d'oeil. La phrase est extraite avec quelques modifications mineures de Wikipedia: La psychohistoire est une science imaginée par l'auteur de science-fiction Nat Schachner et développée plus largement par Isaac Asimov (1920-1992) dont le but est de prévoir l'Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique.

Note 2 : La partie supérieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie inférieure (b): 8 événements par jour ne se produisent pratiquement jamais, alors quer 30% des jours sont caractérisés par deux événements.

Note 3 : culturomics en anglais. Comme thermodynamics devient "la thermodynamique" et cyndinics "la cyndinique" j'ai osé le terme de "culturomique"

References

Bettencourt, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, innovation, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Bettencourt, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more productive and efficient as they grow. 305(3):51-53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quantifies human insurgency. Nature 462:911-914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite bibliothèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve population forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Disponible sur le net. Voir aussi http://www.esri.com/library/whitepapers/pdfs/evaluating-population.pdf et http://www.ageing.ox.ac.uk/files/workingpaper_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casualties. Nature 462:836. L'article de Gilbert est une présentation du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collective Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Escalations in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81-84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Instability in North Africa and the Middle East. http://arxiv.org/abs/1108.2455v1. L'article est téĺéchargeable.

K.H.Leetaru. 2011. Culturomics: forecasting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publication. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2-0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des animations intéressantes.

 

Pseudo-ethnicité et néo-dogmatisme

Une controverse intéressante s'est développée ces derniers jours dans le petit monde de l'anthropologie. Au départ, un article sur le site web de NatureNews présente une étude génétique des populations descendant des Tainos, autochtones des Caraïbes à l´époque de Christophe Colomb, en indiquant que ces Tainos n'existent plus. Or, beaucoup de personnes se considèrent, à tort ou à raison, comme Tainos, d'où la controverse qui a rapidement débordé le cadre scientifique.

Breaking the Law of Averages

En cette époque où même le climat a peur de changer, tant il est surveillé de près par les orthodoxes (pour la dernière affaire en date, cliquez ici, ou ici, ou ici), où certains neutrinos se mêlent d'arriver au Gran Sasso avec 60 ns (nanosecondes) d'avance, on n'est jamais trop prudent: Nature a fait the right thing et s'est excusé: This article originally stated that the Taíno were extinct, which is incorrect. Nature apologizes for the offence caused, and has corrected the text to better explain the research project described.

Evidemment, qu'est-ce qu'un peuple? A priori, je suis, moi même un Trévire (Celte) du haplogroupe R1b1a2a1a1b3 dont l'origine se trouve autour de la Suisse/Tyrol/Italie du Nord et qui est habituellement associé à la culture de La Tène-Hallstatt... bien qu'on trouve un ilot solitaire de  R1b1a2a1a1b3 au Bashkortostan, allez savoir pourquoi! Je peux donc déclarer que je suis Celte de chez Celte, mais ça n'engage évidemment que moi!

Etre Taino est assurément une autre paire de manches. Une personne qui se déclare Taino écrit quelque part que la Tainicité (comme la judaïcité!) se transmet par les femmes. Faisons le Gedankenexperiment suivant: prenons une Taino "pure"  en 1492; elle-même et ses descendantes ne procréent qu'avec des non Tainos. Qui voyons-nous en 2011? Je ne sais pas au juste quels sont les traits typiques des "vrais" Tainos, mais il est probable que je ne les reconnaitrais pas. Même chose avec les Oglala, les Apaches et les Mohicans etc.qui ressemblent dorénavant bien plus à M et Mme Smith qu'à leurs ancêtres précolombiens (sauf le Mohican, peut-être).

Si une personne se déclare Wallonne (je suis prudent!!!) ou Oglala, elle est Wallonne ou Oglala! Je me souviens avoir lu la phrase suivante chez Malraux à l'époque où j'étais fan (et Malraux lui-même était ministre de la culture de Gaulle, ce qui nous fait 1959 à 1969: j'allais avoir 20 ans!) est Juif qui se veut Juif, et ce n'est pas les Khazars qui me démentiront (1).

Evidemment, ce n'est pas réllement de leur plein gré que les Tainos, Oglalas et Apaches sont très mélangés aujourd'hui, certainement bien plus qu'en 1492. Je pense donc avec Dienekes que les Tainos existent certainement un peu moins en 2011 qu'en 1492, même  s'il est parfaitement possible de se déclarer Taino! Il reste quand même la question de savoir ce qui fait un Taino. La langue, peut-être? Les uns disent qu'il n'en reste que quelques mots dans une langue mélangée d'espagnol, alors que d'autres affirment la parler.  Et nous savons par ailleurs que langue et ethnicité ne se superposent pas toujours (voir, par exemple, Cavalli-Sforza, 1994).

Il est possible, en théorie, d'être un vrai Taino "ethnique" et de l'ignorer. A l'autre bout du spectre, nous avons le Trévire R1b1a2a1a1b3 qui ne sait pas un mot de Taino, sauf peut-être colibri, iguane et tabacù , et qui n'est certainement pas Taino. Entre ces deux extrêmes, tout est possible.

La morale de cette histoire c'est que le politiquement correct a un prix, qu'à force de courtiser et Margot et sa soeur nous finirons par vendre notre âme. En d'autres termes, la distance n'est pas si grande entre les négationnismes de tout poil, le créationnisme et les excuses de Nature.

 

Références

L.L. Cavalli-Sforza. 1997. Genes, peoples, and languages. PNAS, 94:7719–7724. Disponible ici.

Note

(1) Je n'ai malheureusement pas retrouvé la citation de Malraux sur le web: c'est sans doute la seule citation qui n'est pas sur le web, ou alors, c'est ma mémoire qui me joue des tours. Quelqu'un peut-il m'aider?

English variant: click here