La Dernière Scène de Buñuel

Nous savons que les mécanismes classiques qui font s'alterner tensions et résolutions ne s'appliquent guère aux oeuvres surréalistes qui procèdent plutôt en modulant l'axe d'une tension jamais résolue. Nous savons aussi que la nature même du surréalisme est de s'affranchir du contrôle de la raison. En conséquence, rechercher une résolution rationnelle à l'une des plus grandes oeuvres surréaliste du cinéma serait une démarche absurde. Mon objet ici ne sera que d'exposer une coïncidence sans chercher à en préciser la nature.

La dentelle sanglante

La dentelle sanglante

Des œuvres de Buñuel, c'est probablement son dernier opus, Cet obscur objet du désir (1977), qui a suscité le plus d'interrogations et d'hypothèses interprétatives, ces questionnements atteignant leur paroxysme avec la scène finale qui clôture à la fois ce film mais aussi toute l'œuvre du cinéaste.

Le film commence dans un wagon de chemin de fer où l'un des voyageurs, Mathieu Faber (Fernando Rey), entreprend de conter à ses compagnons de voyage la singulière aventure amoureuse qui le lie à la désirable Conchita (Carole Bouquet et Angela Molina). Au travers des époques et des pays, celle-ci suscite chez lui une passion qu'elle refuse de combler, faisant alterner une figure apollinienne (Carole Bouquet) à une figure dionysiaque (Angela Molina).

Afin d'universaliser la narration, le réalisateur fait éclater les repères narratifs. Ainsi, le rôle de Conchita est interprété par deux actrices présentant quelques identités physiques mais surtout de grands antagonismes d'expression ; les interprètes principaux sont doublés (Fernando Rey par Michel Piccoli et Angela Molina par Florence Giorgetti) ; le terrorisme offre un contrepoint à l'intrigue amoureuse ; la mise en scène alterne les codes du cinéma avec ceux du théâtre ; de courtes scènes semblent n'avoir pour seule fonction que de rappeler la nature de simulacre de l'oeuvre (scène de la souris en plastique…) ; et les nombreuses anacoluthes consubstantielles au langage de l'auteur parachèvent la déstructuration.

La scène finale s'accomplit dans un étroit passage parisien garni de boutiques. Dans un premier temps, le couple entre dans un moderne commerce de reprographie tandis que dans un magasin lui faisant face, un sac de jute récurrent à l'histoire est ouvert par une jeune femme qui en extrait un linge difficilement identifiable, ce qui semble être une chemise de nuit et enfin une dentelle tachée de sang. Le couple sort du magasin de photocopies et s'arrête devant la vitrine où la dentelière entreprend de réparer une déchirure dans le dernier linge.

Le couple semble pour un temps figé dans un équilibre bourgeois qui ne laisse rien paraître de son intimité sexuelle. Le jeu des reflets le place à la fois de part et d'autre de la vitrine. Mais la fascination de cette réparation ne captive pas Conchita qui rompt l'équilibre et s'en va (non sans avoir tendrement et fugacement pressé la main de son compagnon). Une fois la dentelle réparée, Faber, semblant apaisé, la rejoint. S'ensuite une ultime dispute que l'explosion de la galerie interrompt.

Le réalisateur n'a jamais pu ou voulu donner d'interprétation :

« La dernière scène – où une main de femme reprise soigneusement une déchirure sur un manteau de dentelle sanglante (c'est le dernier plan que j'ai tourné) – me touche sans que je puisse dire pourquoi, car elle reste à jamais mystérieuse1. »

Une interprétation elliptique consiste à voir dans le geste réparateur de la couturière une tentative de guérison de l'œil tranché du Chien andalou, hypothèse renforcée par ce tableau que jette l'héroïne en entendant son amant arrivé : La Dentellière de Vermeer.

Mais la galerie ?

Visionnant une nouvelle fois ce film, je remarquai que la familiarité de la scène finale avait quelque chose de particulier, et je compris qu'une partie de cette familiarité tenait d'un élément a priori étranger à ce film. Il venait d'un entretien accordé à Meudon en 1959 par Louis-Ferdinand Céline à Louis Pauwels2.

Céline y parlait avec émotion de son enfance, galerie Choiseul, « poche à gaz » où sa mère, modiste et réparatrice de dentelles, tenait  boutique au n° 67 puis au n° 64.

L'identité est évidente : Buñuel tourna sa dernière scène dans la galerie où grandit le jeune Louis-Ferdinand Destouches. Car contrairement à ce qui est souvent affirmé, c'est bien au passage Choiseul et non au passage Jouffroy que fut filmée, en décors naturels, cette scène finale3.

Au centre de l'image, la dentelle qui entourait le futur écrivain. Mais une dentelle sanglante. Une guerre était passée, et Céline en fut à la fois complice et victime. Cette scène qui mêle le présent au passé ressemble d'ailleurs à un film muet.

En face de ce commerce, un autre : un magasin de reprographie dont l'essence même est de reproduire l'écrit. Et cet entretien de Pauwels qui montre que Céline, jamais ne quitta ce passage Choiseul.

Une dentelle sanglante passage Choiseul, un désir inassouvi et ravallé. Et une guerre, proche et lointaine à la fois.

Je ne sais si Buñuel a connu Céline, ni même s'il lu. Je ne relève ici qu'une coïncidence ironique et il m'importe peu de savoir ce qui la provoqua : la raison, l'inconscient ou ces indénombrables inconnues qui constituent le hasard.

Un fait toutefois demeure : l'oeuvre cinématographique la plus intrigante du XXe siècle se termine devant le modeste commerce où s'est trouvé en gestation l'œuvre littéraire la plus dérangeante de ce même siècle.

avk

 


  1. Buñuel, Luis. Mon dernier soupir, p. 309. Laffont. Paris, 1982.
  2. Louis-Ferdinand Céline : entretien avec Louis Pauwels (19 juin 1959) dans En français dans le texte (1961, 19 min.) réal. par Yvan Jouannet.
  3. Duprat, Arnaud. Les derniers films de Luis Buñuel : l’aboutissement d’une pensée cinématographique. Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Paris, 2007
  • Duprat, Arnaud. Cet Obscur Objet Du Désir Ou Les Mystères De Conchita. Pandora: Revue d'études Hispaniques n° 5 (2005): 281–295.