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«Les loco­mo­tives à vapeur appa­raissent quand c’est le temps des loco­mo­tives à vapeur. » écri­vait Charles Fort, amateur d’étrange et scribe des miracles. Il ne suffit pas à l’enregistrement magné­tique d’être décou­vert pour être utilisé. Il fallut que le monde soit prêt à l’accueillir. Cette his­toire pas­sion­nante est relatée dans Magnetic Recor­ding : The first 100 Years (E. Daniel, C. Mee, M. Clark ; IEEE Press, 1998).

Le télé­gra­phone a été inventé en 1898 par l’ingénieur danois Val­demar Poulsen. Il s’agissait d’une corde de piano sur laquelle était traîné un électro-aimant relié à un micro­phone. Cette corde de piano ini­tiale, portant quelques mots de la voix de son inven­teur, a disparu.

Le nom de Thomas Edison est aujourd’hui plus célèbre que celui de Poulsen. Il est vrai que le pho­no­graphe fut inventé vingt ans aupa­ra­vant. En revanche, l’enregistrement méca­nique a aujourd’hui disparu et la quasi-totalité des données infor­ma­tiques, musiques, vidéos, et autres enre­gis­tre­ments se réalise sur sup­ports magné­tiques, enfants de la corde de piano de Poulsen, et non des cylindres en cire d’Edison.

Poulsen per­fec­tionne son inven­tion dès la pre­mière année, notem­ment en enrou­lant le câble autour d’un cylindre, ce qui la rend trans­por­table. Il connaît des succès de foule et d’estime mais les indus­triels sont pour le moins réservés. Poulsen commet pro­ba­ble­ment une erreur en pré­sen­tant son inven­tion comme apte à enre­gis­trer les conver­sa­tions télé­pho­niques. La société AT&T prévoit que de telles pos­si­bi­lités sont de natures à inquiéter ses clients.

Cette asso­cia­tion d’idée entre l’enregistrement magné­tique et les indis­cré­tions (asso­cia­tion à laquelle a échappé l’enregistrement méca­nique) va pour­tant per­mettre au télé­gra­phone de sur­vivre. À l’aube de 14–18 (vingt ans ont passé), l’armée alle­mande (via une filiale amé­ri­caine de Tele­funken et à l’insu de son inven­teur) com­mande quelques appa­reils qui ser­vi­ront à des fins d’espionnage. L’armée amé­ri­caine découvre le pot-aux-roses et s’emploira dès lors à sur­veiller de près les recherches dans le domaine de l’enregistrement magnétique.

En revanche, l’Allemagne a pu pro­fiter de la pre­mière tech­no­logie de l’enregistrement magné­tique et pousse les recherches en ce domaine. L’étape ulté­rieure est réa­lisée par Fritz Pfleumer, chi­miste autri­chien, en 1928… 30 ans après la corde de piano, il a l’idée de recou­vrir des bandes de par­ti­cules magné­tiques, tandis que Kurt Stille réussit à amé­liorer le télé­gra­pho­phone. Il est désor­mais pos­sible d’enregistrer 30 minutes de musique sur un cylindre de 20 centimètres.

La BBC, dès sa créa­tion en 1931, uti­li­sera ce procédé pour stocker les dis­cours les plus impor­tants. Pro­ba­ble­ment est-ce cette adop­tion qui consa­crera l’enregistrement magné­tique comme tech­no­logie d’avenir. En effet, tout va désor­mais s’enchaîner très vite. L’histoire de l’enregistrement magné­tique va s’entrelacer avec l’histoire des hommes de façon de plus en plus intime jusqu’à en inflé­chir épi­so­di­que­ment le cours.

La gestapo enre­gis­trera ses inter­ro­ga­toires, les cas­settes audio per­met­tront à tout un chacun d’enregistrer aussi faci­le­ment que l’on fait une photo de vacances, des bandes magné­tiques feront tomber un pré­sident amé­ri­cain, des lois règle­men­te­ront le sto­ckage des données et, aujourd’hui, les sup­ports magné­tiques contiennent plus d’information que tout autre, malgré la concur­rence encore timide du sto­ckage optique.

L’on en vient à penser que le cerveau humain est aussi un support magné­tique et qu’il est regret­table que ce dernier ne puisse pas com­mu­ni­quer de façon plus directe avec ses petits frères à base de ferrite ou de sili­cium… « Ce qui ne fut pas sera, pré­vient Haldane, et il pour­suit : Et per­sonne n’est à l’abri. »

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Though I am Old with wan­de­ring
Through hollow lands and hilly lands,
I will find out where she has gone,
And kiss her lips and take her hands;
And walk among long dappled grass,
And pluck till time and times are done
The silver apples of the moon,
The golden apples of the sun.

Yeats — The Song of the Wan­de­ring Aengus

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est sans doute le plus grand auteur contem­po­rain de SF.

Jean-Claude Van­troyen, tou­jours juste dans sa der­nière chro­nique du Soir, le compare à Dick qui pro­po­sait des réa­lités alter­na­tives. Chez Priest, la réalité est mul­tiple et authen­tique sous tous ses aspects, fussent-ils contra­dic­toires et absurdes. Dans Le monde inverti, le temps d’une ville sur rails se calcule en kilo­mètres ; dans La fon­taine pétri­fiante, un roman­cier altère par son écri­ture la réalité qui l’entoure. Le trouble vient moins de l’inconsistance des mondes pro­posés que de la faci­lité avec laquelle nous pouvons nous accom­moder de l’inconsistance du nôtre. Comme Priest l’écrit lui-même : « Altérer la réalité, c’est que que la télé fait déjà aujourd’hui quotidiennement. »

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This is how I remember it. The room was smal­lish and unex­pec­tedly cozy. At the tables around it, sure enough, were smoky-looking, hooded-eyed, tweedy, some­times hatted, heavily made-up but rather weather-beaten persons I took to be members of the Italian aris­to­cracy (.…) The conver­sa­tion level was low but intense, there was a dis­creet clin­king of plates somew­here out of sight, and a soli­tary ample man at a table by himself was already well into a plate of scampi. Eve­ry­body, even the scampi man, looked up as I made my entrance…

Jan Morris

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Incertitude

Incer­ti­tude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s’en vont les écre­visses,
À recu­lons, à reculons.

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Je me sou­viens d’une comp­tine, chantée par une petite fille sur une mélodie de Brahms :

Six, cinq, quatre, trois, deux, un et une
Mon oiseau a perdu ses plumes
Plumes de bois, plumes de fer
Nous nous retrouv’rons en Enfer.
Plumes de fer, plumes de bois
Le Paradis est pour le Roi.

Et je me sou­viens d’avoir pensé de ces phrases, de cette musique et de ce film magique (au sens premier de ce terme gal­vaudé) qui les a réunis, d’avoir pensé qu’ils seraient désor­mais part de moi-même. Ce qu’ils sont devenus.

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Je retrouve un carton de café sur lequel j’avais noté une ques­tion du chanteur-producteur Brian Eno, pro­ba­ble­ment entendue à la radio il y a quelques années :

Why do all the human cultures that we know of deco­rate things? Why not just leave them alone? Why put in all that extra, and appa­rently non-functional, energy?

Ou comment relier en une ques­tion ori­gi­nale le plus futile et, pro­ba­ble­ment, le plus intime de nos existences.

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« Vous vous rendez compte, me deman­dait mon coif­feur lors de l’ultime visite que je rendis à son offi­cine, il faut même payer pour la musique main­te­nant! » Étant ligoté dans son fau­teuil et à la merci d’instruments par­ti­cu­liè­re­ment tran­chants, j’acquiesçai d’un « tsssss! » com­pa­tis­sant. (La lâcheté est un sen­ti­ment salu­taire qu’il faut un certain courage pour recom­mander, signe d’une cer­taine confu­sion des temps, sans doute.)

Simul­ta­né­ment, je me lançai dans un dia­logue inté­rieur où je convins avec moi-même du carac­tère sin­gu­lier de cette indi­gna­tion. Cet honnête artiste capil­laire trouve pro­ba­ble­ment normal de payer son papier peint, son chauf­fage, son élec­tri­cité mais ne com­prend tout sim­ple­ment pas qu’il lui faille payer pour la musique. Il ne s’offusque pas des pra­tiques com­mer­ciales en général puisqu’il encou­rage son client à passer à la caisse après avoir laissé une partie de lui-même sur le sol. Alors quoi? Imagine-t-il que les com­po­si­teurs, les inter­prètes, les édi­teurs, les pro­duc­teurs et autres com­pa­gnons de la chose musi­cale sont de gentils petits lutins vivant dans le pays mer­veilleux où l’argent n’existe pas?

Cruelle erreur! Non seule­ment eux aussi ont des enfants qui veulent pincer le nez de Mon­sieur Mouche à Dis­ney­land Paris, mais en outre leur place dans la société pré­sente deux qua­lités qui devrait nous pousser à plus de décence. a/ Les biens qu’ils pro­duisent ne sont pas de pre­mière néces­sité (nous sommes donc libre de nous en passer) ; b/ ces biens sont a priori de nature à enjo­liver le monde. À l’heure où même les éco­lo­gistes défendent les mar­chands d’armes de Herstal, la chose n’est pas négligeable.

Il y a quelques semaines, je faisais remar­quer à une sta­giaire qu’il était pré­fé­rable, du moins ouver­te­ment et dans l’immeuble de la Sabam, de ne pas faire de pira­tage d’oeuvres musi­cales. Elle ouvrit tout ronds ses char­mants yeux et, ouvrant de même sa char­mante bouche, me demanda pour­quoi. Je crus bre­douiller que chacun aime bien être rétribué pour ses heures de travail et que l’industrie auto­mo­bile aurait pas mal de soucis s’il était aussi facile de copier une voiture qu’un morceau de musique. Elle en convint doci­le­ment, son stage comp­tant pour 50% dans la réus­site de son année.

Pour­tant, je m’interroge. En quoi est-il dif­fi­cile de com­prendre que le pira­tage est du vol? Pour­quoi, en dehors du fait qu’il est dif­fi­cile de brider la grande indul­gence que l’on a pour soi-même, est-on tel­le­ment enclin à mini­miser ce fait? J’entends parfois comme argu­ment que si les CD étaient moins chers, on ne les pira­te­rait moins. L’argument est pied-nickléen : j’imagine avec délice le voleur de voiture tenir le même rai­son­ne­ment devant le juge.

Soyons clairs, je ne crois pas que le pira­tage soit la cause prin­ci­pale de la crise actuelle de la pro­duc­tion musi­cale. Je sais aussi que cer­tains pro­duc­teurs sont de lumi­neux mar­gou­lins qui ont créé des demandes tel­le­ment fortes qu’ils sont en partie res­pon­sables de l’actuel retour de mani­velle. Je pense en outre que la gra­tuité de la musique est désor­mais tech­ni­que­ment pos­sible et même sou­hai­table pour autant que le choix en soit fait par toutes les parties concer­nées. Soit!

Il n’en reste pas moins que, dans ce monde si tris­te­ment dépourvu de petits lutins qui est le nôtre, cer­taines choses ont un prix. Et, tout bien consi­déré, je crois que c’est une bonne chose que la musique en fasse partie.

avk

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Peut-être connaissez-vous Alexander Lyu­bimov. C’est un fan­tas­tique pia­niste. École russe : tra­vailler, tra­vailler, tra­vailler. Autant la tech­nique que la musique. Autant les notes que ce qu’il y a der­rière. Et ne jamais arrêter de tra­vailler. Je recon­nais que le concept est quelque peu sta­li­nien et éloigné de cer­taines idées cla­po­tant dans le liquide céphalo-rachidien d’animateurs-pédagogues et visant à rem­placer le travail par le jeu, le repos et la cré-a-ti-vi-té (vous savez : demander aux gosses de taper dans les mains en tour­nant autour d’une table afin que les parents puissent aller faire les courses). Enfin, tout est dans les objec­tifs recher­chés, et l’École Russe recher­chait l’excellence.

Alexander a sorti il y a quelques années, dans un grand label, l’intégrale des Sonates de Mozart. Je m’étais étonné, son réper­toire étant jusqu’alors prin­ci­pa­le­ment contem­po­rain : Pärt, Schnittke, Lachert, Pelecis… Il m’avait alors expliqué que c’était une idée de son label, que le marché était impor­tant et qu’il allait choisir les pianos en fonc­tion de l’époque d’écriture des sonates, par souci d’authenticité. Je lui fis part de ma grande sym­pa­thie pour ses pré­oc­cu­pa­tions vénales mais aussi de mes doutes quant aux pré­misses de sa démarche musicologique.

Il y a, en musique, trois acteurs prin­ci­paux et une foule de petits rôles. Les trois têtes d’affiche sont le com­po­si­teur, l’interprète et l’auditeur. L’instrument est un figu­rant. Croire que combler l’écart qui sépare désor­mais un com­po­si­teur du XVIIIe d’un audi­teur de la fin du XXe peut se faire en choi­sis­sant l’instrument avec soin, c’est s’acheter des talon­nettes pour décro­cher la Lune.

Bien, Alexander ne faisait là que suivre les chefs et inter­prètes baroques en quête d’instruments d’époque. Je ne dis pas ici que la démarche n’a aucun intérêt. Au contraire, elle montre une partie de la dis­tance qui nous sépare de cette époque révolue. Mais elle ne la comble pas. On peut jouer comme avant, sur des ins­tru­ments comme avant, s’habiller comme avant et même se mettre une per­ruque poudrée, rien n’y fait : nous sommes irré­mé­dia­ble­ment main­te­nant.

Nous appar­te­nons à une civi­li­sa­tion où la musique s’enregistre et se diffuse d’un simple clic. Le plus fruste d’entre-nous a déjà entendu l’air de la Reine de la Nuit, fut-ce en illus­tra­tion sonore d’une pub pour – si mes sou­ve­nirs sont bons – une marque de riz. La musique se col­lec­tionne, s’empile, se déverse, formant flux et tour­billons avec les­quels nous luttons ou ne luttons pas. Le public de Mozart, lui, écou­tait la musique. Entendre n’était pas un mot qui conve­nait puisque nul enre­gis­tre­ment non sol­li­cité ne venait s’imposer. La plupart des oeuvres n’étaient guère écou­tées qu’une fois par des oreilles net­te­ment mois (dé-)formées que les nôtres. Et pour­quoi, fina­le­ment, se limiter à la musique? Le monde était dif­fé­rent, tout simplement.

La magie, écri­vait Arthur Machen, se recon­naît à ses enfants qui « mangent des croûtes de pain et boivent de l’eau avec une joie plus intense que celle de l’épicurien. » Les tech­niques d’enregistrement et de dif­fu­sion ont dévoré la magie musi­cale à grandes dents. Cer­taines ethnies abo­ri­gènes pensent que qui se fait prendre en photo perd son âme…

La musique de Mozart n’est aujourd’hui plus de Mozart.

Et à cela, Madame, il n’est rien à faire

avk

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À l’instar du bou­langer ou du soldat (mais au contraire du bio­gé­né­ti­cien ou de l’usager de PlayS­ta­tion), le com­po­si­teur type est mort. La chose n’est que normale, le rapport des vivants aux morts étant actuel­le­ment de 1/20, et ces hono­rables cor­po­ra­tions n’étant pas sur ce point atypiques.

Pour­tant, si per­sonne ne s’étonne de voir un bou­langer dis­poser ses brioches dans le pré­sen­toir, la pré­sence du com­po­si­teur dans la salle de concert est parfois un élément de grande sur­prise : « Tu as vu, c’est le com­po­si­teur! ». J’ai aussi entendu des « Il n’est pas si vieux. » et même une fois un « Ben, s’il est là, pour­quoi ce n’est pas lui qui joue? » Voilà qui suf­fi­rait à démentir l’hypothèque qu’il y ait un dieu, et que ce dernier soit amour.

Parfois, le mal­en­tendu atteint des sommets ver­ti­gi­neux. Lors d’un récital pour piano, la tour­neuse de page fut prise d’une gastro-entérite ful­gu­rante et tout le monde convint qu’il était pré­fé­rable de la rem­placer. Tourner les pages est moins simple qu’il n’y paraît et ce fut le com­po­si­teur lui-même qui proposa son assis­tance. Le concert a lieu, le morceau est joué, le pia­niste salue et est applaudi. Pour par­tager les applau­dis­se­ment avec le com­po­si­teur, comme de coutume, il désigne ce dernier et se joint aux applau­dis­se­ments. Com­men­taire saisi der­rière moi : « On applaudit même les tour­neurs de page, maintenant! »

S’il est plus fami­lier de voir un bou­langer dans une bou­lan­gerie qu’un com­po­si­teur dans une salle de concert, c’est pour une raison bien simple : on aime le pain frais.

La musique, beau­coup l’abordent en nécro­philes. Il faut que ça sente la cha­rogne, le fai­sandé, ou alors la naph­ta­line, modèle taxi­dermie. On ne va pas se quitter comme ça : je te vide, je t’empaille et je te mets sur la cheminée.

Ce conser­va­tisme est récent. Bach ou Mozart étaient de temps où les com­po­si­teurs contem­po­rains étaient joués. Le premier était sous contrat, à l’instar d’un Eminem actuel, et devait assurer une pro­duc­tion avec ses à-côtés tandis que le second avait grand intérêt à remplir les théâtres. Ils com­po­saient pour leurs contem­po­rains une musique vivante et je ne suis pas certain qu’ils eussent apprécié de devenir des lotions de gar­ga­rismes auri­cu­laires ou des kits Ikea de valo­ri­sa­tion sociale. Baricco l’a démontré : Bee­thoven est une marque comme Nike ou Always.

Faites la liste de vos cinq com­po­si­teurs favoris et cal­culez la moyenne de leurs années de nais­sances. Sous­trayez ce nombre de l’année en cours. Le nombre obtenu indique le degré de sclé­rose dont votre mélo­manie est atteinte.

En deçà de 100, ce n’est pas trop grave. Allez chez votre dis­quaire acheter quelque disques de Pärt, Schnittke, Lachert, Pelecis ou Lysight. Vous m’en direz des nou­velles. Heureux d’avoir pu vous rendre service! Payez-moi un bon res­tau­rant et nous serons quittes.

De 100 à 250, des mesures dras­tiques de dés­in­toxi­ca­tion s’imposent. Inter­dic­tion absolue d’écouter autre chose que du contem­po­rain durant une bonne année. L’alcool et le tabac peuvent aider à passer le cap. Le sexe aussi mais c’est plus fatiguant.

Plus de 250. Vous êtes pro­ba­ble­ment baro­queux. Il n’y a plus rien à faire, désolé

avk

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Aller au concert, c’est comme aller à la messe ou acheter une voiture. Avez-vous remarqué comme tout le monde est content de sa voiture? C’est que, si on a dépensé des mois de labeur dans l’achat d’un véhi­cule et que l’on s’est trompé, on risque de passer un fameux imbé­cile, erreur de juge­ment que l’on veut éviter à ses proches. On est donc très content de sa Smart mar­su­pi­lami, de sa Lada vert mou­tarde ou de sa Mer­cedes Camargue d’occasion à laquelle il manque une portière.

Au concert aussi, on est très content. Si on y est, c’est que l’on a fait une démarche proac­tive pour y consa­crer quelques heures et une somme qui, compte tenu des à-côtés, peut s’avérer coquette. Et comme on est content, on applaudit. Sur le millier de concerts aux­quels j’ai assisté, je ne me sou­viens que d’un qui ne se soit clôturé par des applau­dis­se­ments mais par une alerte à la bombe (qui, pour réussie qu’elle fut, n’entraîna guère que des réac­tions atten­dues d’indignés nantis : « Si on ne peut même plus aller au concert… »).

Pour­tant, nous avons tous entendu parler de tomates lancées aux inter­prètes. Est-ce une légende? Pas du tout mais nous devons constater que cette belle tra­di­tion pota­gère se perd. Le lancer d’objets (parfois conton­dants) est une tra­di­tion qui s’estompe dans nos tièdes contrées où l’applaudissement a pris valeur de contrat moral. À l’entrée on paye de confiance, à la sortie on applaudit de conten­te­ment. Notez que l’on applaudit aussi désor­mais à l’entrée des musi­ciens, comme pour les encou­rager. Il arrive même (sans doute par déli­ca­tesse pour la frange la moins cultivée du public) d’applaudir entre les mou­ve­ments… un peu comme au cirque. De son côté, le chef peut applaudir l’un ou l’autre inter­prète, le soliste peut féli­citer le chef et le premier violon. J’ai aussi vu les cordes applaudir (à coups d’archets) le chef ou le soliste, ou encore le chef et l’orchestre applaudir le public. Bref, ça fait parfois un peu par­touze. Ça glisse au pays des merveilles…

Le musi­cien qui joue comme un cochon doit-il être exonéré d’une sanc­tion directe? Ce n’est pas cela, le statut de l’artiste. Ceux qui me connaissent me savent l’oeil bien­veillant et le verbe aimable. Mais si la Twingo que l’on me vend a les essuie-glaces montés dans l’habitacle, si mon La Romanée-Conti 64 a un arrière-goût de Paic Citron ou si mes radio­gra­phies den­taires affichent un kyste aux ovaires, ma ronde civi­lité ne m’empêchera pas de signaler l’erreur et d’en demander répa­ra­tion. L’artiste n’a pas une obli­ga­tion de résultat mais bien de moyens. Quel serait ce contrat où l’une des parties ne s’engage à rien?

Et si nous pas­sions au cha­pitre 2 du Marabout-flash ‘Je vais au concert’? Le cha­pitre ‘Je ne suis pas content du tout’ nous explique que l’on peut ne pas applaudir, que l’on peut sortir osten­si­ble­ment dès la fin de la der­nière note, que l’on peut même huer (après le concert si c’est sim­ple­ment mauvais mais aussi pendant si l’escroquerie ne fait aucun doute) voire lancer des pro­jec­tiles mous dans les limites auto­ri­sées par le Code pénal. Je ne recom­mande tou­te­fois pas de siffler, ce type de signal étant bien sûr sus­cep­tible d’être mal inter­prété par les inter­prètes les moins subtils.

Et puis, entre-nous, vous n’avez jamais eu plaisir à crever les petites bulles de ces feuilles de plas­tique de rem­bour­rage? Moi, ça me fait un bien fou…

avk

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Ma grand-mère était anti­quaire, spé­cia­liste des retables de la fin du Moyen-Âge. Elle avant connu per­son­nel­le­ment Magritte, au grand dam de ce dernier qu’elle consi­dé­rait comme un usur­pa­teur (« Cela ne sentait jamais la pein­ture chez lui. ») et un idiot (« Quitte à payer un nègre, autant choisir un peintre et non un des­si­na­teur de BD. ») Elle aimait affirmer, de cette voix fragile qui lui per­met­tait d’être péremp­toire sans arro­gance, que la pein­ture était morte avec les impressionnistes.

Les réponses qu’elle avan­çait à mes pour­quoi? ne met­taient guère en lumière que la sub­jec­ti­vité de sa grille de lecture. Lorsque je pro­po­sais une autre approche, de sub­tiles modi­fi­ca­tions dans la car­to­gra­phie des rides de son visage me fai­saient com­prendre qu’il valait mieux ne pas insister si je tenais à mes étrennes.

Nous émet­tons tous sem­blables juge­ments à l’emporte-pièce en matière d’art : ‘Le rap, ce n’est pas de la musique’ ; ‘Quand je visite une expo d’art moderne, j’ai du mal à ne pas éclater de rire’ ; ‘L’interprétation de la der­nière can­di­date était empreinte d’une grande inté­rio­rité’ ; ‘La musique clas­sique, c’est pour les snobs’ ; ‘Mozart, c’est trop cool’ ; ‘Aaaah, les poly­pho­nistes fla­mands…’ ; ‘Le vrai jazz, c’était dans les années cinquante’.

Un fes­tival flam­boyant se déroule annuel­le­ment en marge du Concours Reine Éli­sa­beth. Du grand art que celui de ces sym­pa­thiques sculp­teurs de néant qui se contor­sionnent lan­ga­giè­re­ment pour tenter d’objectiver de fra­giles et fugaces impres­sions, pour tenter de scien­ti­fiser une chose qui se carac­té­rise pré­ci­sé­ment par son carac­tère non axio­ma­tique et non réfu­table. Même au Palais des Beaux-Arts, même ornée d’un nœud papillon ou d’un sage décol­leté, céré­mo­nia­lisée avec autant de pré­cio­sité que le Concert du Nouvel-An (vous savez, juste avant le saut à ski), une calem­bre­daine reste une calem­bre­daine. Et celle-ci est par­ti­cu­liè­re­ment fate.

Un ami com­po­si­teur me confiait der­niè­re­ment sa las­si­tude de devoir entendre parler sur son oeuvre à chaque concert. Il enviait le cui­si­nier que l’on com­pli­mente sim­ple­ment d’un ‘Je l’aimais bien, ton steak.’ Ou qui constate sim­ple­ment que les assiettes sont vides.

J’avance une hypo­thèse facile. L’art contribue à nous définir mais plus encore à nous caté­go­riser, c’est-à-dire à nous faire entrer dans un groupe, à l’instar de notre habille­ment par exemple. Les gens ne sont pas habillés de même à un concert de Star­flam ou à la créa­tion du dernier opéra de Wim Hen­de­rickx. L’art comme sti­mu­lant (ou comme pré­texte) de l’instinct gré­gaire. Les oeuvres comme fanions de clan. Êtes-vous Glen Gould? Yvette Horner? Miles Davis? Phi­lippe Lafon­taine? Sttellla? Voire une auda­cieux pana­chage de quelques iden­tités pri­maires : J. S. Bach, Stones et Chantal Goya version auto-parodique?

Le seriez-vous aussi s’il n’y avait que la musique de Gould, Horner, Davis, Lafon­taine et Sttellla? La musique dénuée de dis­cours, de cri­tiques, d’attitudes, d’esthétiques col­la­té­rales, de lan­ce­ments média­tiques, d’ambiances après-concert. La musique, simplement.

Ques­tion idiote, hélas! Le bébé sem­blant irré­mé­dia­ble­ment dissout dans l’eau du bain, ce n’est pas moi qui reti­rerai le bouchon..

avk

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Oui, vous avez lu Tintin, mais savez-vous réel­le­ment ce qu’est une gamme? Selon le Grove, une gamme est une séquence de notes ordon­nées en fonc­tion de leur hauteur tonale. Ainsi, la séquence Do-Mi-Si constitue une gamme. C’est là la défi­ni­tion géné­rale. Une accep­tion plus utile implique que cette séquence per­mette de définir un mode et une tona­lité. Ah! ça se complique…

Une tona­lité, c’est intui­ti­ve­ment très simple : c’est la note où le morceau peut s’arrêter élé­gam­ment. Jouez au hasard sur les touches blanches d’un piano et ne vous arrêtez que lorsque la note vous semble de nature à clô­turer votre impro­vi­sa­tion. Si l’auditoire ne semble pas rester sur sa faim, ce sera un Do : les touches blanches de l’instrument forment une gamme de Do majeur. Do est la tona­lité de cette gamme.

Le mot majeur désigne lui le mode. Le Grove consacre 76 pages à définir ce qu’est un mode mais, pour faire plaisir à Olivier, je vais résumer : un mode est une séquence d’intervalles. Soit T un inter­valle d’un ton et t un inter­valle d’un demi-ton, le mode majeur est : [T T t T T T t]. La gamme de Do majeur sera donc sim­ple­ment Do-Ré-Mi-Fa-Sol-La-Si-Do puisque chacune de ces notes est espacée de la sui­vante par un ton à l’exception du Fa et du Si qui sont suivis d’un demi-ton. Vous me suivez?

Un autre mode bien connu est le mode mineur, associé à la séquence d’intervalles sui­vantes : [T t T T t T T]. La gamme en Ré mineur sera Ré-Mi-Fa-Sol-La-Sib-Do-Ré. Ter­minez votre petite mélodie en Ré mineur sur la touche Ré et tout le monde sera content.

Alors, combien existe-t-il de modes? Une infi­nité bien sûr. Les exemples que j’ai pris com­pre­naient 7 inter­valles mais rien n’empêche de conce­voir des modes à 5 ou à 20 inter­valles. De plus, mes exemples ne don­naient que deux valeurs pos­sibles à ces inter­valles mais la musique arabe, par exemple, fait appel aux tiers de tons et la musique élec­tro­nique nous libère, en cette matière, de toute contrainte.

Mais restons rai­son­nables, occi­den­taux et pas­séistes. Même avec un mode de 7 inter­valles et seule­ment 2 valeurs pour ces inter­valles, nous dis­po­sons tout de même d’un coquet réser­voir de 128 modes possibles.

Pour­tant, sur ces 128 modes, nous n’en uti­li­sons que deux : le majeur et le mineur. Héri­tage du passé? Nul­le­ment : les Grecs uti­li­saient 7 modes ou 8 modes selon les époques et les Latins n’en man­quaient pas non plus (protus, deu­terus, tritus…). Néces­sité créa­tive de res­treindre un univers trop large? Alors pour­quoi la musique indienne dispose tou­jours de l’un des univers modaux les plus com­plexes au monde (les raga, dont je ne suis pas sûr qu’ils soient tous inventoriés)?

Mon hypo­thèse est que deux sillons se sont avérés, à un moment donné, un peu plus fer­tiles. Nous avons alors laissé le reste du champ en friches, nous concen­trant sur ces deux sillons avec gaieté, labeur et aveuglement.

Bon, je vous laisse. Il y a un gros bourdon sur le vitre qui essaye de sortir. Cet idiot ne voit pas que la porte est grande ouverte, juste à côté. Heu­reu­se­ment que je suis là!

avk

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Je crois qu’il existe des gens ne voyant jamais dans les gens que des gens. Pour la plupart d’entre-nous cepen­dant, il y a les gens et puis les autres, c’est-à-dire ceux avec les­quels nous entrons en rela­tion (quelle que soit l’acception que nous donnons à ce mot, et quels que soient les mal­en­tendus pos­sibles) : nos amours, nos enfants, nos parents, nos amis, nos col­lègues, par exemple. Et nous nous disons que ceux qui n’opèrent pas cette dis­tinc­tion passent à côté de quelque chose d’essentiel.

Mais parlons d’art. J’ai déjà ren­contré des indi­vidus qui n’ont jamais éprouvé la moindre émotion gra­phique. Un tableau, une image peut leur plaire ou leur déplaire, mais guère plus qu’un papier peint. Tous les papiers peints ne se res­semblent pas, n’est-ce pas. « Et celui-ci, tu aimes bien? Il coûte combien, Madame? OK, on le prend. Tu entends, on a même droit à un poster de dauphin avec. »

En musique, c’est bien pire. Les yeux peuvent se fermer ou se détourner, non les oreilles. Nous sommes abreuvés tout au long de la journée de musiques non sol­li­ci­tées, d’une sorte de spam auditif tel­le­ment omni­pré­sent que nous ne nous deman­dons guère si le silence n’est pas pré­fé­rable. Je ne connais, à Bruxelles, qu’un seul café ne dif­fu­sant pas de musique (le Gree­witch, 7 rue des Char­treux). Cet éta­blis­se­ment est devenu le lieu de ral­lie­ment des joueurs d’échecs et autres êtres humains qui dési­rent – autant que faire se peut – rester maîtres de l’affectation de leurs res­sources cervicales.

Ce défer­le­ment continu de notes encou­rage l’écoute pares­seuse, passive et non­cha­lente. La musique s’écoute désor­mais comme se regarde un papier peint : en faisant le lit, en prenant l’apéritif, en man­geant, en surfant sur le net, en condui­sant la voiture. Notre écoute s’habitue à devenir dis­traite et, ce faisant, super­fi­cielle. En consé­quence, les mor­ceaux qui accrochent notre atten­tion sont ceux qui l’accrochèrent aupa­ra­vant pour des causes simi­laires, en cette récur­sion infinie qui fait que les rivières ne creusent jamais que leur propre lit. Des sou­ve­nirs de moments heureux, ou mal­heu­reux sans doute. Indé­pen­dants de la musique la plupart du temps. Des sortes de photos jaunies, de lam­beaux d’un passé imaginé et, peut-être, vécu.

« Et alors? On n’a pas le droit peut-être? Il faut se prendre la tête pour écouter une petite chanson? Et si j’aime bien la radio, moi, au café? » Oui, oui, cer­tai­ne­ment, vous avez le droit. Dieu qui n’existe pas a pensé à vous dans Ses béa­ti­tudes, mais sachez que vous passez à côté de quelque chose qui n’est pas mal.

Bien sûr, l’écoute active demande un énorme sacri­fice : il ne faut rien faire d’autre. Sim­ple­ment écouter. Ce n’est pas évident. On est bien tenté de lire et de faire simul­ta­né­ment quelque exer­cice de mus­cu­la­tion pour occuper les jambes tandis que le sêche-linge termine son chaud labeur et que le logi­ciel de mes­sa­gerie tente de dis­tin­guer les mes­sages qui chan­ge­ront votre vie de cette masse incom­men­su­rable de cour­riers non sol­li­cités qui vous énervent au plus haut point

avk

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Je par­ti­ci­pais il y a peu à l’Assemblée Géné­rale sta­tu­taire de la Sabam, ce bel orga­nisme encore national au fron­tis­pice duquel trône comme fière et juste devise : « Le droit d’auteur est le salaire de l’auteur. »
Après quelques temps, la consul­ta­tion dis­traite d’une pendule murale me fit prendre conscience avec effroi que ce que je prenais pour des heures n’étaient en fait que des minutes. De plus, étant mal­adroi­te­ment assis à trois sièges de la rangée la plus proche qui ser­pen­tait lon­gue­ment vers la sortie, il me fau­drait attendre, attendre, attendre. Étant venu sans autre passe-temps que ma montre ana­lo­gique, je résolus de com­mencer la lecture du rapport finan­cier. Bien m’en fit car, à l’instar de ce per­son­nage de Borges, trans­fi­guré par la vision de l’inconcevable univers qui s’offrit à lui sur un esca­lier de Buenos Aires… je lus la ligne 2 du tableau de la page 55. Et le monde changea.

La ligne 2 du tableau de la page 55 dis­po­sait que la Sabam avait perçu l’année der­nière quelque 628.810,69 EUR en paie­ment de droits de son­ne­ries d’appel télé­pho­niques. Si l’on consi­dère que la plupart des sociétés pro­po­sant ces musiques à la vente sont basées à l’étranger (sortant ainsi de cette comp­ta­bi­lité), et aussi que les droits payés à la Sabam (lorsqu’ils le sont) ne pré­sentent qu’une petite frac­tion du chiffre d’affaire général, on com­prend qu’il n’est pas ici ques­tion de roupie de san­sonnet mais bien d’un juteux marché émer­geant. Et ceci n’est que le corol­laire tris­te­ment finan­cier d’une réalité bien plus fondamentale…

Après des mil­lé­naires d’errance dans les ténèbres du non-sens, la musique nais­sait donc à un nouveau statut. Celui de signal.

Ne voulant pas rester sur le quai alors que s’ébroue cette nou­velle conquête de l’ingénierie humaine, j’ai acquis un GSM que j’ai pro­grammé avec délices. Désor­mais, si la musique des Flints­tones m’informe d’un appel de mon père, l’Oedipus Rex de Stra­vinsky évoque ma mère, le thème de Mission impos­sible ma com­pagne, tandis que les 4’33” de John Cage témoignent d’un appel discret de ma comp­table. Quel monde mer­veilleux que celui qui donne enfin un sens à la musique.

Mais pour­quoi s’arrêter en si bon chemin? Et si la pein­ture aussi se trou­vait réin­vestie du sens dont l’ont dépos­sédé les Pollock, Kan­dinsky et autres badi­geon­neurs exilés du réel?

Si les pou­voirs publiques le vou­laient, ils pour­raient avec à-propos com­biner art, sens et carac­tère utile. Réin­ven­tons la ville. Faisons des­cendre l’art dans la rue en sub­sti­tu­tion, par exemple, de cette laide sym­bo­lique qui guide nos auto­mo­biles. Abat­tons d’enthousiasme les murs qui séparent depuis trop long­temps sécu­rité rou­tière et acces­si­bi­lité au patri­moine artis­tique. Rêvons! La Joconde rem­pla­ce­rait avan­ta­geu­se­ment les très bêtes pan­neaux Stop, un auto­por­trait de van Gogh (à une oreille) signa­le­rait la pré­sence d’un hôpital, les Aveugles de Breu­ghel inti­me­rait l’interdiction de dépasser, et la Ronde de nuit l’obligation d’allumer ses phares.

Que du beau, que de l’utile. À notre image

avk

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Cer­tains hommes meurent sans avoir jamais vu un tableau ou une sculp­ture. C’est un fait et peu m’importe ici le poids que, indi­vi­duel­le­ment, nous lui confé­rons. Le nombre d’individus cassant leur pipe avant d’avoir lu un livre est net­te­ment plus impor­tant. C’est que lire, cela s’apprend. Regarder un tableau aussi me direz-vous mais ne com­men­çons pas cette chro­nique par des pinaille­ries s’il vous plaît.

En revanche, meurt-il quelqu’un qui n’ait jamais entendu de musique? Dans les pays indus­tria­lisés, cela semble impen­sable. Bien avant sa nais­sance, durant son humide exis­tence utérine, l’enfant aura eu les tympans agités par nombre de mor­ceaux musi­caux sol­li­cités ou non par sa mère chez elle, dans n’importe quelle salle d’attente, station de métro, café, grande surface, bra­derie, coif­feur et autre lieu où le silence n’est pas bienvenu.

Bref, de toutes les formes d’art, c’est la musique qui exerce la plus grande pres­sion sur l’individu et la société. (Je gage qu’une démons­tra­tion de type éco­no­mique aurait été pos­sible mais, pour être franc, j’avais la flemme d’en col­lecter les données et voulais parier sur votre intel­li­gence à être d’accord avec moi.) Cette hégé­monie donne corps à un étrange para­doxe, car la musique ne repré­sente rien.

La musique peut sans doute exprimer bien des choses sur un spectre ouvert allant des Cor­ni­chons de Nino Ferrer aux Vêpres de Rach­ma­ninov. Elle bombe le torse des hommes qui vont gaillar­de­ment se faire déchi­queter, masque l’amertume des dimanches de gri­saille, égaie les enfants dans les rues de Dis­ney­land Paris ou invoque le spectre si lent des amours flétries.

Il n’empêche que la musique ne repré­sente rien et les très mar­gi­nales ten­ta­tives pour démon­trer le contraire (Mes­siaen, Parson…) n’ont jamais abouti qu’à des gro­tes­que­ries ou à des objets sonores non musi­caux, confir­mant ainsi ce qu’ils vou­laient infirmer.

Lorsque les Talking Heads chan­taient « Stop making sense », cer­tains y virent les signes avant-coureurs d’un monde post­mo­derne où les valeurs de vérité, de jus­tesse, de vali­da­tion deve­naient désuètes et naïves. D’un monde fait d’un tissu dense de récits et de méta-récits parfois inter­dé­pen­dants, parfois contra­dic­toires, parfois divergents.

La texture de l’univers musical dans lequel nous évo­luons depuis des mil­lé­naires est du même ordre. Comment expli­quer que l’abstraction (la non-représentation d’une réalité exté­rieure, fut-elle oni­rique) ne put inté­grer les autres formes d’art que si tard, si labo­rieu­se­ment, recueillant l’ironie de per­sonnes qui par ailleurs s’extasiaient devant Bee­thoven ou Brahms?

À l’inverse, que serait la musique si elle était née figu­ra­tive? Sans doute le Concours Reine Eli­sa­beth verrait-il défiler des can­di­dats imitant la vache en plein vêlage, la pintade amou­reuse ou le zigoui­goui que fait l’eau d’une bai­gnoire qui se vide… À peine de quoi réjouir cet autre présent qui n’est pas le nôtre

avk

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« Adieu Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoi­sonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont men­teurs, incons­tants, faux, bavards, hypo­crites, orgueilleux et lâches, mépri­sables et sen­suels; toutes les femmes sont per­fides, arti­fi­cieuses, vani­teuses, curieuses et dépra­vées; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des mon­tagnes de fange ; mais il y a au monde une chose simple et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si impar­faits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent mal­heu­reux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit : j’ai souf­fert souvent, je me suis trompé quel­que­fois; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

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La plus belle statue du Lucifer se trouve sous la chaire de la cathé­drale de Liège. Il s’agit d’un jeune homme d’une grande beauté, aux traits purs d’une viri­lité nais­sante. Il s’agit d’un objet pouvant extraire le désir des replis les plus secs. Que ceux qui entrent en ces lieux en quête de repen­tance évitent ce corps.

Lucifer est assis sur un rocher auquel est enchaînée sa che­ville droite. Il est pares­seu­se­ment adossé à ses ailes mem­bra­neuses, peti­te­ment grif­fues. Il tient sa cou­ronne en main ainsi qu’un bout de son sceptre brisé. L’autre morceau gît à terre, près d’une pomme que des dents humaines ont entamée.

Cette pomme me trouble, ces chaînes aussi, comme si l’on avait amal­gamé trois mythes : Lucifer, Pro­mé­thée et Adam. Je com­prends alors (mais est-ce moi qui com­prends?) que ces trois per­son­nages n’en sont qu’un. Qu’apporter la lumière, voler le feu ou mordre dans le fruit de l’arbre de la connais­sance sont trois reflets du même acte fondateur.

Je com­prends aussi que la parole de Lacan « Il faut tuer l’enfant mer­veilleux qui est en nous » est trans­po­sable aux civilisations.

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Crux opéra

Il fut l’un de mes maîtres…

Au soir tombant, Maître Crux quitta son hôtel, tra­versa la foule bour­don­nante de la place Saint-Marc et gagna le quai des gon­doles. La marée pous­sait des gerbes d’écume jusqu’aux pieds des pro­me­neurs qui s’écartaient en riant. Les églises illu­mi­nées de San Giorgio Mag­giore, de la Giu­decca et de la Salute tra­çaient comme des chemins d’appel sur l’eau noire. Maître Crux ouvrit son para­pluie et, sans s’arrêter, s’avança vers la lagune. Il allait tout droit vers les flots, d’un pas tran­quille, vers Alger la blanche barbare peut-être, ou vers le Christ en bout de table. Chacun put le voir. Per­sonne ne le vit. Preuve de la dis­trac­tion de ce siècle.

Jacques Cri­ckillon, Baby­lone demain

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A thing of beauty

A thing of beauty is a joy for ever:
Its love­li­ness increases; it will never
Pass into nothin­gness; but still will keep
A bower quiet for us, and a sleep
Full of sweet dreams, and health, and quiet brea­thing.
The­re­fore, on every morrow, are we wrea­thing
A flowery band to bind us to the earth,
Spite of des­pon­dence, of the inhuman dearth
Of noble natures, of the gloomy days,
Of all the unhealthy and o’er-darkened ways
Made for our sear­ching: yes, in spite of all,
Some shape of beauty moves away the pall
From our dark spirits. Such the sun, the moon,
Trees old and young, sprou­ting a shady boon
For simple sheep; and such are daf­fo­dils
With the green world they live in; and clear rills
That for them­selves a cooling covert make
’Gainst the hot season; the mid forest brake,
Rich with a sprink­ling of fair musk-rose blooms:
And such too is the gran­deur of the dooms
We have ima­gined for the mighty dead;
All lovely tales that we have heard or read:
An endless foun­tain of immortal drink,
Pouring unto us from the heaven’s brink.

John Keats, Endy­mion Book I

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