La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terro­risme djiha­distes 17 attentats commis sur son terri­toire. (Dans le même temps, 91 actes de terro­rismes – non meur­triers et non média­tisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés indi­vi­duelles et de dispo­si­tifs augmen­tant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événe­ments, la plupart ont été requa­li­fiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséqui­libré influencé par le récit média­tique des « attentats » récents ; l’attentat compa­rable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit média­tique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers gros­siè­re­ment mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télé­vi­suelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspi­rèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Main­te­nant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en consé­quence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07–09/01/2015), attentats dont la nature terro­riste djiha­diste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayS­ta­tion, adepte de foot et de rodéos urbains, délin­quant réci­di­viste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la Répu­blique. Petites forma­tions, petits boulots. La fréquen­ta­tion d’un groupe de jeunes sala­fistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraî­ne­ment armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles impro­vi­sées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne reven­dique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délin­quant multi­ré­ci­di­viste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la moti­va­tion reli­gieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit média­tique décon­necte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une commu­nauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture reli­gieuse. On en vient à parler de « guerre de civi­li­sa­tions3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouver­ne­men­tale française bran­dissent et ampli­fient la quali­fi­ca­tion terro­riste repose sur des méca­nismes évidents profi­tables à diverses parties…

Si l’auteur est présenté comme déséqui­libré, le discours média­tique se struc­tu­rera autour de l’idée de respon­sa­bi­lité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus poten­tiel­le­ment dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djiha­diste, le discours média­tique se struc­tu­rera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos repré­sen­tants démo­cra­tiques, autours de réformes qui atta­que­ront certes un peu nos libertés indi­vi­duelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La quali­fi­ca­tion terro­riste est donc profi­table au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécu­ri­taires et de procé­dures liber­ti­cides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-écono­miques.
  2. La quali­fi­ca­tion terro­riste est bien sûr aussi profi­table aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accoin­tance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmen­tant la visi­bi­lité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la quali­fi­ca­tion terro­riste est gran­de­ment profi­table aux mouve­ments tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur impri­matur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les popu­la­tions qu’ils asser­vissent ainsi qu’une person­na­lité symbo­lique inter­na­tio­nale.
  4. Enfin, la quali­fi­ca­tion terro­riste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent trans­former un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radi­ca­li­sa­tion de l’Islam, mais plutôt à une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale (…) Le djiha­disme, c’est une façon de mettre un sens à une révolte déses­pérée. »

Ales­sandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondia­li­sa­tion sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construc­tion reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en déve­lop­pant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occi­den­tales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épou­van­tail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démo­cra­ties occi­den­tales ont dévastés, se posent en conqué­rants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djiha­diste ! », eux envoient une reven­di­ca­tion. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la quali­fi­ca­tion terro­riste est une arme infi­ni­ment plus puissante que le terro­risme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie inté­grante d’un mécanisme de ségré­ga­tion sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est prin­ci­pa­le­ment une lutte puri­fi­ca­trice contre le Mal, prin­ci­pa­le­ment en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinc­tion d’Averroès, n’est géné­ra­le­ment pas considéré comme une obli­ga­tion et doit respecter des règles très précises comme le respect des prison­niers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démo­cra­ties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale. (regards​.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Ales­sandro. Next, petit livre sur la globa­li­sa­tion et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Racisme et liberté d’expression

Régu­liè­re­ment, suite à la média­ti­sa­tion d’événements relatant la réaction du politique à des faits ou propos racistes, les réseaux sociaux répandent des statuts tels que « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. »

Le racisme est une opinion.

Je crois person­nel­le­ment que le racisme est une opinion et un délit. Mais cette tournure est plus gênante car elle place le délit d’opinion au centre du problème, et aucune démo­cratie n’aime recon­naître qu’elle dispose d’une police de la pensée.

De quoi parle-t-on ? Une « opinion », c’est un ensemble de jugements. Il n’y a rien de scien­ti­fique là-dedans. Une opinion ne s’assortit a priori d’aucune valeur de vérité. Des phrases telles que « Les Noirs sont paresseux », « Les Juifs sont roublards » ou « Les Arabes sont des voleurs. » sont à l’évidence des opinions. Qu’un état les sanc­tionne ne suffit pas à changer leur nature.

Qu’une opinion soit fondée ou non, stupide ou non, méchante ou non est un autre problème (dont ne se préoccupe géné­ra­le­ment guère le politique) : les dresseurs d’horoscopes et autres lecteurs d’avenir ne risquent pas la prison s’ils s’en tiennent là. Bref, dire des bêtises ne ressort pas du pénal, et une opinion n’est qu’une opinion.

Ce n’est qu’à partir du moment où une opinion se confronte à la critique scien­ti­fique qu’elle peut acquérir quelque valeur de vérité. Et le propre d’une démarche scien­ti­fique est de générer des énoncés réfu­tables, de telle sorte que, passant ces épreuves, l’opinion sera soit invalidée, soit sans cesse remise en question.

En refusant de consi­dérer le racisme comme une opinion, on empêche cette dynamique et on le constitue en dogme. C’est très symp­to­ma­tique de certaines intel­li­gent­sias de renforcer ce qu’elle prétendent vouloir détruire. Sans doute est-il bon d’avoir un ennemi sombre afin de montrer à quel point on est soi-même lumineux… dange­reuse politique !

Un raisonnement fallacieux

La mécanique du racisme repose sur un raison­ne­ment falla­cieux :

  1. On considère une carac­té­ris­tique visible d’un groupe humain (p. ex. la peau noire) ;
  2. Sur base de l’observation (biaisée ou non) d’un petit groupe, on associe certaines valeurs à cette carac­té­ris­tique (le fait de courir vite aux Jeux Olym­piques)
  3. On néglige des sous-groupes dépourvus de ces valeurs (peu de Pygmées, bien que noirs, ont remporté le 100 m.)
  4. On néglige des individus non carac­té­ris­tiques pourvus de ces valeurs (des Blancs ont remporté le 100 m)
  5. La carac­té­ris­tique (peau noire) étant héré­di­taire, on sous-entend que les valeurs (courir vite) le sont aussi.

Ce type de para­lo­gisme n’est pas un produit de notre société contem­po­raine. On en trouve par exemple traces écrites dans l’Ancien Testament ou chez Hippo­crate, ainsi que dans la plupart des civi­li­sa­tions.

Bien, le fait qu’un raison­ne­ment soit falla­cieux n’implique pas qu’il soit faux. De nombreux racistes pourront rétorquer que c’est nier l’évidence que de refuser que les Noirs sont plus rapides que les Blancs au 100 mètres. Et qu’évoquer les Pygmées, c’est comme évoquer les poissons volants pour tenter de démontrer que les poissons ont des ailes : un contre-exemple n’invalide pas une règle.

Déconstruire le racisme

Certes. L’invalidation du racisme est autre et passe, à nouveau, par la défi­ni­tion des mots employés, et main­te­nant par le mot « race »

Regrouper les orga­nismes vivants est le rôle de la taxonomie, et cette dernière utilise de nombreux types de classes (taxons) ayant chacune sa défi­ni­tion : règne, embran­che­ment, classe, ordre, famille, genre, espèce, sous-espèce etc. Aucune trace du mot « race » là-dedans !

Si ce terme n’est plus utilisé par les scien­ti­fiques, ce n’est pas pour des raisons de bien-pensance, mais parce qu’il est trop peu défini. C’est un peu comme le mot « légume » qui peut désigner tantôt des fruits (tomate p. ex.), tantôt des feuilles, des fleurs ou encore des racines. Aucun scien­ti­fique ne parle de légume parce que ce terme ne répond qu’à un paramètre précis et peu important (son type d’utilisation dans notre tradition culinaire) dont on ne peut rien déduire d’autre.

Il n’y a qu’en cuisine que l’on parle de légume, et qu’en élevage que l’on parle de race. Or, il semble pertinent, dans un contexte politique et juridique, d’utiliser des termes scien­ti­fiques qui permettent une carac­té­ri­sa­tion précise. (Après tout, c’est bien ce que cherchent les racistes, non !?)

Alors, sur un plan taxo­no­mique où se situe l’homme ? (Ne m’attaquez pas sur la descrip­tion entre paran­thèses, volon­tai­re­ment très très simpli­fiée !)

  • Règne : animal (nous devons manger d’autres êtres vivants)
  • Embran­che­ment : cordé (symétrie bila­té­rale… entre autres!)
  • Sous-embran­che­ment : vertébré (nous avons des vertèbres)
  • Classe : mammifère (nous avons des mamelles)
  • Sous-classe : thérien (nous ne pondons pas d’oeufs)
  • Infra-classe : euthérien (le placenta nous est connu)
  • Ordre : primate (la vision l’emporte sur l’olfaction, etc.)
  • Sous-ordre : haplo­rhi­nien (la truffe fait place au nez)
  • Infra-ordre : simii­forme (arrière de l’orbite occulaire fermé)
  • Micro-ordre : cata­rhi­nien (narines rappro­chées et ouverte vers le bas)
  • Super-famille : hominoïdé (nous avons un coccyx)
  • Famille : hominidé (face prognathe et bipédie)
  • Sous-famille : homininé (humains, chim­panzés et gorilles)
  • Tribu : hominien (humains et chim­panzés)
  • Genre : homo (homme actuel et espèces éteintes)
  • Espèce : homo sapiens (cerveau volu­mi­neux, pilosité réduite…)

Fort bien, mais ne peut-on pas continuer ? Si l’on veut pour­suivre la taxonomie de façon plus fine, il convient de parler de « sous-espèce » et non de « race ». Ce n’est pas qu’une question de mots puisque le taxon « sous-espèce » est nettement défini comme un « groupe d’individus qui se trouvent isolés et qui évoluent en dehors du courant génétique de la sous-espèce de référence1. »

L’idée de sous-espèces humaines n’est donc a priori pas absurde puisque la plupart des espèces animales possèdent de telles varia­tions. Les méca­nismes de l’évolution favo­risent les individus qui ont un fitness génétique adapté au milieu, et la dissé­mi­na­tion des homo sapiens en des zones très diffé­rentes au niveau clima­tique (et donc écolo­gique) a conduit à privi­lé­gier certaines allèles dont témoignent d’évidentes signa­tures phéno­ty­piques.

Là où il y a un os, c’est que ces varia­tions locales ont été pertur­bées par de très nombreux phéno­mènes de migration et de nomadisme qui ont généré un important métissage. Aucun groupe humain référencé n’a jamais vécu isolé assez longtemps, de telle sorte qu’il n’y ait pas de sous-espèces.

En outre, il a été démontré2 que le phénomène de dérive génétique (évolution de la fréquence d’un gène causée par des phéno­mènes aléa­toires comme le hasard des accou­ple­ments) produit une érosion de la biodi­ver­sité dans les popu­la­tions impor­tantes et est donc un second facteur anta­go­niste à l’apparition de sous-espèces humaines.

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Arbre de l’ADN mito­chon­drial humain (© Wikimedia)

Enfin, on comprendra sans peine que la pression de l’environnement permettra de privi­lé­gier des allèles condui­sant à une peau plus ou moins pigmentée. Il serait assez difficile de concevoir un envi­ron­ne­ment privi­lé­giant une valeur morale, ou un envi­ron­ne­ment privi­lé­giant les individus les plus idiots. De telle manière que, même s’il existait des sous-espèces humaines, celles-ci ne pour­raient que diffi­ci­le­ment servir d’assise scien­ti­fique à des préjugés racistes.

D’autre part, on constate aussi que l’Afrique contient 100 % de la diversité génétique humaine, ce qui semble logique quand on considère la grande diversité d’environnements de ce continent3.

Quant aux subdi­vi­sions taxo­no­miques plus fines encore (variété, sous-variété, forme, sous-forme), elles n’ont de sens qu’en botanique et en mycologie.

Si donc parler de races n’a rien de scien­ti­fique pour des espèces possédant des embran­che­ments en sous-espèces, c’est tota­le­ment insensé pour l’être humain qui ne subdivise guère qu’en popu­la­tions.

Il faut encore ajouter que la notion-même d’espèce est de plus en plus remise en question. En effet, l’espèce se définit comme l’ensemble des individus poten­tiel­le­ment inter-féconds, mais de trop nombreux contre-exemples (les tigrons, nés d’un tigre et d’un lion sont non seulement viables mais fertiles et peuvent se repro­duire avec un tigron, un tigre ou un lion !) fragi­lisent cette défi­ni­tion. Alors, la race…

La banalité du racisme

Mais alors, pourquoi le racisme est-il si répandu ? Le raison­ne­ment falla­cieux cité plus haut n’est proba­ble­ment qu’un mécanisme de renfor­ce­ment a poste­riori. Le racisme pourrait être beaucoup plus répandu, voire universel et contré seulement au prix d’efforts. Bien sûr, cette idée d’un racisme naturel qui demande à être corseté ou étouffé n’est guère confor­table. Pourtant, certaines expé­riences4 tendent à démontrer que de nombreuses personnes ayant un discours égali­taire et anti-raciste (re)tombent très faci­le­ment dans des postures racistes quand elles relâchent leur attention. Et ce racisme implicite semble exister chez les enfants indé­pen­dam­ment de l’éducation qu’ils reçoivent5.

Nous savons que les stéréo­types et les préjugés sont des stra­té­gies rapides (et donc souvent un peu idiotes) qui nous permettent de prendre des décisions sans connaître tous les éléments néces­saires.

Le racisme se développe d’autant plus que les capacités de réflexion et que l’accès à une culture scien­ti­fique s’appauvrissent ; d’autant plus aussi que les schémas mentaux répondent à des dogmes rigides plutôt qu’à des énoncés réfu­tables.

Ceci implique que le respect des individus au-delà des diffé­rences phéno­ty­piques et/ou cultu­relles n’est pas inné. Ce respect demande un travail d’éducation faisant appel à la logique, au raison­ne­ment et à la culture.

De la criminalisation du racisme

Cet effort ne peut se faire à coup de décrets, ni en récitant comme un mantra orwellien que le racisme est un délit et non une opinion.

Une société qui choisit d’interdire (voire de crimi­na­liser) plutôt que d’éduquer crée plusieurs problèmes :

  1. Les racistes resteront racistes. Simple­ment, ne pouvant en parler ouver­te­ment qu’entre eux, ils déve­lop­pe­ront des méca­nismes de groupe, soudés par l’adversité qu’il ressentent à l’égard de la société. Les plus subtils feront recette en surfant sur le fil de la légalité, obligeant le légis­latif à revoir sans cesse son arsenal à coup de mesures ad hoc.
  2. La société rogne sur une liberté impor­tante qui est celle d’expression. Elle s’instaure en garant du bien et du mal, consi­dé­rant qu’une insulte comme « sale nègre » est plus grave que « sale rouquin ».
  3. Elle rabaisse la science au rang de simple opinion puisqu’elle (la société) préjuge que les récits scien­ti­fiques n’ont aucune supé­rio­rité leur permet­tant de venir à bout des préjugés racistes.

En fait, je crois que, si de nombreuses sociétés préfèrent l’interdiction à l’éducation, c’est simple­ment parce que beaucoup de poli­ti­ciens sont eux-même inca­pables de dire en quoi le racisme est une erreur. Plus géné­ra­le­ment, je crois aussi que beaucoup utilisent — dans d’autres matières — des raison­ne­ments falla­cieux compa­rables à ceux qui sous-tendent le racisme.

Le racisme est sans doute un bon indi­ca­teur du degré d’inculture d’une civi­li­sa­tion, c’est entendu. Mais le fait de vouloir taire des opinions consi­dé­rées comme dange­reuses est un indi­ca­teur encore plus pertinent car il ne mesure pas des individus lambda mais ceux-là même que la démo­cratie a élu pour en rédiger ses lois.

Il faut réap­prendre comment s’articule un raison­ne­ment, comment confronter des idées les unes aux autres mais aussi à l’observation et à l’expérience. Pour tout cela, il est impératif que les mots gardent leur signi­fi­ca­tion. « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » a justement écrit Confucius.

Que des individus feignent de l’ignorer pour justifier le racisme est une bêtise.

Que la société feigne de l’ignorer au nom de la démo­cratie est une infamie.

avk

 


  1. Inter­na­tional Code of Zoolo­gical Nomen­cla­ture.
  2. Strachan and Read. Human molecular genetics.
  3. Edwards, AWF (2003). Human genetic diversity: Lewontin’s fallacy. BioEssays 25 (8): 798–801.
  4. Devine, Patricia G.; Forscher, Patrick S.; Austin, Anthony J.; Cox, William T. L. (2012). Long-term reduction in implicit race bias: A prejudice habit-breaking inter­ven­tion in Journal of Expe­ri­mental Social Psycho­logy 48 (6): 1267–1278.
  5. Smith, Jeremy A.; Jason Marsh; Rodolfo Mendoza-Denton. Are We Born Racist?: New Insights from Neuros­cience and Positive Psycho­logy Paperback. Beacon Press, Berkley.

Introduction au quatrième principe de la thermodynamique

Le texte suivant, « Intro­duc­tion au quatrième principe de la ther­mo­dy­na­mique » n’a encore jamais été publié sur Internet. C’est avec l’autorisation de son auteur (transmise par MM. Jacques Nasielski et Pierre Résibois qui, bien que non-cossi­gna­taires, affirment être à l’origine de ce travail) que nous pouvons enfin le rendre dispo­nible à la commu­nauté inter­na­tio­nale.

Ce papier s’inscrit brillam­ment dans la tradition des études scien­ti­fiques à la fois révo­lu­tion­naires (au sens Popérien du terme) et ignorées ou contes­tées :

  • Galilei, Galileo. « Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo », 632 ;
  • Asimov, Isaac. « The Endo­chronic Proper­ties of Resu­bli­mated Thio­ti­mo­line », 1948 ;
  • Gardner, Martin. « e^(pi sqrt(163)) is an integer » in Scien­tific American April 1975, p. 112
  • Sokal, Alan, « Trans­gres­sing the Boun­da­ries: Towards a Trans­for­ma­tive Herme­neu­tics of Quantum Gravity », Social Text 46/47, printemps/été 1996, p. 217–252.

Chacune des contri­bu­tions histo­riques illustre de façon lumineuse l’ingrate trajec­toire bergéenne des grandes décou­vertes :

  1. Tout le monde prend la chose pour un canular ;
  2. Une fois les faits établis, on leur conteste toute utilité ;
  3. Une fois le glis­se­ment de paradigme opéré, tout le monde s’accorde à dire : « Mais avec quoi venez-vous, on sait ça depuis longtemps ! »

Bien que publiée à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) en 1959, le papier de D. Contraire en est toujours au deuxième stade de cette évolution.

Pourtant, sa présente publi­ca­tion quelques semaines après l’attribution du dernier Prix Nobel de physique n’est pas une coïn­ci­dence. En effet, si les conclu­sions de Désiré Contraire restent en phase avec les plus récentes avancées dans l’étude des modes de vibra­tions longi­tu­di­nales du groupe carbonyle, elle le sont aussi avec les expé­riences ATLAS et CMS menées par le CERN et dont les conclu­sions ont validé les hypo­thèses que Higgs, Englert et Brout rédi­gèrent suite à la lecture du travail que nous avons enfin l’honneur de présenter ici :

Intro­duc­tion au 4e Principe de la ther­mo­dy­na­mique [pdf]

avk

L’inconfortable posture NOMA

Du respect

Le respect est une valeur que la plupart des civi­li­sa­tions, des religions et des mouve­ments philo­so­phique tiennent en haute estime. Elle implique que l’on accepte qu’une personne pense diffé­rem­ment, ce qui est très bien car cela permet d’éviter des conflits bien coûteux.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul avantage puisque la personne qui en fait montre se hisse au-dessus de possibles querelles, affirmant par là une compré­hen­sion et donc une intel­li­gence qui ne sont pas données à tout le monde. Être respec­tueux est donc double­ment grati­fiant.

Sur le plan religieux par exemple, les croyants entre­te­nant commerce spirituel avec d’autres confes­sions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jérusalem, Belfast ou dans les Balkans pour faire prévaloir leur inter­pré­ta­tion de tel texte considéré comme sacré. Qui n’a pas été ému par ces images de Juifs et de Musulmans frater­ni­sant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me souviens d’un raison­ne­ment falla­cieux véhiculé par des auto­col­lants que l’industrie ciga­ret­tière avait distri­bués lorsque les poli­tiques s’interrogeaient sur la perti­nence d’interdire le tabac dans les restau­rants : « Fumeur ou pas, restons courtois. » Cette phrase est falla­cieuse en ce sens qu’elle ignore l’une des prémisses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d’enfumer ses voisins de table est un manque de cour­toisie.

Un autre raison­ne­ment falla­cieux consiste à assimiler une chose à une autre. Par exemple, à assimiler les personnes à leurs idées, on en vient à consi­dérer que ce sont les idées qu’il convient de respecter avant les hommes. La notion de blasphème n’est rien d’autre. Et le respect des idées, c’est l’exact opposé de la démarche scien­ti­fique qui recherche la confron­ta­tion (la fameuse réfu­ta­bi­lité poper­rienne).

L’eau dans le vin

Quiconque a déjà mis de l’eau dans son vin sait perti­nem­ment qu’il n’a réussit qu’à gâcher chacun des deux breuvages. Pourtant, c’est bel et bien ce que cherchent à faire de nombreux scien­ti­fiques athées confrontés à des inter­lo­cu­teurs croyants. Prenons l’exemple du catho­li­cisme. Un catho­lique se distingue prin­ci­pa­le­ment d’un chrétien par le fait qu’il accepte certains dogmes comme l’Assomp­tion de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la trans­sub­stan­tia­tion (qui implique une trans­mu­ta­tion réelle, non symbo­lique, du vin en sang et de l’hostie en chair).

Un scien­ti­fique athée ne peut (comme scien­ti­fique) ni ne veut (comme athée) accepter l’idée que le vin se change systé­ma­ti­que­ment en sang à chaque rituel eucha­ris­tique. Pourtant, alors qu’il n’hésitera pas à donner son avis sur le réchauf­fe­ment clima­tique, sur la vie extra­ter­restre, sur l’intelligence arti­fi­cielle ou sur les neutrinos supra­lu­mi­niques, il se censurera s’il est question de la montée de la Vierge ou de la survi­vance d’une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas respecter des idées qui sont aussi ancrées dans l’identité d’un homme, c’est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA

L’avancée des sciences de l’évolution et des neuros­ciences depuis les années 80 ont exacerbé ce type de confusion à tel point que certains cher­cheurs améri­cains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se popu­la­riser dans de nombreuses sphères acadé­miques.

Dans Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la religion ne se regardent pas de travers mais s’entrelacent dans des figures complexes qui s’offrent des simi­li­tudes croisée à chaque échelle fractale. » Bref, pour le respec­table paléon­to­logue, science et religion ne sont pas en concur­rence mais bien dans des rapports de complé­men­ta­rité et d’homologie. Il appelle donc religieux et scien­ti­fiques de bonne volonté à consi­dérer ce qui lui apparaît comme une évidence et à avancer main dans la main dans cette posture diplo­ma­tique désormais connue sous l’étiquette de Non-over­lap­ping magis­teria (NOMA) ou d’accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute certains dogmes catho­liques mais il reste selon lui des éléments tels que l’âme qu’il considère à la fois exister et être en dehors du magistère de la science : « Moreover, while I cannot perso­nally accept the Catholic view of souls, I surely honor the meta­pho­rical value of such a concept both for grounding moral discus­sion and for expres­sing what we most value about human poten­tia­lity: our decency, care, and all the ethical and intel­lec­tual struggles that the evolution of conscious­ness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit inespéré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scien­tists, like many others, are touched with awe at the order and complexity of nature. Indeed, many scien­tists are deeply religious. But science and religion occupy two separate realms of human expe­rience. Demanding that they be combined detracts from the glory of each. »3 C’est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l’empirisme et la modé­li­sa­tion du monde matériel ; la religion se voit attribuer les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux et la morale surna­tu­relle.

… ou plutôt OMA

Quelques éléments devraient toutefois être consi­dérés par les scien­ti­fiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les religions ont des causes et des effets qui sont notamment histo­riques, écono­miques et psycho­lo­giques. La démarche scien­ti­fique cesser d’étudier l’histoire, de dresser des modèles écono­miques et se détourner de la biochimie du cerveau ? Une réponse positive marque­rait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse négative ne satisfera pas de nombreux croyants. Il y a over­lap­ping.
  2. Les religions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scien­ti­fiques de nature : miracles, sacre­ments, prières et autres événe­ments surna­tu­rels qui ont pour prin­ci­pale carac­té­ris­tique d’être réels, mesu­rables et en contra­dic­tion avec les principes de la science en vigueur. Les plus hauts digni­taires religieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n’est que méta­phores et symboles. Ici encore, il y a over­lap­ping.
  3. Pourquoi la religion serait-elle le seul objet que la science ne pourrait pas étudier, critiquer et aborder ration­nel­le­ment ? Si l’objet religieux trans­cende le monde naturel, une étude maté­ria­liste ne pourrait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phénomène amoureux ne nuit guère aux senti­ments. L’over­lap­ping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA présup­pose que le monde n’est pas tota­le­ment rationnel, puisque les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux n’y sont pas objets de démarche empirique. C’est là un postulat qui semble taillé pour les religions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se verrouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sympa­thique. Ce verrouillage est un over­lap­ping.
  5. La démarche scien­ti­fique repose sur le critère de réfu­ta­bi­lité, lequel ne doit être en rien limité. Si j’énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune restric­tion. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfu­ta­tions. Cette dynamique contra­dic­toire s’enrichira d’observations, expé­ri­men­ta­tions et modé­li­sa­tions qui renfor­ce­ront l’une ou l’autre thèse. Mais si l’on s’interdit de toucher à certains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d’énoncés qui ne pourront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scien­ti­fique s’effilochera au détriment du magistère religieux. Nouvel over­lap­ping.
  6. À l’image de l’Intel­li­gent Design qui n’est autre que du créa­tion­nisme outra­geu­se­ment maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille histoire où l’on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d’un seul: celui de la connais­sance.

Le propre de la démarche scien­ti­fique est – quand elle n’est pas dévoyée – d’accepter tout énoncé qui se prête à la réfu­ta­tion. C’est un système ouvert. Le propre d’un système religieux – quand il n’est pas dévoyé –, c’est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfu­tables.

C’est un vieux débat de savoir si les démo­cra­ties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nombreux dicta­teurs sont venus ainsi au pouvoir, démo­cra­ti­que­ment élus, pour voter l’abolition de la démo­cratie. Person­nel­le­ment, je pense ce risque accep­table, du moins dans des sociétés disposant d’un certain niveau d’éducation et de canaux d’informations contra­dic­toires. Même si le risque est réel, c’est accep­table car les partis démo­cra­tiques pourront combattre leurs adver­saires à armes égales. Ce serait en revanche inac­cep­table si ces partis étaient protégés par une clause de non-agression.

Croyants et scien­ti­fiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons distinctes – que le monde est unique et cohérent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l’intelligence et, m’ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d’une civi­li­sa­tion ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogma­tisme.

Et si vous n’êtes pas d’accord, bienvenue !

avk

Références

Wikipedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life. New York: Ballan­tine Books. ISBN 034545040X
  2. Gould, Stephen Jay (1997). «Nono­ver­lap­ping Magis­teria.» Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Steering Committee on Science and Crea­tio­nism (1999). «Science and Crea­tio­nism: A View from the National Academy of Sciences». NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

Climat: que croire?

Beaucoup de gens pensent que le climat est un des problèmes majeurs de notre époque. C’est faux, parce que le climat est d’abord une formi­dable ressource naturelle. C’est grâce aux ressources du climat que les plantes poussent (chaleur, rayon­ne­ment, eau) et nous nourissent. C’est aussi grâce au climat que tournent les éoliennes et que l’eau sévapore et s’accumule dans les barrages.

«J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démons­tra­tion de sa décou­verte à un Congrès Inter­na­tional d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureu­se­ment pour la répu­ta­tion de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démons­tra­tion en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis.» Antoine de Saint Exupéry, Le petit prince. illus­tra­tions extraites de http://​www​.thought​for​theday​.com​.au/​i​m​a​g​e​s​/​T​h​e​_​l​i​t​t​l​e​_​p​r​i​nce_II.pdf

Le climat est la seule ressource naturelle dont nous ne verrons pas la fin, qui ne s’épuisera pas tant que la terre sera terre et que le soleil restera soleil. Mais le climat change, et le chan­ge­ment du climat est perçu comme un risque majeur à cause de son impor­tance pour de très nombreuses activités humaines. Le climat est changeant (variable) par nature, et nous accé­lé­rons sa varia­bi­lité par nos activités, surtout indus­trielles et agricoles (trans­ports, produc­tion d’energie, utili­sa­tion d’engrais, défri­che­ments etc).

Il se fait que nous, êtres humains, craignons le chan­ge­ment. Nous pensons que le chan­ge­ment est néces­sai­re­ment négatif et nous avons une peur irrai­sonnée de ce qui n’est pas entiè­re­ment prévi­sible. Il faut relire Eric Hoffer (1976), un philo­sophe-docker New-Yorkais qui a analysé les racines de notre phobie du chan­ge­ment et les compor­te­ments que nous adoptons quand nous sommes en état d’incertitude.

Je pense que notre réaction face au chan­ge­ment clima­tique est souvent, elle aussi, irra­tion­nelle, et très mal informée. Mais nous avons une excuse: nous faisons confiance à ceux qui savent. Qui sont-ils, ceux qui savent? Avant tout le GIEC (Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­mental sur l’évolution du climat), mieux connu sous son sigle anglais IPCC. Le GIEC est un groupe d’experts à la structure très hiéra­chisée établi en 1988 par l’Orga­ni­sa­tion Météo­ro­lo­gique Mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Depuis 1988, le bébé a grandi, il a pris de l’assurance et de l’arrogance; il nous prédit désastres, misère, famines et autres points de non retour.

Beaucoup de clima­to­logues, autrement gens sensés et placides, ont pris goût au pouvoir. Ils ont érigé leur fond de commerce en dogme; ils détiennent doré­va­vant la vérité et persé­cutent toutes les déviances… J’ai publié ailleurs des notes dans ce sens, sur le mode humo­ris­tique (par exemple ici). Il se fait que les rapports pério­diques d’IPCC, qui sont consi­dérés avec une révérence quasi reli­gieuse, ne sont pas exempts d’erreurs. On y affirme, par exemple, que certains pays africains verront leur produc­tion agricole diminuer de moitié d’ici 2020. Tout qui a un minimum de connais­sance de l’agriculture et du climat perçoit immé­dia­te­ment qu’il s’agit là d’une invrai­sem­blance profonde. J’ai examiné ce point précis de près (d’abord sur le site web de la FAO et ensuite ici) pour montrer comment, d’erreurs de traduc­tion en synthèses de raccourcis de résumés ces incon­gruités peuvent prendre naissance.

L’auteur de ce billet a passé les trente-cinq dernières années a étudier les inter­ac­tions entre climate et agri­cul­ture. Non pas dans une optique théorique mais pratique, en aidant nombre de pays à prévoir leurs récoltes. Je suis catas­trophé (on me passera l’expression) de lire que notre futur serait fait de désastres liés au climat. Actuel­le­ment, les facteurs extrêmes atmo­sphé­riques sont certes spec­ta­cu­laires, mais leur impact est insi­gni­fiant, notamment sur la produc­tion agricole. Par contre, les impacts de toutes les micro-défi­ciences chro­niques du climat (poches de séche­resse, grêle, insectes favorisés par les condi­tions clima­tiques etc) conduisent à des pertes bien plus impor­tantes et pour la plupart invi­sibles.

Il y a ensuite le fait que les projec­tions d’impact font interagir un climat futur (incertain) avec toutes nos activités futures (dont nos systèmes de produc­tion agricole) qui sont encore plus incer­taines. La vérité, c’est que nous sommes dans un flou profond, et ce n’est pas le nombre de publi­ca­tions qui y changera grand chose.

Pas plus tard qu’il y a quelques jours (24 novembre 2011), un réexamen des donnés clima­tiques anciennes par Schmittner et al. semble indiquer que, peut-être, nous avons surestimé la force du lien entre gaz carbo­nique et tempé­ra­ture de l’atmosphère. La nouvelle a bien entendu été reprise par la presse internet populaire, par exemple Science Daily qui annonce Climate Sensi­ti­vity to Carbon Dioxide More Limited Than Extreme Projec­tions, Research Shows. En deux mots: les augmen­ta­tions de tempé­ra­ture projetées seraient exces­sives, ce qui réduirait aussi l’augmentaton du niveau de la mer (effet dû surtout à la dila­ta­tion thermique de l’eau). Voilà qui décevrait les catas­tro­phistes! J’attends avec impa­tience les réactions!

En attendant, j’ai écrit le petit texte ci-dessous pour expliquer mon point de vue! J’hésite à l’appeler un credo clima­tique, parce que je sais ce que credo a de dogma­tique… Je l’appellerai donc

Exercice de style en forme de credo clima­tique

Je crois au climat qui change
qui a toujours changé et conti­nuera a changer
depuis que les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient
que les volcans crachent pous­sières et CO2
que la constante solaire n’arrête pas de varier
que les océans et l’atmopshère inter­agissent
que l’astronomie existe et que Milan­kovic est son prophète
Je crois aussi que l’homme inten­sifie et accélère le chan­ge­ment
par ses émissions de gaz à effet de serre
sa myopie intel­lec­tuelle
son appât du gain
et le mépris pour ses enfants
Je crois que les impacts du climat – comme tous les impacts -
sont et resteront le produit de deux facteurs inégaux
les carac­té­ris­tiques du climat et la vulné­ra­bi­lité de notre société
dont la concen­tra­tion géogra­phique de nos activités
leur loca­li­sa­tion
la destruc­tion des milieux naturels en surface et en nombre
et tous nos oeufs dans les mêmes paniers
ener­gé­tique
alimen­taire
et politique
J’ai confiance en notre fabuleuse faculté d’adaptation en tant qu’espèce
Je crois que nous saurons nourrir ceux que nous serons capables de procréer
qu’il y aura des ruptures
que nous appren­drons la leçon
et qu’ensuite nous repar­ti­rons
Je ne crois pas au catas­tro­phisme clima­tique
Je n’accepte pas le principe d’autorité et par consé­quent
je ne crois pas en l’infaillibilité du GIEC
qui est trop souvent
oppor­tu­niste
dogma­tique
incom­pé­tent
auto­ri­taire
partial
animé de moti­va­tions poli­tiques
et ridicule quand il pratique la science par consensus
Je ne crois pas qu’il soit juste de mépriser les incroyants
les agnos­tiques comme les athées mission­naires
même s’ils sont
ignorants
inté­ressés
créa­tion­nistes
ou produc­teurs de pétrole
Car il vrai que
nous sommes tous à l’image de notre temps
même les génies:
Kepler faisait des horo­scopes très demandés
Newton voulait trans­former en or les métaux vulgaires
Chasles a collec­tionné des auto­graphes en français de
Jules César
Aristote
Cléopatre
et Alexandre le Grand
le British Museum a acheté les faux manus­crits d’Islam Akhun, un anal­pha­bète
les traduc­tions de l’étrusque abondent
et Teilhard de Chardin a eu son heure de gloire
Car il est vrai que les saintes écritures ont accueilli in illo tempore
decons­truc­ting point access
elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium
trans­for­ma­tive herme­neu­tics of quantum gravity
et human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE
Tant il est vrai que
peu de certi­tudes sont absolues, si ce n’est dans la foi
la vérité évolue au gré du temps et même des modes
ce qui est accepté aujourd’hui
sera faux, ou moins faux, demain
tant de grands scien­ti­fiques d’aujourd’hui
seront oubliés dès demain
et plus d’un tacheron obscur ressus­ci­tera
Car en vérité
notre espace et nos ressources sont limités
notre évolution tech­no­lo­gique est plus rapide
que celle de nos vieux gènes
le climat est notre seule ressource inépui­sable
il conti­nuera d’exister et de changer
avec ou sans ce fou d’homo sapiens
la crédulité des foules
le GIEC
et les menées de ses grands prêtres
la mani­pu­la­tion de nos peurs
notre manque de confiance en l’avenir
et la mort de Dieu
Amen

 

Remer­cie­ments

Je tiens à remercier Jacques du Guerny pour ses commen­taires critiques sur l’exercice de style.

Notes

Pour «Kepler faisait des horo­scopes très demandés» voir Connor, 2005.

Pour «Decons­truc­ting point access» voir Phillips & Kent, 2009; «Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium», voir Flei­sch­mann et al., 1989 ; «Trans­for­ma­tive her­me­neu­tics of quantum gravity», voir Sokal, 1996; «Human baso­phil degra­nu­la­tion trig­gered by very dilute anti­serum against IgE», voir Dayenas et al. 1988. Il s’agit, dans l’ordre, d’un canular, de la publi­ca­tion qui a lancé le débat et la contro­verse sur la fusion froide, d’un autre canular et de l’article sur la «mémoire de l’eau». Voir wikipedia pour les détails. Tous ces articles ont été acceptés par des revues qui ont pignon sur rue, voire des revues pres­ti­gieuses. Ils montrent que la science est fragile, et procède souvent par tâtons. Pour les articles de Flei­sch­mann et celui de Dayenas, le débat n’est certai­ne­ment pas clos.

Réfé­rences

Connor, J.A. 2005. Kepler’s Witch. Harper-Collins eBooks. Kindle Edition. Loc. 978–80: Astrology was for the seven­teenth century what economics is for the twenty-first. Astrology tried to form predic­tions about an uncertain future based on strict mathe­ma­tical calcu­la­tion, just as economics does with the laws of the market. Both are wrong about as often as they are right. Loc. 986–94: Because his love for puzzles and acrostics had started when he was a child, Kepler was parti­cu­larly good at reading signs. He soon learned, however, that being a good astro­loger required more than just math skills. One student, Rebstock, a fellow with a red face and beer breath, accosted Kepler in the hallway and demanded a horoscope. Kepler reluc­tantly agreed and, after obtaining the man’s birth date, set to calcu­la­ting his chart. What Kepler learned that day, however, is how dangerous it is to read all the signs. Rebstock’s noisy drinking habits had to be taken into account, so Kepler predicted that the fellow would one day become a drunk, which wasn’t much of a stretch. The stars tell all, but so does beer breath. Rebstock didn’t like the report and forced his way into Kepler’s room, where the two duked it out. The next day, Kepler asked Mästlin for advice. What should he do? If he was going to be an astro­loger, he had to read all the available signs, and that included a beer breath, because the stars were so often hard to read. Sometimes his predic­tions worked and sometimes they didn’t, so what could he do to make them more secure? Mästlin told him to just predict disaster. That would be bound to come true sooner or later. Loc 1334–38: In 1595, partly from his calcu­la­tions and partly from his common­sense reading of the times, Kepler made three predic­tions: one, a terrible winter, with bitter cold weather that would damage fruit trees and cause hardship all around; two, an attack by the Turks from the south; and three, a peasant uprising. All three came true. That winter was so bad, they said, that anytime a shepherd in the mountains blew his nose, it would pop off.9 The Turks did attack, which wasn’t all that surpri­sing, and there was a peasant revolt, again, not all that surpri­sing. Suddenly, Kepler was a celebrity.

Dayenas, E., F.Beauvais, J.Amara, M.Oberbaum, B.Robinzon, A.Miadonna, A. Tedeschi, B.Pomeranz, P.Fortner, P.Belon, J.Sainte-Laudy, B.Poitevin & J.Benveniste. 1988. Human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE. Nature, 333:816–818. Avec une Editorial reser­va­tion en fin d’article: Readers of this article may share the incre­du­lity of the many referees who have commented on several versions of it during the past several months. The essence of the result is that an aqueous solution of an antibody retains its ability to evoke a biolo­gical response even when diluted to such an extent that there is a negli­gible chance of there being a single molecule in any sample. There is rfo physical basis for such an activity. With the kind colla­bo­ra­tion of Professor Benve­niste, Nature has therefore arranged for inde­pendent inves­ti­ga­tors to observe repe­ti­tions of the expe­ri­ments. A report of this inves­ti­ga­tion will appear shortly.

de Saint-Exupéry, A. 1943. Le petit prince, Gallimard.

Flei­sch­mann, M., S. Pons & M. Hawkins. 1989. Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of Deuterium. J. Elec­troanal. Chem. 261:301–308. L’article original avait omis le troisième auteur, qui a ensuite été ajouté, avec les excuses de Flei­sch­mann et Pons, dans une liste d’errata.

Hoffer, E. 1963. The ordeal of change. New York: Harper and Row. 136 pp. Très nombreuses réim­pres­sions.

Phillips, D. & A.Kent. 2009. Decons­truc­ting Access Points. Accepted for publi­ca­tion in the peer reviwed The Open Infor­ma­tion Science Journal (TOISCIJ). Plus de détails ici: http://​scho​lar​ly​kit​chen​.sspnet​.org/​?​s​=​phrenology 47: 217–252.

Schmittner, A., N.M.Urban,  J.D. Shakun, N.M. Mahowald, P.U. Clark, P. J. Bartlein, A. C. Mix,  A.Rosell-Melé. 2011. Climate Sensi­ti­vity Estimated from Tempe­ra­ture Recons­truc­tions of the Last Glacial Maximum. Scien­cex­press, 4 pp.+ 3 figs. http://​www​.scien​cemag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​e​a​r​l​y​/​2​0​1​1​/​1​1​/​2​2​/​s​c​i​e​n​ce.1203513

Sokal, A.D. 1996. Trans­gres­sing the Boun­da­ries: Towards a Trans­for­ma­tive Herme­neu­tics of Quantum Gravity. Social Text, 46/

 

Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

English version available here.

Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coef­fi­cients empi­riques ont pu être déter­minés sur plusieurs ordres de grandeur dans des condi­tions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disci­plines, de l’écologie à la socio­logie. Vient ensuite le suivi systé­ma­tique des innom­brables sources d’information numé­riques sur l’actualité dont nous dispo­so­sons doré­na­vant, approche connue sous le nom de cultu­ro­mique (note 3). Fina­le­ment, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polé­mo­logues (Bouthoul, 1962) et dont le dépas­se­ment conduit à des chan­ge­ments quali­ta­tifs a été remis à l’honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimen­taires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux, en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publi­ca­tions scien­ti­fiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empi­riques

Commen­çons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d’actes de guerre en Afgha­nistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opéra­tions dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingé­nieurs, des physi­ciens et un écono­miste. A l’époque de la publi­ca­tion, Bohorquez travaillait au Depart­ment of Indus­trial Engi­nee­ring and CEIBA Complex Systems Research Center à l’Univer­sidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scien­ti­fiques qui cosignent l’article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disci­plines, de la biologie à la socio­logie en passant par l’informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l’université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en colla­bo­ra­tion.

Que disent ces articles? D’abord qu’il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l’intervalle entre deux attaques terr­ro­ristes (ou actions belli­queuses). Cet inter­valle a tendance à raccourcir en même temps que les terro­ristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidem­ment). Il existe aussi un rapport simple entre l’importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la «taille» des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu’ils relient de manière quan­ti­ta­tive certains compor­te­ments humains violents ou non (au-delà du terro­risme, donc), l’écologie et certains modèles écono­miques (ce n’est pas par hasard que nous avons l’éco-logie et l’éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d’autres études (Betten­court et al, 2007; Betten­court et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d’habitants) et une collec­tion disparate d’indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d’inventeurs en passant par la consom­ma­tion  d’électtricité des ménages et la densité des stations d’essence. Ces travaux permettent eux aussi de «prédire» la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d’indicateurs sont liés à la popu­la­tion comme variable indé­pen­dante, laquelle popu­la­tion est très prévi­sible puisque la majorité des êtres humains qui peuple­ront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projec­tions de popu­la­tion faites au cours de l’immédiat après-guerre (je parle de 1940–45) se sont avérées éton­nam­ment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: histo­rique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d’un indice de prix des denrées alimen­taires.

2. Cultu­ro­mique

Récemment, d’autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévi­sions d’une manière radi­ca­le­ment diffé­rente, basée sur le fait que nous disposons main­te­nant d’énormes bases de données numé­riques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et inter­na­tio­naux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les tech­niques d’exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur asso­cia­tion avec d’autres termes, ainsi que leur ton et leur géolo­ca­tion. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolo­ca­tion consti­tuent la prin­ci­pale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes «postifs» ou «négatifs» comme «terrible», «amélio­ra­tion» ou «heureux». La géolo­ca­tion consiste simple­ment à situer géogra­phi­que­ment tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle «cultu­ro­mique» (note 3) lui a permis de faire des prévi­sions à court terme relatives aux révo­lu­tions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l’Arabie Saoudite jusqu’en 2012. Appliquée à la loca­li­sa­tion de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid état­su­nien a fina­le­ment eu raison de lui.

3. Dépas­se­ment de seuils critiques

Je termi­nerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une descrip­tion très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s’agit d’un autre Johnson que l’auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une asso­cia­tion histo­rique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimen­taires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concor­dance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révo­lu­tions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclu­sion

Dans l’ensemble, ces méthodes sont inté­res­santes, et l’engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Betten­court et al.) témoignent de l’intérêt des milieux scien­ti­fiques comme de celui de la prese géné­ra­liste pour les prévi­sions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l’abondance des données dispo­nibles plus qu’à la nouveauté des approches. D’une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l’importance et de l’efficacité de l’internet. La note de Leetari, par exemple, n’a pas souffert de sa publi­ca­tion sur un site jusqu’alors confi­den­tiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d’oeil. La phrase est extraite avec quelques modi­fi­ca­tions mineures de Wikipedia: La psycho­his­toire est une science imaginée par l’auteur de science-fiction Nat Schachner et déve­loppée plus largement par Isaac Asimov (1920–1992) dont le but est de prévoir l’Histoire à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique.

Note 2 : La partie supé­rieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie infé­rieure (b): 8 événe­ments par jour ne se produisent prati­que­ment jamais, alors quer 30% des jours sont carac­té­risés par deux événe­ments.

Note 3 : cultu­ro­mics en anglais. Comme ther­mo­dy­na­mics devient «la ther­mo­dy­na­mique» et cyndinics «la cyndi­nique» j’ai osé le terme de «cultu­ro­mique»

Refe­rences

Betten­court, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, inno­va­tion, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Betten­court, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more produc­tive and efficient as they grow. 305(3):51–53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quan­ti­fies human insur­gency. Nature 462:911–914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite biblio­thèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve popu­la­tion forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Dispo­nible sur le net. Voir aussi http://​www​.esri​.com/​l​i​b​r​a​r​y​/​w​h​i​t​e​p​a​p​e​r​s​/​p​d​f​s​/​e​v​a​l​u​a​t​i​n​g​-​p​o​p​u​lation.pdf et http://​www​.ageing​.ox​.ac​.uk/​f​i​l​e​s​/​w​o​r​k​i​n​g​p​a​p​er_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casual­ties. Nature 462:836. L’article de Gilbert est une présen­ta­tion du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collec­tive Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Esca­la­tions in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81–84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Insta­bi­lity in North Africa and the Middle East. http://​arxiv​.org/​a​b​s​/​1​108.2455v1. L’article est téĺé­char­geable.

K.H.Leetaru. 2011. Cultu­ro­mics: fore­cas­ting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publi­ca­tion. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2–0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des anima­tions inté­res­santes.

 

Pseudo-ethnicité et néo-dogmatisme

Une contro­verse inté­res­sante s’est déve­loppée ces derniers jours dans le petit monde de l’anthropologie. Au départ, un article sur le site web de Natu­re­News présente une étude génétique des popu­la­tions descen­dant des Tainos, autoch­tones des Caraïbes à l´époque de Chris­tophe Colomb, en indiquant que ces Tainos n’existent plus. Or, beaucoup de personnes se consi­dèrent, à tort ou à raison, comme Tainos, d’où la contro­verse qui a rapi­de­ment débordé le cadre scien­ti­fique.

Breaking the Law of Averages

En cette époque où même le climat a peur de changer, tant il est surveillé de près par les ortho­doxes (pour la dernière affaire en date, cliquez ici, ou ici, ou ici), où certains neutrinos se mêlent d’arriver au Gran Sasso avec 60 ns (nano­se­condes) d’avance, on n’est jamais trop prudent: Nature a fait the right thing et s’est excusé: This article origi­nally stated that the Taíno were extinct, which is incorrect. Nature apolo­gizes for the offence caused, and has corrected the text to better explain the research project described.

Evidem­ment, qu’est-ce qu’un peuple? A priori, je suis, moi même un Trévire (Celte) du haplo­groupe R1b1a2a1a1b3 dont l’origine se trouve autour de la Suisse/Tyrol/Italie du Nord et qui est habi­tuel­le­ment associé à la culture de La Tène-Hallstatt… bien qu’on trouve un ilot solitaire de  R1b1a2a1a1b3 au Bash­kor­tostan, allez savoir pourquoi! Je peux donc déclarer que je suis Celte de chez Celte, mais ça n’engage évidem­ment que moi!

Etre Taino est assu­ré­ment une autre paire de manches. Une personne qui se déclare Taino écrit quelque part que la Tainicité (comme la judaïcité!) se transmet par les femmes. Faisons le Gedan­ke­nex­pe­riment suivant: prenons une Taino «pure»  en 1492; elle-même et ses descen­dantes ne procréent qu’avec des non Tainos. Qui voyons-nous en 2011? Je ne sais pas au juste quels sont les traits typiques des «vrais» Tainos, mais il est probable que je ne les recon­nai­trais pas. Même chose avec les Oglala, les Apaches et les Mohicans etc.qui ressemblent doré­na­vant bien plus à M et Mme Smith qu’à leurs ancêtres préco­lom­biens (sauf le Mohican, peut-être).

Si une personne se déclare Wallonne (je suis prudent!!!) ou Oglala, elle est Wallonne ou Oglala! Je me souviens avoir lu la phrase suivante chez Malraux à l’époque où j’étais fan (et Malraux lui-même était ministre de la culture de Gaulle, ce qui nous fait 1959 à 1969: j’allais avoir 20 ans!) est Juif qui se veut Juif, et ce n’est pas les Khazars qui me démen­ti­ront (1).

Evidem­ment, ce n’est pas réllement de leur plein gré que les Tainos, Oglalas et Apaches sont très mélangés aujourd’hui, certai­ne­ment bien plus qu’en 1492. Je pense donc avec Dienekes que les Tainos existent certai­ne­ment un peu moins en 2011 qu’en 1492, même  s’il est parfai­te­ment possible de se déclarer Taino! Il reste quand même la question de savoir ce qui fait un Taino. La langue, peut-être? Les uns disent qu’il n’en reste que quelques mots dans une langue mélangée d’espagnol, alors que d’autres affirment la parler.  Et nous savons par ailleurs que langue et ethnicité ne se super­posent pas toujours (voir, par exemple, Cavalli-Sforza, 1994).

Il est possible, en théorie, d’être un vrai Taino «ethnique» et de l’ignorer. A l’autre bout du spectre, nous avons le Trévire R1b1a2a1a1b3 qui ne sait pas un mot de Taino, sauf peut-être colibri, iguane et tabacù , et qui n’est certai­ne­ment pas Taino. Entre ces deux extrêmes, tout est possible.

La morale de cette histoire c’est que le poli­ti­que­ment correct a un prix, qu’à force de courtiser et Margot et sa soeur nous finirons par vendre notre âme. En d’autres termes, la distance n’est pas si grande entre les néga­tion­nismes de tout poil, le créa­tion­nisme et les excuses de Nature.

 

Réfé­rences

L.L. Cavalli-Sforza. 1997. Genes, peoples, and languages. PNAS, 94:7719–7724. Dispo­nible ici.

Note

(1) Je n’ai malheu­reu­se­ment pas retrouvé la citation de Malraux sur le web: c’est sans doute la seule citation qui n’est pas sur le web, ou alors, c’est ma mémoire qui me joue des tours. Quelqu’un peut-il m’aider?

English variant: click here

 

L’identité d’Euler

L’identité d’Euler est l’une des équations les plus connues et fasci­nantes des mathé­ma­tiques, liant en une formule compré­hen­sible par un écolier quatre constantes fonda­men­tales occupant d’ordinaire des terri­toires bien distincts :

e^{i\pi}=-1

Carl Friedrich Gauss affirmait de cette formule que si un étudiant ne la percevait pas immé­dia­te­ment comme évidente, il ne devien­drait jamais un mathé­ma­ti­cien de premier plan. Ce n’est donc pas à eux que s’adresse ce billet, mais, désolé d’être désa­gréable, à tous les autres…

Le web regorge de démons­tra­tions géomé­triques qui ne font guère qu’illustrer l’identité sans guère la démontrer. Pourtant, il existe une démons­tra­tion élégante et faci­le­ment acces­sible. On y va…

 

1. Les vieilles séries de Taylor

Vous vous souvenez de l’idée de Taylor ? Elle consis­tait, en un point d’une fonction dérivable f, à construire une série consti­tuée de f et de ses dérivées succes­sives en ce point précis. Dans le cas de certaines fonctions, cela donne des égalités inté­res­santes qu’on est censé connaître par coeur :

e^x = 1 + x + \frac{x^2}{2!} + \frac{x^3}{3!} + \ldots \hspace{4 mm}(a)

\sin(x)=x-\frac{x^3}{3!}+\frac{x^5}{5!}-\frac{x^7}{7!}+\ldots \hspace{4 mm}(b)

\cos(x)=1-\frac{x^2}{2!}+\frac{x^4}{4!}-\frac{x^6}{6!}+\ldots \hspace{4 mm}

 

2. i

Bon, là c’est simple. Par défi­ni­tion :

i^2=-1 \hspace{4 mm}(d)

En consé­quence :

i^1=i ; i^2=-1 ; i^3=-i ; i^4=1 ; i^5=i ; i^6=-1\ldots \hspace{4 mm}(e)

 

3. Mélange

Il est facile de trans­poser la série (a) en y injectant l’exposant i :

e^{ix}=1+ix+\frac{(ix)^2}{2!}+\frac{(ix)^3}{3!}+\frac{(ix)^4}{4!}+\frac{(ix)^5}{5!}\ldots \hspace{4 mm}(f)

Autrement dit, en enlevant les paren­thèses :

e^{ix}=1+ix+\frac{i^2x^2}{2!}+\frac{i^3x^3}{3!}+\frac{i^4x^4}{4!}+\frac{i^5x^5}{5!}\ldots \hspace{4 mm}(g)

Grâce aux égalités (e), on peut sans diffi­culté remplacer les puis­sances de i :

e^{ix}=1+ix-\frac{x^2}{2!}-\frac{ix^3}{3!}+\frac{x^4}{4!}+\frac{ix^5}{5!}-\frac{x^6}{6!}\ldots \hspace{4 mm}(h)

 

4. Distri­bu­tion

La clé de voûte de l’opération consiste à redis­tri­buer les termes de cette série en deux séries distinctes : l’une sans les i et l’autre avec. Autrement dit :

e^{ix}=(1-\frac{x^2}{2!}+\frac{x^4}{4!}-\frac{x^6}{6!}+\ldots )+i(x-\frac{x^3}{3!}+\frac{x^5}{5!}-\frac{x^7}{7!}+\ldots ) \hspace{4 mm}(j)

Et là, on retrouve respec­ti­ve­ment nos séries de Taylor © et (b). Donc :

e^{ix}=\cos(x)+i\sin(x) \hspace{4 mm}(k)

Il suffit de choisir pour x la valeur parti­cu­lière de π et nous avons démontré que :

e^{i\pi}=\cos(\pi)+i\sin(\pi)=-1

Voilà ! Ça vous a plu ? La semaine prochaine, Cédric analysera en hexa­mètres dacty­liques la démon­tra­tion qu’Andrew Wiles a établie du Théorème de Fermat.

 

Sources :

Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d’un millé­naire, combien plus les hommes croi­raient-ils, adore­raient-ils et conser­ve­raient-ils pendant des géné­ra­tions le souvenir de la Cité de Dieu ! » — Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une infor­ma­tion qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduc­tion : « Quand les ténèbres viendront. » L’auteur y prenait la citation d’Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civi­li­sa­tions.

Perry and his book

Aujourd’hui, c’est Rick Perry, gouver­neur du Texas, qui donne son avis sur le réchauf­fe­ment clima­tique : « Je crois qu’il y a un certain nombre de scien­ti­fiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l’argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scien­ti­fiques remettent en question l’idée originale que c’est le réchauf­fe­ment clima­tique induit par l’homme qui est la cause du chan­ge­ment clima­tique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il quali­fiait la recherche clima­tique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s’effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connais­sance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contra­dic­teurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simple­ment dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décré­di­bi­lise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connais­sance sur seule base d’une croyance, c’est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c’est plutôt sain qu’il n’y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la clima­to­logie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécia­lité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s’interroger un auditeur de TF1 moyen­ne­ment cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simple­ment inexis­tants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raison­ne­ments. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D’un côté, un millier de scien­ti­fiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d’années sur des peta-octets de données dans un esprit de concur­rence où l’erreur de l’un fera la renommée de l’autre ; et de l’autre, des gens comme Perry qui disent simple­ment : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours univer­si­taire, dispose de talents d’orateur et des compé­tences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négli­geable. Mais c’est très inquié­tant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l’inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible origi­nelle est un texte parfait ne compor­tant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduc­tion ou coquille édito­riale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouver­neur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Prési­dence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipo­te­ries comme la réfu­ta­bi­lité pope­rienne et autres théories de la vali­da­tion du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créa­tion­niste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don’t know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créa­tion­nisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la clima­to­logie et à la biologie, c’est main­te­nant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tecto­nique des plaques, tout ça…

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti répu­bli­cain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chape­liers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des archi­tectes feng shui, intro­duisent le chama­nisme dans l’entreprise et alternent chimio­thé­rapie avec sémi­naires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scien­ti­fiques découvrent émer­veillés l’existence des étoiles, la popu­la­tion terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera tota­le­ment mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
—-

[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

Heurs et Malheurs des majuscules de titre

Dans un texte français courant, les règles fixant l’usage des majus­cules sont assez simples. La majuscule s’utilise en début de phrase, et pour quelques mots réservés (dont la mémo­ri­sa­tion est nettement moins simple). Pour les titres en revanche, les conven­tions ortho­ty­po­gra­phiques sont un peu plus complexes mais un peu de méthode permet de s’en sortir faci­le­ment.

1. Seul le premier mot d’un titre d’œuvre ou de pério­dique prend une majuscule initiale, exception faite des noms propres.

À la recherche du temps perdu

1.1. Si le titre est composé seulement d’un adjectif quali­fi­catif suivi d’un substantif, le substantif prend également une majuscule.

Tristes Tropiques (mais : Mon oncle)

1.2. Si le titre est composé seulement de deux substan­tifs succes­sifs, chaque substantif prend une majuscule.

France Soir

1.3. Si le titre est composé seulement de substan­tifs énumérés ou mis en oppo­si­tion (« et », « ou »), chaque substantif prend une majuscule.

Guerre et Paix (mais : Être et avoir)

1.4. Si le titre commence par un article défini (« le », la, « les ») et qu’il ne constitue pas une phrase verbale, le premier substantif prend une majuscule, ainsi que tout adjectif ou adverbe précédant.

Les Très Riches Heures du duc de Berry

1.5. Si le titre est constitué de substan­tifs énumérés ou mis en oppo­si­tion (« et », « ou »), chaque substantif prend une majuscule, ainsi que les adjectifs quali­fi­ca­tifs ou adverbes éventuels les précédant.

La Belle et la Bête

2. En cas de sous-titre ou de titre double, les principes précé­dents s’appliquent à chaque partie (seule exception : si le sous-titre commence par un article défini, cet article prend excep­tion­nel­le­ment une minuscule initiale).

Le Barbier de Séville ou la Précau­tion inutile

Pirates des Caraïbes : La Malé­dic­tion du Black Pearl

3. Les titres prennent une minuscule sauf lorsqu’ils sont placés en début de titre. En parti­cu­lier, les substan­tifs madame, made­moi­selle et monsieur s’abrègent en Mme, Mlle et M. au singulier et en Mmes, Mlles et MM. au pluriel, sauf lorsqu’ils consti­tuent le premier mot du titre. Lorsqu’ils sont écrits au long, ils prennent une minuscule sauf lorsqu’ils sont placés en début de titre.

Le Voyage de M. Perrichon

Monsieur de Pour­ceau­gnac

Les Quatre Filles du docteur March

La Faute de l’abbé Mouret

4. Quand l’auteur a clai­re­ment choisi une typo­gra­phie originale, il est géné­ra­le­ment préfé­rable de la respecter si cette graphie est justifiée et ne nuit pas aux requêtes.

eXistenZ

Ah oui, un petit détail encore : les majus­cules accen­tuées ne perdent pas leur accent. Cette coupable pratique trouve son origine dans les processus de compo­si­tion de textes à base de carac­tères mobiles qui n’offraient guère de place pour les accents des haut de casse. L’erreur a donc été longtemps tolérée en raisons de diffi­cultés tech­niques. [4]

L’informatique ayant résolu le problème, il n’y a plus aucune excuse à commettre cette faute, source de tant de « JAURES ASSASSINE ! » et autres « LE PRESIDENT CHAHUTE A L’ASSEMBLEE ! »

avk

Sources

[1] Lexique Des Règles Typo­gra­phiques En Usage à L’imprimerie Nationale. Paris : Impri­merie nationale, 2002.

[2] Abrégé typo­gra­phique à l’usage de la presse. Paris : CFPJ, 1997.

[3] Wikipedia : Conven­tions typo­gra­phiques

[4] Ency­clo­pédie de la typo­gra­phie