Bukowski et l'oiseau

J’en ai vu un d’oiseau l’autre jour, alors que je revenais de l’hippodrome et que je rentrais chez moi. Les nuages étaient hauts dans le ciel, le soleil se couchait et tout respirait l’amour et la bonté. Et l’oiseau en question était dans la gueule d’un chat accroupi sur l’asphalte en plein milieu de la route. Lorsqu’il a vu ma voiture il s’est relevé, a pris une de ces expressions de cinglé comme seuls peuvent en avoir les chats, et il s’est mis à courir vers le bord du trottoir. L’oiseau était d’un gris profond, il était encore vivant à ce moment-là. Mais le chat le tenait bien fermement entre ses crocs, et d’un coup rapide il lui brisa les ailes, faisant se déployer les plumes comme à la parade. Tout était calme, le feu est passé au vert, et je me suis remis à rouler en pensant à cet oiseau gris, aux ailes, aux crocs...

Charles Bukowski - Lettre à Jory Sherman, 8 avril 1960

Les géants ne sont plus là...

Oui, les géants ne sont plus là, et c'est maintenant devenu un peu plus compliqué de regarder fixement la page blanche. Avant que ces géants ne meurent, tu pouvais te dire, eh bien, ils n'attendent rien de moi de toute façon. Dorénavant il y aura ce trou béant, et ce trou il va bien falloir le remplir, et le problème c'est que nous ne savons pas comment on fera pour le remplir et qui le remplira. Les enjeux de l'écriture sont aujourd'hui entièrement nouveaux, nous sommes redevenus des auteurs inexpérimentés, nous devons tout reprendre depuis le commencement. Et en un sens, c'est une bonne chose : nous devrons faire face au problème. C'est ce que ce truc était supposé être. Ça ne concerne plus seulement la Rive gauche à Paris, Carmel ou Taos, ça nous concerne tous, et il n'y a qu'une poignée qui s'en sortira. Et pour ce faire, il faudra passer par la force, l'énergie, la magie, la foi, et par un style de vie. Mais il se pourrait peut-être bien que l'époque des géants soit révolue/...

Charles Bukowski, Lettre à John W. Corrington, 8 octobre 1962

Vers toujours plus de pureté

Le problème, Corr, est le suivant : comme nous travaillons vers toujours plus de pureté, que nous travaillons dans la perte, dans la sainte chaleur de l'expression et de la création, les critiques vont devoir bosser un peu plus s'ils veulent savoir ce que contient le Saint Graal, si c'est de l'eau ou de la pisse. Et même, ils pourraient se tromper en fin de compte. Tu connais cette vieille blague de bande dessinée à propos de ce tableau dont on se demande s'il est accroché à l'endroit ou à l'envers etc. ? Eh bien, il y a plus de vérité qu'on ne le pense là-dedans. En définitive, la création pure portera toujours en elle ses propres réponses, et elle ne se résumera jamais dans un évantail de disciplines ou d'indisciplines, elle restera tout simplement ce qu'elle a toujours été.

Charles Bukowski : Lettre à John W. Corrington, 1 mars 1961

Don't try!

Extrait d'une lettre de Charles Bukowski à J.W. Corrington (18/10/1963) :

L'un d'eux m'a demandé : "Qu'est-ce que tu fais? Comment fais-tu pour écrire, créer?" Tu ne fais rien je lui ai répondu. Tu n'essayes pas, tout simplement. C'est ce qu'il y a de plus important : ne pas essayer, que ce soit pour une Cadillac, la création ou l'immortalité. Tu attends, et si rien ne se passe, tu attends encore un peu. C'est comme une bestiole tout en haut d'un mur. Tu attends qu'elle vienne vers toi. Et lorsqu'elle est à portée de main tu lui mets une grande claque et tu la liquides. Ou alors si elle a une tronche qui te revient tu en fais un animal domestique.