Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expé­rience qui nous semble inéluc­table : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les méca­nismes de la sélection naturelle qui ont permis l’apparition de l’espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes géné­ra­tions dispa­raissent si on veut que les nouvelles s’imposent. Et les décès purement acci­den­tels ne suffisent pas. Le fait de limiter natu­rel­le­ment la durée de vie cellu­laire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l’évolution et, par consé­quent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrè­te­ment, l’apoptose est liée à la dégra­da­tion des télomères, ces bouchons terminaux des chro­mo­somes qui tiennent fonc­tion­nel­le­ment du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaus­sures. Ces struc­tures sont synthé­ti­sées par une enzyme, la télo­mé­rase, lors du processus de répli­ca­tion de l’ADN. Si la télo­mé­rase est très active durant la période embryo­lo­gique et foetale, elle ne s’exprime plus guère après que dans les cellules germi­nales et dans certaines cellules cancé­reuses.

Les cellules soma­tiques, dépour­vues tota­le­ment ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protec­tion des télomères qui dispa­raissent après une cinquan­taine de divisions. Les chro­mo­somes subissent par consé­quent les mitoses ulté­rieures avec des dommages (alté­ra­tion de l’information, fusion de deux chro­mo­somes…) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellu­laire et au vieillis­se­ment de l’organisme.

Comme l’explique Richard Dawkins 1 : « …/ les gènes qui réus­sissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se repro­duire. (…) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retar­de­ment sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (…) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simple­ment parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simu­la­tions infor­ma­tiques d’André C. R. Martins 2 mettent en présence des popu­la­tions d’organismes immortels avec des compé­ti­teurs mortels. Elles démontrent clai­re­ment que « When condi­tions change, a senescent species can drive immortal compe­ti­tors to extinc­tion. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder indi­vi­duals. When there is change and mutation, each gene­ra­tion is slightly better adapted to the new condi­tions, but some older indi­vi­duals survive by chance. Senes­cence can eliminate those from the genetic pool. Even though indi­vi­dual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the indi­vi­dual that is selected but its lineage. While senes­cence damages the indi­vi­duals and has an evolu­tio­nary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing condi­tions. We age because the world changes. »

Évolution des simu­la­tions d’André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des orga­nismes dotés de méca­nismes de préser­va­tion qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardi­grades3, mais bien d’organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des orga­nismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expres­sion.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d’une même espèce, n’est pas le seul mode de repro­duc­tion. La plupart des orga­nismes se repro­duisent par scis­si­pa­rité. Dans ce cas, l’avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l’instar des cellules germi­nales des pluri­cel­lu­laires, de nombreux unicel­lu­laires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d’une mort programmée et jouissent d’une immor­ta­lité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étran­ge­ment, ils ne sont pas seuls à être exemptés d’apoptose et certains orga­nismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l’immortalité. C’est le cas de la méduse Turri­topsis nutricula qui peut — en réponse à des condi­tions diffi­ciles — retourner à l’état de polype, lequel a la possi­bi­lité de se multi­plier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) consti­tuent un autre exemple inté­res­sant car certains sont dotés comme nous d’une sexualité tandis que les autres se repro­dui­sant par scis­si­pa­rité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indé­fi­ni­ment en recons­ti­tuant les tissus néces­saires. Et ce sans que l’on observe de diffé­rence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l’activité de la télo­mé­rase, protec­trice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n’est pas un mécanisme inéluc­table.

Mais qu’est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l’existence d’un Dieu et la survie de l’esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n’est pas tant la fin de la vie que la fin de l’esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c’est la vieillesse. « Mourir cela n’est rien. Mais vieillir… » C’est que, nous l’avons vu, la vieillesse n’est rien d’autre que l’accumulation de petites morts cellu­laires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonc­tion­ne­ments, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d’immortalité peut prendre deux direc­tions. La première est biolo­gique mais semble semée d’embûches. En effet, le phénomène d’apoptose qui condamne nos cellules est — par le même mécanisme — notre meilleure protec­tion contre le cancer. D’autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d’enregistrer des résultats inté­res­sants. 6

La seconde direction est infor­ma­tique. Elle consiste à sauver l’esprit avant que la dégra­da­tion biolo­gique de l’individu ne l’atteigne…

Projets d’immortalité

Si les rêves d’immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l’idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l’information contenue dans nos cerveaux n’est ni neuve ni extra­or­di­naire. L’hypothèse de l’IA forte 7 gagne en crédi­bi­lité chaque jour, permet­tant de penser que l’expression de cette infor­ma­tion ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspi­ra­tions et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliar­daire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de trans­planter un cerveau humain dans un robot humanoïde d’ici une dizaine d’années ans. Une étape ulté­rieure sera de remplacer le cerveau biolo­gique par un cerveau arti­fi­ciel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet parti­cu­lier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entre­prise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants impor­tants. Tout d’abord, une accé­lé­ra­tion foudroyante de notre compré­hen­sion des processus de l’esprit et des tech­no­lo­gies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une priva­ti­sa­tion de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes admi­nis­tra­tions telles que la NASA. Cette conver­gence confère à l’intelligence humaine un bras de levier excep­tionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus impor­tante de toutes celles que l’humanité ait vécues. Du fait des facilités d’interfaçage des individus numérisés, d’autoreprogrammabilité et de repro­duc­ti­bi­lité, la notion même d’individualité perdra vite toute signi­fi­ca­tion.

Face à un tel chan­ge­ment, toute tentative de prévision semble absurde… si ce n’est celle qu’Haldane fit il y a plus d’un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n’est à l’abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senes­cence as an Adap­ta­tion. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardi­grades peuvent ralentir leur méta­bo­lisme de telle manière qu’il semble tota­le­ment à l’arrêt (cryp­to­biose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). «Reversing the Life Cycle: Medusae Trans­for­ming into Polyps and Cell Trans­dif­fe­ren­tia­tion in Turri­topsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)». The Biolo­gical Bulletin (Biolo­gical Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere main­te­nance and telo­me­rase activity are diffe­ren­tially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhi­bi­tion of activated pericen­tro­meric SINE/Alu repeat trans­crip­tion in senescent human adult stem cells reins­tates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l’Intelligence Arti­fi­cielle forte, il est possible de construire une machine consciente d’elle-même et disposant de senti­ments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « senti­ments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://​2045​.com/ 

Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

English version available here.

Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coef­fi­cients empi­riques ont pu être déter­minés sur plusieurs ordres de grandeur dans des condi­tions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disci­plines, de l’écologie à la socio­logie. Vient ensuite le suivi systé­ma­tique des innom­brables sources d’information numé­riques sur l’actualité dont nous dispo­so­sons doré­na­vant, approche connue sous le nom de cultu­ro­mique (note 3). Fina­le­ment, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polé­mo­logues (Bouthoul, 1962) et dont le dépas­se­ment conduit à des chan­ge­ments quali­ta­tifs a été remis à l’honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimen­taires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux, en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publi­ca­tions scien­ti­fiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empi­riques

Commen­çons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d’actes de guerre en Afgha­nistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opéra­tions dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingé­nieurs, des physi­ciens et un écono­miste. A l’époque de la publi­ca­tion, Bohorquez travaillait au Depart­ment of Indus­trial Engi­nee­ring and CEIBA Complex Systems Research Center à l’Univer­sidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scien­ti­fiques qui cosignent l’article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disci­plines, de la biologie à la socio­logie en passant par l’informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l’université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en colla­bo­ra­tion.

Que disent ces articles? D’abord qu’il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l’intervalle entre deux attaques terr­ro­ristes (ou actions belli­queuses). Cet inter­valle a tendance à raccourcir en même temps que les terro­ristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidem­ment). Il existe aussi un rapport simple entre l’importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la «taille» des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu’ils relient de manière quan­ti­ta­tive certains compor­te­ments humains violents ou non (au-delà du terro­risme, donc), l’écologie et certains modèles écono­miques (ce n’est pas par hasard que nous avons l’éco-logie et l’éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d’autres études (Betten­court et al, 2007; Betten­court et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d’habitants) et une collec­tion disparate d’indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d’inventeurs en passant par la consom­ma­tion  d’électtricité des ménages et la densité des stations d’essence. Ces travaux permettent eux aussi de «prédire» la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d’indicateurs sont liés à la popu­la­tion comme variable indé­pen­dante, laquelle popu­la­tion est très prévi­sible puisque la majorité des êtres humains qui peuple­ront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projec­tions de popu­la­tion faites au cours de l’immédiat après-guerre (je parle de 1940–45) se sont avérées éton­nam­ment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: histo­rique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d’un indice de prix des denrées alimen­taires.

2. Cultu­ro­mique

Récemment, d’autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévi­sions d’une manière radi­ca­le­ment diffé­rente, basée sur le fait que nous disposons main­te­nant d’énormes bases de données numé­riques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et inter­na­tio­naux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les tech­niques d’exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur asso­cia­tion avec d’autres termes, ainsi que leur ton et leur géolo­ca­tion. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolo­ca­tion consti­tuent la prin­ci­pale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes «postifs» ou «négatifs» comme «terrible», «amélio­ra­tion» ou «heureux». La géolo­ca­tion consiste simple­ment à situer géogra­phi­que­ment tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle «cultu­ro­mique» (note 3) lui a permis de faire des prévi­sions à court terme relatives aux révo­lu­tions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l’Arabie Saoudite jusqu’en 2012. Appliquée à la loca­li­sa­tion de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid état­su­nien a fina­le­ment eu raison de lui.

3. Dépas­se­ment de seuils critiques

Je termi­nerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une descrip­tion très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s’agit d’un autre Johnson que l’auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une asso­cia­tion histo­rique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimen­taires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concor­dance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révo­lu­tions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclu­sion

Dans l’ensemble, ces méthodes sont inté­res­santes, et l’engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Betten­court et al.) témoignent de l’intérêt des milieux scien­ti­fiques comme de celui de la prese géné­ra­liste pour les prévi­sions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l’abondance des données dispo­nibles plus qu’à la nouveauté des approches. D’une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l’importance et de l’efficacité de l’internet. La note de Leetari, par exemple, n’a pas souffert de sa publi­ca­tion sur un site jusqu’alors confi­den­tiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d’oeil. La phrase est extraite avec quelques modi­fi­ca­tions mineures de Wikipedia: La psycho­his­toire est une science imaginée par l’auteur de science-fiction Nat Schachner et déve­loppée plus largement par Isaac Asimov (1920–1992) dont le but est de prévoir l’Histoire à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique.

Note 2 : La partie supé­rieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie infé­rieure (b): 8 événe­ments par jour ne se produisent prati­que­ment jamais, alors quer 30% des jours sont carac­té­risés par deux événe­ments.

Note 3 : cultu­ro­mics en anglais. Comme ther­mo­dy­na­mics devient «la ther­mo­dy­na­mique» et cyndinics «la cyndi­nique» j’ai osé le terme de «cultu­ro­mique»

Refe­rences

Betten­court, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, inno­va­tion, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Betten­court, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more produc­tive and efficient as they grow. 305(3):51–53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quan­ti­fies human insur­gency. Nature 462:911–914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite biblio­thèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve popu­la­tion forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Dispo­nible sur le net. Voir aussi http://​www​.esri​.com/​l​i​b​r​a​r​y​/​w​h​i​t​e​p​a​p​e​r​s​/​p​d​f​s​/​e​v​a​l​u​a​t​i​n​g​-​p​o​p​u​lation.pdf et http://​www​.ageing​.ox​.ac​.uk/​f​i​l​e​s​/​w​o​r​k​i​n​g​p​a​p​er_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casual­ties. Nature 462:836. L’article de Gilbert est une présen­ta­tion du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collec­tive Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Esca­la­tions in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81–84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Insta­bi­lity in North Africa and the Middle East. http://​arxiv​.org/​a​b​s​/​1​108.2455v1. L’article est téĺé­char­geable.

K.H.Leetaru. 2011. Cultu­ro­mics: fore­cas­ting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publi­ca­tion. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2–0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des anima­tions inté­res­santes.

 

Science, conscience et non-science

Science is the belief in the ignorance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Princeton jusqu’en 2007 un labo­ra­toire parti­cu­lier nommé PEAR : Princeton Engi­nee­ring Anomalies Research. Ce labo­ra­toire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phéno­mènes diffi­ciles à prévoir et parfois étranges dans des circuits élec­tro­niques [1]. Les activités du labo­ra­toire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la problé­ma­tique initiale devient de mieux en mieux comprise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les inter­ac­tions complexes qui peuvent exister entre des circuits élec­tro­niques et leurs utili­sa­teurs, en relation avec leur état de conscience.

Une expé­rience célèbre de PEAR est basée sur des géné­ra­teurs de nombres aléa­toires [2]: ce sont des circuits élec­tro­niques qui génèrent de manière impré­vi­sible une séquence de 0 et de 1, avec une proba­bi­lité de 1/2 extrê­me­ment bien calibrée.  L’expérience consiste à demander à un utili­sa­teur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime expli­ci­te­ment un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le géné­ra­teur. Les résultats ont été accumulés au cours d’une dizaine d’années, par une centaine d’expérimentateurs.

A expé­rience surpre­nante, résultats surpre­nants : la fréquence de 0 et de 1 dans la séquence générée est corrélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quantité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indis­cu­table d’un point de vue statis­tique. On observe aussi une grande varia­bi­lité d’un individu à un autre : certains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), certains obtiennent préfé­ren­tiel­le­ment des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résultats vous choquent au point que vous soup­çon­niez une falsi­fi­ca­tion obscu­ran­tiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des préjugés profon­dé­ment ancrés sur la manière dont le monde doit fonc­tionner. Heureu­se­ment, la science est là pour voir les choses en toute objec­ti­vité. En l’occurrence, la méthode utilisée par Jahn est scien­ti­fi­que­ment irré­pro­chable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures univer­sités au monde. En plus, et le fait est suffi­sam­ment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues dispo­nibles à quiconque voulait les analyser à sa manière. Sur cette base, des arguments ont été proposés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses colla­bo­ra­teurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balaye­raient certains résultats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beaucoup de méthodes statis­tiques géné­ra­le­ment acceptées.

Le fait inté­res­sant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot- incroyables. Dans ces condi­tions, la réaction des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argu­men­ta­tion technique pourquoi les conclu­sions sont fausses, et non pas à savoir honnê­te­ment si elles le sont. Je me souviens avoir discuté en mangeant avec un profes­seur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, physicien et père de Michel, sur les sourciers [5] : je racontais les expé­riences ingé­nieuses faites par ce dernier pour essayer de déter­miner s’il y avait oui ou non un « signal du sourcier ». Le fait même de trouver que cette question méritait une réponse argu­mentée m’a valu d’être classé défi­ni­ti­ve­ment dans la catégorie des crétins par mon inter­lo­cu­teur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scien­ti­fique reconnue n’a jamais accepté de publier les résultats de PEAR, indé­pen­dam­ment d’une trans­pa­rence métho­do­lo­gique absolue.

Contrai­re­ment à une idée reçue, les revues scien­ti­fiques publient régu­liè­re­ment des résultats faux, et c’est normal : c’est unique­ment par la publi­ca­tion que d’autres équipes peuvent répéter les expé­riences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut appa­raître concer­nant la signi­fi­ca­tion et la portée éven­tuelle des résultats initiaux. Dans le cas des résultats de PEAR, personne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scien­ti­fique explique l’anathème jeté sur Jacques Benve­niste dans l’affaire que des jour­na­listes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Benve­niste a eu beau contrer un par un les arguments de ses pairs et détrac­teurs, faire repro­duire ses expé­riences par d’autres labo­ra­toires que le sien [6], analyser diffé­rem­ment les données en s’associant à une équipe reconnue de statis­ti­ciens [7], changer de modèle biolo­gique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui repro­chait c’était ses résultats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Revenons à PEAR. Les résultats sont fasci­nants, mais pas néces­sai­re­ment choquants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La première éven­tua­lité n’est pas très diffé­rente d’un problème bien connu en mécanique quantique : un obser­va­teur modifie l’état d’un système physique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éven­tua­lité, elle peut paraître plus surpre­nante mais elle n’est pas inédite : un exemple classique est le positron qui par beaucoup d’aspects peut être compris comme un électron qui remon­te­rait le temps. On parle parfois aussi très sérieu­se­ment de rétro­cau­sa­tion, c’est-à-dire d’événements présents influencés par le futur, pour analyser notamment des situa­tions d’enchevêtrement quantique [10]. Pourquoi accepte-t-on des expli­ca­tions de cet ordre dans certains domaines et qu’on les rejette de manière épider­mique dans d’autres ?

La seule expli­ca­tion qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scien­ti­fiques doutent de la méthode scien­ti­fique elle-même et que dans ces condi­tions c’est  toujours le « bon sens » et la convic­tion, c’est à dire les préjugés, qui ont le dernier mot. Le raison­ne­ment libre et non orienté n’est possible que dans des contextes où il n’y a pas de convic­tion a priori possible. On accepte des recherches débridées sur les parti­cules élémen­taires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le raison­ne­ment vient souvent ratio­na­liser a poste­riori ce qui est tenu intui­ti­ve­ment pour vrai [11]. Refuser de parler objec­ti­ve­ment des sourciers était, pour ce profes­seur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capacités d’analyse.

Or, des faits bien docu­mentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la convic­tion, même en ce qui concerne notre envi­ron­ne­ment immédiat. Les cas de construc­tion de souvenirs, par exemple, montrent à quel point une convic­tion peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi instruc­tive [12]. Un autre exemple inté­res­sant est celui des spec­tacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonc­tionne parce que le magicien cache à sa victime ce qu’il fait. Des systèmes de eye-tracking montrent pourtant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direction, ce qui suggère que le truc exploite un mécanisme cognitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vrai­sem­blable que des méca­nismes du même ordre soient à l’œuvre dans la percep­tion que nous avons de notre envi­ron­ne­ment physique immédiat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phéno­mènes macro­sco­piques qui échap­paient à notre conscience, pour des raisons qui gagne­raient elles-mêmes à être élucidées. La première étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possi­bi­lité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong question, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Corre­la­tions of Random Binary Sequences with Pre-Stated Operator Intention: A Review of a 12-Year Program. J. Scien­tific Explo­ra­tion, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Diffe­rences in Human/Machine Anomalies, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jefferys, Bayesian Analysis of Random Event Generator Data, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sourciers, Presse Univer­si­taire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des condi­tions imposée par Nature à Benve­niste pour publier ses résultats était qu’ils soient confirmés préa­la­ble­ment par d’autres labo­ra­toires que le sien ; l’article par lequel le scandale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) présen­tait donc les résultats de 4 équipes de recherche : celle de Benve­niste, une italienne, une cana­dienne, et une israé­lienne.
[7] J. Benve­niste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cornillet, B. Poitevin, A. Spira, L’agitation de solutions hautement diluées n’induit pas d’activité biolo­gique spéci­fique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beauvais, L’âme des molécules — une histoire de la «mémoire de l’eau», Collec­tion Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; dispo­nible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, chapitre 27, Pygmalion : 1979) rapporte un cas frappant de deux concep­tions biolo­giques pourtant contraires -à propos des rapports entre phylo­ge­nèse et onto­ge­nèse- qui furent utilisées succes­si­ve­ment pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colo­ni­sa­tion de l’Afrique.
[12] TED​.com: Oliver Sacks, What hallu­ci­na­tion reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nouvelle science : la neuro­magie, Pour la Science, 377, mars 2009.

Notre vision distordue du monde

Alisa Miller, chef de Public Radio Inter­na­tional, évoque avec humour les méca­nismes par lesquels les médias améri­cains offrent une vision distordue du monde pour épancher une soif modeste mais réelle d’informations inter­na­tio­nales. Avec des statis­tiques et des graphiques parti­cu­liè­re­ment éclai­rants.

Ceci en écho lointain à un ancien billet.

avk

Asterion

Nous nous trouvons devant un paradoxe : la multi­pli­ca­tion des vecteurs d’information crée une nébuleuse qui nuit à la trans­mis­sion de la connais­sance.

Trois facteurs inter­dé­pen­dants concourent à l’expliquer : la tech­no­logie, la complexité et l’économie.

George Frederick Watts

1. Parmi tous les outils d’acquisition de connais­sance que j’utilise quoti­dien­ne­ment, mon iPhone gère une dizaine de proto­coles diffé­rents donnant chacun accès une masse infor­ma­tion­nelle que mon esprit assimile comme infinie. Notre lecture devient rapide, nous rebon­dis­sons de texte en texte, suivant un fil indéfini qui s’estompe un peu plus à chaque rebond. Nous en dégageons des impres­sions floues et avons de plus en plus de mal à synthé­tiser ce que nous avons retenu de cette immersion.
Sur le plan social, la situation est encore pire : notre société occi­den­tale rend les outils d’édition et de partage acces­sibles à chacun, mais sans ces outils complé­men­taires que sont le respect du texte, le transfert des réfé­rences, la véri­fi­ca­tion des sources, l’examen de la perti­nence. On flashe? Un clic et c’est envoyé. Et chacun de ces envois contribue un peu plus à noyer l’information porteuse du savoir originel, le texte de référence.
À force de trans­mis­sions partielles, de commen­taires, de copier-coller, de négli­gences volon­taires ou non, la distance entre l’information et la connais­sance s’est creusée.

2. L’effondrement du moder­nisme ne peut s’expliquer que par l’irréductible complexité du monde. Il y a deux géné­ra­tions, nous vivions dans un monde infini dont nous pensions pouvoir maîtriser les para­mètres fonda­men­taux. Aujourd’hui, nous nous heurtons à la finitude des ressources et à notre inca­pa­cité à dresser des modèles fiables à court terme d’éléments aussi impor­tants que la météo, les popu­la­tions de poissons ou la finance mondiale.
Nous sommes donc résignés, dans le meilleur des cas, à des poli­tiques de très courts termes, à des actions purement locales ou à des options très aléa­toires.

3. Cette confusion infor­ma­tion­nelle et ces limi­ta­tions déci­sion­nelles se révèlent être des sources de profits impor­tants pour de nombreux grou­pe­ments d’intérêts. Les enjeux dégagés par les domaines de l’environnement ou des nouvelles tech­no­lo­gies impliquent direc­te­ment les modèles socioé­co­no­miques plané­taires, et sont d’une impor­tance capitale tant pour les ONG que pour les multi­na­tio­nales ou les entités poli­tiques. Ces derniers utilisent le nuage de fumée qu’est devenue l’information afin d’atteindre leurs objectifs, et la diffi­culté de modéliser certains phéno­mènes complexes rend difficile la réfu­ta­tion de leurs poli­tiques.
Pourtant, portés par leur optimisme, certains vont trop loin et propagent des infor­ma­tions faci­le­ment réfu­tables. Certains camouflent des positions idéo­lo­giques par un maquillage pseudo-rationnel ou, au contraire, masquent par la séduction facile des construc­tions vouées à l’échec.

L’objectif de ce blog est de contri­buer à favoriser l’accès à la connais­sance de notre monde, des prin­ci­paux problèmes qu’il traverse et des solutions envi­sa­gées. Nous voulons donner des clés pour ouvrir les portes et des masses pour abattre les murs. Pour cela, nous n’avons pas d’autre choix que d’être ambitieux. C’est pourquoi nous ne pouvons pas négliger ce sans quoi rien ne vaudrait la peine de continuer : la beauté et le plaisir.

Nous pensons que la raison peut s’exprimer sans étouffer la passion, ni la passion la raison.

Nous pensons que la sensi­bi­lité et l’intelligence doivent guider nos démarches.

Nous pensons même que c’est la seule façon de s’en sortir.

avk

Diigo : Social Information Networking

Le social book­mar­king est apparu en 2005 avec de​.licio​.us dont le succès provient en grande partie… de son succès. C’est brouillon, confus mais tout le monde y est, ce qui – en matière de socia­li­sa­tion – a son impor­tance. En 2006 est apparu Stum­bleUpon, plus structuré et permet­tant de dire d’un clic « j’aime » ou « j’aime pas », d’intégrer son propre site, de maintenir un petit blog et surtout d’intégrer un réseau social plus chaud (au sens de Marshall McLuhan). Bon, cela me donnait surtout l’impression que cela servait surtout à tromper l’ennui. Une floppée d’autres sites émer­gèrent dans ma plus grande indif­fé­rence.

En 2006 surgit Ma•gnolia qui offrait quatre choses impor­tantes : l’importation facile des signets du navi­ga­teur, une interface lumineuse, la possi­bi­lité de créer des groupes et celle de rendre des signets privés. C’était devenu mon outil pour partager mes décou­vertes avec des amis, et pour m’assurer une acces­si­bi­lité à mes signets lors de mes dépla­ce­ments. J’y ai découvert aussi quelques sites inté­res­sants. Pourtant, je vais quitter Ma•gnolia alors même qu’il fait le choix audacieux de l’open source.

Je vais quitter Ma•gnolia parce que la version 3 de Diigo est très étonnante.

Diigo est un site de social book­mar­king que j’utilisais pour une option fantas­tique : celle qui permet de surligner des passages. Lorsque je rédige un article, j’ai pris l’habitude, grâce à l’extension de Diigo, de surligner les passages impor­tants et de les stocker dans une liste person­nelle créée à cet effet. Dès que je me remets au travail, d’un clic j’ai non seulement accès à mes sources mais encore aux passages surlignés. Épatant, même si l’usage que j’en faisais était très personnel. De fait, l’aspect social de Diigo était handicapé par plusieurs lourdeurs struc­tu­relles.

Dans sa version 3, relookée aujourd’hui même, une fois votre compte ouvert et l’extension installée sur votre navi­ga­teur, tout se passe comme dans un rêve. Lorsqu’un site vous plait, surlignez éven­tuel­le­ment les passages impor­tants et envoyez-le à Diigo : une fenêtre vous permettra de donner une descrip­tion, d’en choisir le caractère privé ou public, de prévenir Twitter, d’ajouter ce signet à une liste que vous aurez préa­la­ble­ment créée, d’informer un groupe etc.

Ulté­rieu­re­ment, vous retrou­verez ce site avec le surli­gnage, mais vous verrez aussi qui d’autre l’a mis en signet public et quelles anno­ta­tions y ont été ajoutées par la commu­nauté.

Parmi la centaine de nouveautés de la version 3, j’en épingle cinq qui, ensemble, motivent ce billet.

  1. Tous vos signets Diigo se trouvent direc­te­ment acces­sibles dans votre barre latérale, rendant désuets vos signets locaux.
  2. Par la même barre latérale, il est possible de voir ce que les gens disent du site sur lequel vous êtes en train de surfer. Je ne suis pas certain que cela ne me fatiguera pas rapi­de­ment mais pour le moment, c’est assez bluffant.
  3. Il est désormais possible à une équipe (de cher­cheurs ou de rédac­teurs par exemple) de voter sur un élément, mais aussi sur un diction­naire de mots-clés afin d’éviter de voir ces pléthores de tags syno­ny­miques ou mal ortho­gra­phiés qui polluent géné­ra­le­ment ce genre de sites.
  4. L’option People like me vous permet, sur base de vos derniers signets, de découvrir les gens qui partagent le plus vos intérêts et dès lors, d’augmenter vos chances de découvrir non seulement des sites mais surtout des contenus inté­res­sants.
  5. Le partage n’est pas limité à la sphère Diigo : Twitter, FaceBook et l’email sont à votre portée pour partager avec ceux de vos amis qui ne sont pas encore sur Diigo.

Diigo offre désormais une solution efficace à diffé­rentes préoc­cu­pa­tions qui dépassent de loin le simple social networ­king. C’est désormais un outil majeur pour quiconque désire struc­turer, stocker et partager en ligne une infor­ma­tion qui ne se limite par à une URL.

Voir clair

La complexité envahit toute notre sphère de connais­sance. Nous ne pouvons plus faire semblant que le monde est simple.

Comprendre les soubre­sauts de la finance, l’évolution de la biodi­ver­sité, les mouve­ments des sociétés, l’impact de nouveautés tech­no­lo­giques demande de faire appel à un ensemble important de para­mètres inter­dé­pen­dants. La présen­ta­tion textuelle de ces données ne permet plus guère de percevoir les phéno­mènes qu’elles décrivent et une impor­tance nouvelle investit l’art de la visua­li­sa­tion. The Art of Complex Problems Solving est à ce titre auto-réfé­ren­tiel.

Quelques sites méritent d’être réfé­rencés :

A tout seigneur tout honneur, Visual­com­plexity est le site de référence pour la modé­li­sa­tion des réseaux complexes : colla­bo­ra­tion sur des projets culturels, simi­la­rités cultu­relles sur base des achats, inter­dé­pen­dance des facteurs d’obésité ou encore une repré­sen­ta­tion de la blogo­sphère de Singapore. L’exemple ci-dessous illustre par exemple la biochimie du méta­bo­lisme humain.

Le blog Urban Carto­graphy collecte des visua­li­sa­tions de systèmes aussi variés que les relations de Lou Bega ou les proba­bi­lités des causes de décès (tiens, on a deux fois plus de chances de mourir d’un coup de feu que de se faire renverser par une voiture…) Les sources ne sont pas toujours clai­re­ment indiquées, et la fiabilité des données sujette à caution. Reste la qualité et la créa­ti­vité de certaines planches.

Stran­ge­maps est lui tota­le­ment dédié à la carto­gra­phie illus­tra­tive, proposant des cartes géogra­phiques contem­po­raines ou non mettant en pers­pec­tive une problé­ma­tique onto­lo­gique, sociale ou géopo­li­tique. L’exemple suivant illustre le chemi­ne­ment de Neil Amstrong sur la Lune compa­ra­ti­ve­ment à un terrain de football :

Gapminder est un outil que j’affectionne tout parti­cu­liè­re­ment. Une centaine de données récentes (prin­ci­pa­le­ment écono­miques et démo­gra­phiques) en abcisse, et autant en ordonnées. Comment se répar­tissent les espé­rances de vie en fonction des revenus annuels? Dans quelle mesure les dépenses mili­taires sont-elles liées à l’analphabétisme? Vous sélec­tionnez et vous analysez. Difficile de faire mieux en matière d’interactivité et de clarté.

Et puis, il y a Indexed, le blog de Jessica Hagy, qui décrit la vie, l’univers et le reste au moyen de petits diagrammes de Venn. Je crois que Jessica comprend tout. Et moi-même, j’y vois désormais un peu plus clair…

La forme et la matière

So what is this mind of ours: what are these atoms with conscious­ness? Last week’s potatoes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remémorer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me souviens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu’il n’y a là rien de bien surpre­nant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je prétends n’avoir pas assisté à ces épisodes dont je me souviens si bien. Pas plus que vous d’ailleurs.

Des analyses de traceurs radio­ac­tifs montrent que les molécules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est remplacée. Prati­que­ment, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le consti­tuaient durant notre enfance. Comme le résume mali­cieu­se­ment Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine dernière qui sont aujourd’hui le support matériel de nos souvenirs d’enfance! Ou pire. Du souvenir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre identité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constam­ment remplacée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos souvenirs, notre conscience, nos senti­ments, n’ont comme support matériel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tour­billon qui est à chaque instant fait d’une eau diffé­rente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Compre­nons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tour­billon, nous ne sommes que la forme du tour­billon.

Steve Grand, le créateur du jeu infor­ma­tique Creatures, suggère qu’il n’y a pas de diffé­rence fonda­men­tale entre la forme et la matière [3]. La diffé­rence que nous percevons pourrait bien n’être qu’un biais anthro­po­cen­trique [1]. Consi­dé­rons l’électron. On le considère comme une particule maté­rielle, mais on ne détecte sa présence que par ses effets élec­tro­ma­gné­tiques. De beaucoup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une défor­ma­tion du champ élec­tro­ma­gné­tique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ élec­tro­ma­gné­tique ce que le tour­billon est à l’eau : une forme persis­tante. Idem du proton. Et quand un proton et un électron se rencontrent, ils créent une nouvelle forme persis­tante : l’atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus complexe qui mène à la vie et à la conscience par une hiérar­chi­sa­tion des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme persis­tante de plus, dont la nature n’est pas fonda­men­ta­le­ment diffé­rente des autres phéno­mènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://​www​.ted​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​t​a​l​k​s​/​r​i​c​h​a​r​d​_​d​a​w​k​i​n​s​_​o​n​_​o​u​r​_​q​u​e​e​r​_​u​n​i​verse.html
[2] Tor Norre­tran­ders, « Permanent rein­car­na­tion »,
http://​www​.edge​.org/​q​2​0​0​8​/​q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the ineffable: an engi­nee­ring approach to conscious­ness »
http://​machi​nes​li​keus​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​E​ffing.html

Le centre de Wikipedia

Le centre d’un cercle est le point équi­dis­tant aux points de sa circon­fé­rence. Cette simple défi­ni­tion dépend des symétries parti­cu­lières du cercle. Si l’on considère une figure aussi simple que le triangle, ce ne sont pas moins de 3.000 points qui peuvent être qualifiés de centres (centre de gravité, ortho­centre, centre du cercle inscrit…)

Attachons-nous au centre de gravité. C’est le point pour lequel la somme des distances qui le séparent des autres points de l’objet est minimale. Pour connaître le centre (de gravité) d’un pays, il suffit ainsi d’en découper la frontière dans une plan­chette de bois et de faire tenir cet objet en équilibre sur un doigt. Le doigt pointe alors sur le centre du pays.

Cette défi­ni­tion peut s’appliquer à tout réseau pour autant que la notion de distance soit définie comme le nombre d’intermédiaires néces­saires pour en relier deux éléments. C’est le principe du nombre d’Erdös [1] ou de celui de Bacon [2].

Dès 1929, l’écrivain Frigyes Karinthy imagina le concept des Six degrés de sépa­ra­tion, selon lequel toute personne sur le globe peut être reliée à toute autre par une chaîne de six maillons de relations indi­vi­duelles au maximum. Stanley Milgram étudia cette thèse dans son Étude du petit monde qui constitue un fondement capital pour l’analyse des réseaux sociaux. FaceBook, Wikipedia et le P2P reposent en grande partie sur ces fonda­tions. L’une des consé­quences avérées est que c’est la solidité des liens faibles qui donne aux réseaux sociaux leurs cohé­rences.

C’est sur ces bases que Stephen Dohan s’est posée une question toute simple : quel est le centre de Wikipedia? Autrement dit, quel est l’article le plus proche de tous les autres, celui qui mini­mi­sera le nombre de clics à effectuer pour atteindre un article arbi­traire?

La réponse est «2007″, éloignée en moyenne des autres articles de 3,65 clics. Mais cette page est triviale car il s’agit en fait d’une longue liste. En ne consi­dé­rant que les articles, le centre de Wikipedia est «United Kingdom», moyen­ne­ment distante des autres de 3,67 clics. Il est suivi de «Billie Jean King» (3,68 clics) et de «United States» (3,69 clics).

Le Royaume Uni et les États-Unis ne surprennent guère… mais qui est donc Billie Jean King? Une ancienne joueuse de tennis à la biogra­phie parti­cu­liè­re­ment détaillée. Se trouver au centre facilite les contacts mais ne les stimule pas.

avk

Notes

[1] Le nombre d’Erdös d’un mathé­ma­ti­cien peut être défini de la façon suivante:

  • Le nombre d’Erdős de Paul Erdős vaut zéro ;
  • le nombre d’Erdős d’un mathé­ma­ti­cien M est le plus petit nombre d’Erdős de tous les mathé­ma­ti­ciens avec qui M a cosigné un article mathé­ma­tique, plus un (si M a un nombre de Erdős qui vaut 1, cela signifie qu’il a écrit un article avec Erdős) ;
  • si M n’a cosigné aucun article avec ces mathé­ma­ti­ciens, il a par défi­ni­tion un nombre d’Erdős infini.

[2] Le nombre de (Kevin) Bacon est au cinéma ce que le nombre d’Erdös est aux mathé­ma­tiques. Ronald Reagan a un nombre de Bacon de 2 : Il a tourné en 61 The Young Doctors avec l’acteur Eddie Albert, lequel a joué dans The Big Picture avec Kevin Bacon.

Réfé­rences

Dolan, Stephen. The Six Degrees of Wikipedia.

Grano­vetter, Mark. The Strength of Weak Ties; American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6., May 1973, pp 1360–1380

Milgram, Stanley and J. Travers. An Expe­ri­mental Study of the Small World Problem , Socio­metry, 1969, Vol. 32, No. 4. (1), pp. 425–443.

Running the Numbers : An American Self-Portrait

Chris Jordan propose un regard saisis­sant sur la société améri­caine.

L’artiste est souvent tenté d’utiliser l’émotion suscitée par une image pour induire un propos politique : un oiseau mazouté, un enfant-soldat… Mais dans quelle mesure cette image est-elle repré­sen­ta­tive?

À l’inverse, les chiffres décrivant notre empreinte écolo­gique ou les statis­tiques de ventes d’armes apportent plus de rigueur pour adopter une position, mais ces chiffres sont froids, peu rassem­bleurs, voire même hors de portée de nos capacités de repré­sen­ta­tion.

Les images de Chris Jordan visua­lisent des quantités brutes : les quinze millions de feuilles de papiers utilisées toutes les cinq minutes aux États-Unis, ou les deux millions de bouteilles en plastique utilisées dans ces mêmes cinq minutes.


[ Chris Jordan ]