Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expérience qui nous semble inéluctable : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les mécanismes de la sélection naturelle qui ont permis l'apparition de l'espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes générations disparaissent si on veut que les nouvelles s'imposent. Et les décès purement accidentels ne suffisent pas. Le fait de limiter naturellement la durée de vie cellulaire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l'évolution et, par conséquent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrètement, l'apoptose est liée à la dégradation des télomères, ces bouchons terminaux des chromosomes qui tiennent fonctionnellement du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaussures. Ces structures sont synthétisées par une enzyme, la télomérase, lors du processus de réplication de l'ADN. Si la télomérase est très active durant la période embryologique et foetale, elle ne s'exprime plus guère après que dans les cellules germinales et dans certaines cellules cancéreuses.

Les cellules somatiques, dépourvues totalement ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protection des télomères qui disparaissent après une cinquantaine de divisions. Les chromosomes subissent par conséquent les mitoses ultérieures avec des dommages (altération de l'information, fusion de deux chromosomes...) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellulaire et au vieillissement de l'organisme.

Comme l'explique Richard Dawkins 1 : « .../ les gènes qui réussissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se reproduire. (...) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retardement sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (...) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simplement parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simulations informatiques d'André C. R. Martins 2 mettent en présence des populations d'organismes immortels avec des compétiteurs mortels. Elles démontrent clairement que « When conditions change, a senescent species can drive immortal competitors to extinction. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder individuals. When there is change and mutation, each generation is slightly better adapted to the new conditions, but some older individuals survive by chance. Senescence can eliminate those from the genetic pool. Even though individual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the individual that is selected but its lineage. While senescence damages the individuals and has an evolutionary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing conditions. We age because the world changes. »

Évolution des simulations d'André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des organismes dotés de mécanismes de préservation qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardigrades3, mais bien d'organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des organismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expression.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d'une même espèce, n'est pas le seul mode de reproduction. La plupart des organismes se reproduisent par scissiparité. Dans ce cas, l'avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l'instar des cellules germinales des pluricellulaires, de nombreux unicellulaires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d'une mort programmée et jouissent d'une immortalité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étrangement, ils ne sont pas seuls à être exemptés d'apoptose et certains organismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l'immortalité. C'est le cas de la méduse Turritopsis nutricula qui peut - en réponse à des conditions difficiles - retourner à l'état de polype, lequel a la possibilité de se multiplier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) constituent un autre exemple intéressant car certains sont dotés comme nous d'une sexualité tandis que les autres se reproduisant par scissiparité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indéfiniment en reconstituant les tissus nécessaires. Et ce sans que l'on observe de différence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l'activité de la télomérase, protectrice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n'est pas un mécanisme inéluctable.

Mais qu'est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l'existence d'un Dieu et la survie de l'esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n'est pas tant la fin de la vie que la fin de l'esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c'est la vieillesse. « Mourir cela n'est rien. Mais vieillir... » C'est que, nous l'avons vu, la vieillesse n'est rien d'autre que l'accumulation de petites morts cellulaires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonctionnements, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d'immortalité peut prendre deux directions. La première est biologique mais semble semée d'embûches. En effet, le phénomène d'apoptose qui condamne nos cellules est - par le même mécanisme - notre meilleure protection contre le cancer. D'autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d'enregistrer des résultats intéressants. 6

La seconde direction est informatique. Elle consiste à sauver l'esprit avant que la dégradation biologique de l'individu ne l'atteigne...

Projets d'immortalité

Si les rêves d'immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l'idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l'information contenue dans nos cerveaux n'est ni neuve ni extraordinaire. L'hypothèse de l'IA forte 7 gagne en crédibilité chaque jour, permettant de penser que l'expression de cette information ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspirations et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliardaire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de transplanter un cerveau humain dans un robot humanoïde d'ici une dizaine d'années ans. Une étape ultérieure sera de remplacer le cerveau biologique par un cerveau artificiel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet particulier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entreprise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants importants. Tout d'abord, une accélération foudroyante de notre compréhension des processus de l'esprit et des technologies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une privatisation de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes administrations telles que la NASA. Cette convergence confère à l'intelligence humaine un bras de levier exceptionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus importante de toutes celles que l'humanité ait vécues. Du fait des facilités d'interfaçage des individus numérisés, d'autoreprogrammabilité et de reproductibilité, la notion même d'individualité perdra vite toute signification.

Face à un tel changement, toute tentative de prévision semble absurde... si ce n'est celle qu'Haldane fit il y a plus d'un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n'est à l'abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senescence as an Adaptation. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardigrades peuvent ralentir leur métabolisme de telle manière qu'il semble totalement à l'arrêt (cryptobiose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). "Reversing the Life Cycle: Medusae Transforming into Polyps and Cell Transdifferentiation in Turritopsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)". The Biological Bulletin (Biological Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere maintenance and telomerase activity are differentially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhibition of activated pericentromeric SINE/Alu repeat transcription in senescent human adult stem cells reinstates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l'Intelligence Artificielle forte, il est possible de construire une machine consciente d'elle-même et disposant de sentiments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « sentiments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://2045.com/ 

Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

English version available here.

Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coefficients empiriques ont pu être déterminés sur plusieurs ordres de grandeur dans des conditions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disciplines, de l'écologie à la sociologie. Vient ensuite le suivi systématique des innombrables sources d'information numériques sur l'actualité dont nous dispososons dorénavant, approche connue sous le nom de culturomique (note 3). Finalement, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polémologues (Bouthoul, 1962) et dont le dépassement conduit à des changements qualitatifs a été remis à l'honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimentaires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux, en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publications scientifiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empiriques

Commençons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d'actes de guerre en Afghanistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opérations dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingénieurs, des physiciens et un économiste. A l'époque de la publication, Bohorquez travaillait au Department of Industrial Engineering and CEIBA Complex Systems Research Center à l'Universidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scientifiques qui cosignent l'article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disciplines, de la biologie à la sociologie en passant par l'informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l'université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en collaboration.

Que disent ces articles? D'abord qu'il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l'intervalle entre deux attaques terrroristes (ou actions belliqueuses). Cet intervalle a tendance à raccourcir en même temps que les terroristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidemment). Il existe aussi un rapport simple entre l'importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la "taille" des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu'ils relient de manière quantitative certains comportements humains violents ou non (au-delà du terrorisme, donc), l'écologie et certains modèles économiques (ce n'est pas par hasard que nous avons l'éco-logie et l'éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d'autres études (Bettencourt et al, 2007; Bettencourt et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d'habitants) et une collection disparate d'indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d'inventeurs en passant par la consommation  d'électtricité des ménages et la densité des stations d'essence. Ces travaux permettent eux aussi de "prédire" la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d'indicateurs sont liés à la population comme variable indépendante, laquelle population est très prévisible puisque la majorité des êtres humains qui peupleront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projections de population faites au cours de l'immédiat après-guerre (je parle de 1940-45) se sont avérées étonnamment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: historique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d'un indice de prix des denrées alimentaires.

2. Culturomique

Récemment, d'autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévisions d'une manière radicalement différente, basée sur le fait que nous disposons maintenant d'énormes bases de données numériques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et internationaux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les techniques d'exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur association avec d'autres termes, ainsi que leur ton et leur géolocation. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolocation constituent la principale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes "postifs" ou "négatifs" comme "terrible", "amélioration" ou "heureux". La géolocation consiste simplement à situer géographiquement tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle "culturomique" (note 3) lui a permis de faire des prévisions à court terme relatives aux révolutions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l'Arabie Saoudite jusqu'en 2012. Appliquée à la localisation de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid étatsunien a finalement eu raison de lui.

3. Dépassement de seuils critiques

Je terminerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une description très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s'agit d'un autre Johnson que l'auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une association historique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimentaires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concordance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révolutions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclusion

Dans l'ensemble, ces méthodes sont intéressantes, et l'engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Bettencourt et al.) témoignent de l'intérêt des milieux scientifiques comme de celui de la prese généraliste pour les prévisions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l'abondance des données disponibles plus qu'à la nouveauté des approches. D'une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l'importance et de l'efficacité de l'internet. La note de Leetari, par exemple, n'a pas souffert de sa publication sur un site jusqu'alors confidentiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d'oeil. La phrase est extraite avec quelques modifications mineures de Wikipedia: La psychohistoire est une science imaginée par l'auteur de science-fiction Nat Schachner et développée plus largement par Isaac Asimov (1920-1992) dont le but est de prévoir l'Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique.

Note 2 : La partie supérieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie inférieure (b): 8 événements par jour ne se produisent pratiquement jamais, alors quer 30% des jours sont caractérisés par deux événements.

Note 3 : culturomics en anglais. Comme thermodynamics devient "la thermodynamique" et cyndinics "la cyndinique" j'ai osé le terme de "culturomique"

References

Bettencourt, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, innovation, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Bettencourt, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more productive and efficient as they grow. 305(3):51-53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quantifies human insurgency. Nature 462:911-914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite bibliothèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve population forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Disponible sur le net. Voir aussi http://www.esri.com/library/whitepapers/pdfs/evaluating-population.pdf et http://www.ageing.ox.ac.uk/files/workingpaper_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casualties. Nature 462:836. L'article de Gilbert est une présentation du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collective Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Escalations in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81-84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Instability in North Africa and the Middle East. http://arxiv.org/abs/1108.2455v1. L'article est téĺéchargeable.

K.H.Leetaru. 2011. Culturomics: forecasting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publication. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2-0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des animations intéressantes.

 

Science, conscience et non-science

Science is the belief in the ignorance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Princeton jusqu’en 2007 un laboratoire particulier nommé PEAR : Princeton Engineering Anomalies Research. Ce laboratoire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phénomènes difficiles à prévoir et parfois étranges dans des circuits électroniques [1]. Les activités du laboratoire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la problématique initiale devient de mieux en mieux comprise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les interactions complexes qui peuvent exister entre des circuits électroniques et leurs utilisateurs, en relation avec leur état de conscience.

Une expérience célèbre de PEAR est basée sur des générateurs de nombres aléatoires [2]: ce sont des circuits électroniques qui génèrent de manière imprévisible une séquence de 0 et de 1, avec une probabilité de 1/2 extrêmement bien calibrée.  L’expérience consiste à demander à un utilisateur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime explicitement un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le générateur. Les résultats ont été accumulés au cours d’une dizaine d’années, par une centaine d’expérimentateurs.

A expérience surprenante, résultats surprenants : la fréquence de 0 et de 1 dans la séquence générée est corrélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quantité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indiscutable d’un point de vue statistique. On observe aussi une grande variabilité d’un individu à un autre : certains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), certains obtiennent préférentiellement des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résultats vous choquent au point que vous soupçonniez une falsification obscurantiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des préjugés profondément ancrés sur la manière dont le monde doit fonctionner. Heureusement, la science est là pour voir les choses en toute objectivité. En l’occurrence, la méthode utilisée par Jahn est scientifiquement irréprochable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures universités au monde. En plus, et le fait est suffisamment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues disponibles à quiconque voulait les analyser à sa manière. Sur cette base, des arguments ont été proposés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses collaborateurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balayeraient certains résultats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beaucoup de méthodes statistiques généralement acceptées.

Le fait intéressant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot- incroyables. Dans ces conditions, la réaction des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argumentation technique pourquoi les conclusions sont fausses, et non pas à savoir honnêtement si elles le sont. Je me souviens avoir discuté en mangeant avec un professeur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, physicien et père de Michel, sur les sourciers [5] : je racontais les expériences ingénieuses faites par ce dernier pour essayer de déterminer s’il y avait oui ou non un « signal du sourcier ». Le fait même de trouver que cette question méritait une réponse argumentée m’a valu d’être classé définitivement dans la catégorie des crétins par mon interlocuteur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scientifique reconnue n’a jamais accepté de publier les résultats de PEAR, indépendamment d’une transparence méthodologique absolue.

Contrairement à une idée reçue, les revues scientifiques publient régulièrement des résultats faux, et c’est normal : c’est uniquement par la publication que d’autres équipes peuvent répéter les expériences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut apparaître concernant la signification et la portée éventuelle des résultats initiaux. Dans le cas des résultats de PEAR, personne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scientifique explique l’anathème jeté sur Jacques Benveniste dans l’affaire que des journalistes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Benveniste a eu beau contrer un par un les arguments de ses pairs et détracteurs, faire reproduire ses expériences par d’autres laboratoires que le sien [6], analyser différemment les données en s’associant à une équipe reconnue de statisticiens [7], changer de modèle biologique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui reprochait c’était ses résultats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Revenons à PEAR. Les résultats sont fascinants, mais pas nécessairement choquants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La première éventualité n’est pas très différente d’un problème bien connu en mécanique quantique : un observateur modifie l’état d’un système physique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éventualité, elle peut paraître plus surprenante mais elle n’est pas inédite : un exemple classique est le positron qui par beaucoup d’aspects peut être compris comme un électron qui remonterait le temps. On parle parfois aussi très sérieusement de rétrocausation, c'est-à-dire d’événements présents influencés par le futur, pour analyser notamment des situations d’enchevêtrement quantique [10]. Pourquoi accepte-t-on des explications de cet ordre dans certains domaines et qu’on les rejette de manière épidermique dans d’autres ?

La seule explication qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scientifiques doutent de la méthode scientifique elle-même et que dans ces conditions c'est  toujours le « bon sens » et la conviction, c'est à dire les préjugés, qui ont le dernier mot. Le raisonnement libre et non orienté n'est possible que dans des contextes où il n’y a pas de conviction a priori possible. On accepte des recherches débridées sur les particules élémentaires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le raisonnement vient souvent rationaliser a posteriori ce qui est tenu intuitivement pour vrai [11]. Refuser de parler objectivement des sourciers était, pour ce professeur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capacités d’analyse.

Or, des faits bien documentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la conviction, même en ce qui concerne notre environnement immédiat. Les cas de construction de souvenirs, par exemple, montrent à quel point une conviction peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi instructive [12]. Un autre exemple intéressant est celui des spectacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonctionne parce que le magicien cache à sa victime ce qu’il fait. Des systèmes de eye-tracking montrent pourtant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direction, ce qui suggère que le truc exploite un mécanisme cognitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vraisemblable que des mécanismes du même ordre soient à l’œuvre dans la perception que nous avons de notre environnement physique immédiat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phénomènes macroscopiques qui échappaient à notre conscience, pour des raisons qui gagneraient elles-mêmes à être élucidées. La première étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possibilité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong question, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Correlations of Random Binary Sequences with Pre-Stated Operator Intention: A Review of a 12-Year Program. J. Scientific Exploration, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Differences in Human/Machine Anomalies, J. Scientific Exploration, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jefferys, Bayesian Analysis of Random Event Generator Data, J. Scientific Exploration, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sourciers, Presse Universitaire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des conditions imposée par Nature à Benveniste pour publier ses résultats était qu’ils soient confirmés préalablement par d’autres laboratoires que le sien ; l’article par lequel le scandale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) présentait donc les résultats de 4 équipes de recherche : celle de Benveniste, une italienne, une canadienne, et une israélienne.
[7] J. Benveniste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cornillet, B. Poitevin, A. Spira, L’agitation de solutions hautement diluées n’induit pas d’activité biologique spécifique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beauvais, L'âme des molécules - une histoire de la "mémoire de l'eau", Collection Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; disponible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scientific Exploration, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, chapitre 27, Pygmalion : 1979) rapporte un cas frappant de deux conceptions biologiques pourtant contraires -à propos des rapports entre phylogenèse et ontogenèse- qui furent utilisées successivement pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colonisation de l’Afrique.
[12] TED.com: Oliver Sacks, What hallucination reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nouvelle science : la neuromagie, Pour la Science, 377, mars 2009.

Notre vision distordue du monde

Alisa Miller, chef de Public Radio International, évoque avec humour les mécanismes par lesquels les médias américains offrent une vision distordue du monde pour épancher une soif modeste mais réelle d'informations internationales. Avec des statistiques et des graphiques particulièrement éclairants.

Ceci en écho lointain à un ancien billet.

avk

Asterion

Nous nous trouvons devant un paradoxe : la multiplication des vecteurs d'information crée une nébuleuse qui nuit à la transmission de la connaissance.

Trois facteurs interdépendants concourent à l'expliquer : la technologie, la complexité et l'économie.

George Frederick Watts

1. Parmi tous les outils d'acquisition de connaissance que j'utilise quotidiennement, mon iPhone gère une dizaine de protocoles différents donnant chacun accès une masse informationnelle que mon esprit assimile comme infinie. Notre lecture devient rapide, nous rebondissons de texte en texte, suivant un fil indéfini qui s'estompe un peu plus à chaque rebond. Nous en dégageons des impressions floues et avons de plus en plus de mal à synthétiser ce que nous avons retenu de cette immersion.
Sur le plan social, la situation est encore pire : notre société occidentale rend les outils d'édition et de partage accessibles à chacun, mais sans ces outils complémentaires que sont le respect du texte, le transfert des références, la vérification des sources, l'examen de la pertinence. On flashe? Un clic et c'est envoyé. Et chacun de ces envois contribue un peu plus à noyer l'information porteuse du savoir originel, le texte de référence.
À force de transmissions partielles, de commentaires, de copier-coller, de négligences volontaires ou non, la distance entre l'information et la connaissance s'est creusée.

2. L'effondrement du modernisme ne peut s'expliquer que par l'irréductible complexité du monde. Il y a deux générations, nous vivions dans un monde infini dont nous pensions pouvoir maîtriser les paramètres fondamentaux. Aujourd'hui, nous nous heurtons à la finitude des ressources et à notre incapacité à dresser des modèles fiables à court terme d'éléments aussi importants que la météo, les populations de poissons ou la finance mondiale.
Nous sommes donc résignés, dans le meilleur des cas, à des politiques de très courts termes, à des actions purement locales ou à des options très aléatoires.

3. Cette confusion informationnelle et ces limitations décisionnelles se révèlent être des sources de profits importants pour de nombreux groupements d'intérêts. Les enjeux dégagés par les domaines de l'environnement ou des nouvelles technologies impliquent directement les modèles socioéconomiques planétaires, et sont d'une importance capitale tant pour les ONG que pour les multinationales ou les entités politiques. Ces derniers utilisent le nuage de fumée qu'est devenue l'information afin d'atteindre leurs objectifs, et la difficulté de modéliser certains phénomènes complexes rend difficile la réfutation de leurs politiques.
Pourtant, portés par leur optimisme, certains vont trop loin et propagent des informations facilement réfutables. Certains camouflent des positions idéologiques par un maquillage pseudo-rationnel ou, au contraire, masquent par la séduction facile des constructions vouées à l'échec.

L'objectif de ce blog est de contribuer à favoriser l'accès à la connaissance de notre monde, des principaux problèmes qu'il traverse et des solutions envisagées. Nous voulons donner des clés pour ouvrir les portes et des masses pour abattre les murs. Pour cela, nous n'avons pas d'autre choix que d'être ambitieux. C'est pourquoi nous ne pouvons pas négliger ce sans quoi rien ne vaudrait la peine de continuer : la beauté et le plaisir.

Nous pensons que la raison peut s'exprimer sans étouffer la passion, ni la passion la raison.

Nous pensons que la sensibilité et l'intelligence doivent guider nos démarches.

Nous pensons même que c'est la seule façon de s'en sortir.

avk

Diigo : Social Information Networking

Le social bookmarking est apparu en 2005 avec de.licio.us dont le succès provient en grande partie... de son succès. C'est brouillon, confus mais tout le monde y est, ce qui – en matière de socialisation – a son importance. En 2006 est apparu StumbleUpon, plus structuré et permettant de dire d'un clic « j'aime » ou « j'aime pas », d'intégrer son propre site, de maintenir un petit blog et surtout d'intégrer un réseau social plus chaud (au sens de Marshall McLuhan). Bon, cela me donnait surtout l'impression que cela servait surtout à tromper l'ennui. Une floppée d'autres sites émergèrent dans ma plus grande indifférence.

En 2006 surgit Ma•gnolia qui offrait quatre choses importantes : l'importation facile des signets du navigateur, une interface lumineuse, la possibilité de créer des groupes et celle de rendre des signets privés. C'était devenu mon outil pour partager mes découvertes avec des amis, et pour m'assurer une accessibilité à mes signets lors de mes déplacements. J'y ai découvert aussi quelques sites intéressants. Pourtant, je vais quitter Ma•gnolia alors même qu'il fait le choix audacieux de l'open source.

Je vais quitter Ma•gnolia parce que la version 3 de Diigo est très étonnante.

Diigo est un site de social bookmarking que j'utilisais pour une option fantastique : celle qui permet de surligner des passages. Lorsque je rédige un article, j'ai pris l'habitude, grâce à l'extension de Diigo, de surligner les passages importants et de les stocker dans une liste personnelle créée à cet effet. Dès que je me remets au travail, d'un clic j'ai non seulement accès à mes sources mais encore aux passages surlignés. Épatant, même si l'usage que j'en faisais était très personnel. De fait, l'aspect social de Diigo était handicapé par plusieurs lourdeurs structurelles.

Dans sa version 3, relookée aujourd'hui même, une fois votre compte ouvert et l'extension installée sur votre navigateur, tout se passe comme dans un rêve. Lorsqu'un site vous plait, surlignez éventuellement les passages importants et envoyez-le à Diigo : une fenêtre vous permettra de donner une description, d'en choisir le caractère privé ou public, de prévenir Twitter, d'ajouter ce signet à une liste que vous aurez préalablement créée, d'informer un groupe etc.

Ultérieurement, vous retrouverez ce site avec le surlignage, mais vous verrez aussi qui d'autre l'a mis en signet public et quelles annotations y ont été ajoutées par la communauté.

Parmi la centaine de nouveautés de la version 3, j'en épingle cinq qui, ensemble, motivent ce billet.

  1. Tous vos signets Diigo se trouvent directement accessibles dans votre barre latérale, rendant désuets vos signets locaux.
  2. Par la même barre latérale, il est possible de voir ce que les gens disent du site sur lequel vous êtes en train de surfer. Je ne suis pas certain que cela ne me fatiguera pas rapidement mais pour le moment, c'est assez bluffant.
  3. Il est désormais possible à une équipe (de chercheurs ou de rédacteurs par exemple) de voter sur un élément, mais aussi sur un dictionnaire de mots-clés afin d'éviter de voir ces pléthores de tags synonymiques ou mal orthographiés qui polluent généralement ce genre de sites.
  4. L'option People like me vous permet, sur base de vos derniers signets, de découvrir les gens qui partagent le plus vos intérêts et dès lors, d'augmenter vos chances de découvrir non seulement des sites mais surtout des contenus intéressants.
  5. Le partage n'est pas limité à la sphère Diigo : Twitter, FaceBook et l'email sont à votre portée pour partager avec ceux de vos amis qui ne sont pas encore sur Diigo.

Diigo offre désormais une solution efficace à différentes préoccupations qui dépassent de loin le simple social networking. C'est désormais un outil majeur pour quiconque désire structurer, stocker et partager en ligne une information qui ne se limite par à une URL.

Voir clair

La complexité envahit toute notre sphère de connaissance. Nous ne pouvons plus faire semblant que le monde est simple.

Comprendre les soubresauts de la finance, l'évolution de la biodiversité, les mouvements des sociétés, l'impact de nouveautés technologiques demande de faire appel à un ensemble important de paramètres interdépendants. La présentation textuelle de ces données ne permet plus guère de percevoir les phénomènes qu'elles décrivent et une importance nouvelle investit l'art de la visualisation. The Art of Complex Problems Solving est à ce titre auto-référentiel.

Quelques sites méritent d'être référencés :

A tout seigneur tout honneur, Visualcomplexity est le site de référence pour la modélisation des réseaux complexes : collaboration sur des projets culturels, similarités culturelles sur base des achats, interdépendance des facteurs d'obésité ou encore une représentation de la blogosphère de Singapore. L'exemple ci-dessous illustre par exemple la biochimie du métabolisme humain.

Le blog Urban Cartography collecte des visualisations de systèmes aussi variés que les relations de Lou Bega ou les probabilités des causes de décès (tiens, on a deux fois plus de chances de mourir d'un coup de feu que de se faire renverser par une voiture...) Les sources ne sont pas toujours clairement indiquées, et la fiabilité des données sujette à caution. Reste la qualité et la créativité de certaines planches.

Strangemaps est lui totalement dédié à la cartographie illustrative, proposant des cartes géographiques contemporaines ou non mettant en perspective une problématique ontologique, sociale ou géopolitique. L'exemple suivant illustre le cheminement de Neil Amstrong sur la Lune comparativement à un terrain de football :

Gapminder est un outil que j'affectionne tout particulièrement. Une centaine de données récentes (principalement économiques et démographiques) en abcisse, et autant en ordonnées. Comment se répartissent les espérances de vie en fonction des revenus annuels? Dans quelle mesure les dépenses militaires sont-elles liées à l'analphabétisme? Vous sélectionnez et vous analysez. Difficile de faire mieux en matière d'interactivité et de clarté.

Et puis, il y a Indexed, le blog de Jessica Hagy, qui décrit la vie, l'univers et le reste au moyen de petits diagrammes de Venn. Je crois que Jessica comprend tout. Et moi-même, j'y vois désormais un peu plus clair...

La forme et la matière

So what is this mind of ours: what are these atoms with consciousness? Last week's potatoes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remémorer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me souviens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu'il n’y a là rien de bien surprenant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je prétends n’avoir pas assisté à ces épisodes dont je me souviens si bien. Pas plus que vous d'ailleurs.

Des analyses de traceurs radioactifs montrent que les molécules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est remplacée. Pratiquement, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le constituaient durant notre enfance. Comme le résume malicieusement Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine dernière qui sont aujourd’hui le support matériel de nos souvenirs d’enfance! Ou pire. Du souvenir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre identité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constamment remplacée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos souvenirs, notre conscience, nos sentiments, n’ont comme support matériel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tourbillon qui est à chaque instant fait d’une eau différente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Comprenons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tourbillon, nous ne sommes que la forme du tourbillon.

Steve Grand, le créateur du jeu informatique Creatures, suggère qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre la forme et la matière [3]. La différence que nous percevons pourrait bien n’être qu’un biais anthropocentrique [1]. Considérons l’électron. On le considère comme une particule matérielle, mais on ne détecte sa présence que par ses effets électromagnétiques. De beaucoup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une déformation du champ électromagnétique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ électromagnétique ce que le tourbillon est à l’eau : une forme persistante. Idem du proton. Et quand un proton et un électron se rencontrent, ils créent une nouvelle forme persistante : l'atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus complexe qui mène à la vie et à la conscience par une hiérarchisation des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme persistante de plus, dont la nature n’est pas fondamentalement différente des autres phénomènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://www.ted.com/index.php/talks/richard_dawkins_on_our_queer_universe.html
[2] Tor Norretranders, « Permanent reincarnation »,
http://www.edge.org/q2008/q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the ineffable: an engineering approach to consciousness »
http://machineslikeus.com/articles/Effing.html

Le centre de Wikipedia

Le centre d'un cercle est le point équidistant aux points de sa circonférence. Cette simple définition dépend des symétries particulières du cercle. Si l'on considère une figure aussi simple que le triangle, ce ne sont pas moins de 3.000 points qui peuvent être qualifiés de centres (centre de gravité, orthocentre, centre du cercle inscrit...)

Attachons-nous au centre de gravité. C'est le point pour lequel la somme des distances qui le séparent des autres points de l'objet est minimale. Pour connaître le centre (de gravité) d'un pays, il suffit ainsi d'en découper la frontière dans une planchette de bois et de faire tenir cet objet en équilibre sur un doigt. Le doigt pointe alors sur le centre du pays.

Cette définition peut s'appliquer à tout réseau pour autant que la notion de distance soit définie comme le nombre d'intermédiaires nécessaires pour en relier deux éléments. C'est le principe du nombre d'Erdös [1] ou de celui de Bacon [2].

Dès 1929, l'écrivain Frigyes Karinthy imagina le concept des Six degrés de séparation, selon lequel toute personne sur le globe peut être reliée à toute autre par une chaîne de six maillons de relations individuelles au maximum. Stanley Milgram étudia cette thèse dans son Étude du petit monde qui constitue un fondement capital pour l'analyse des réseaux sociaux. FaceBook, Wikipedia et le P2P reposent en grande partie sur ces fondations. L'une des conséquences avérées est que c'est la solidité des liens faibles qui donne aux réseaux sociaux leurs cohérences.

C'est sur ces bases que Stephen Dohan s'est posée une question toute simple : quel est le centre de Wikipedia? Autrement dit, quel est l'article le plus proche de tous les autres, celui qui minimisera le nombre de clics à effectuer pour atteindre un article arbitraire?

La réponse est "2007", éloignée en moyenne des autres articles de 3,65 clics. Mais cette page est triviale car il s'agit en fait d'une longue liste. En ne considérant que les articles, le centre de Wikipedia est "United Kingdom", moyennement distante des autres de 3,67 clics. Il est suivi de "Billie Jean King" (3,68 clics) et de "United States" (3,69 clics).

Le Royaume Uni et les États-Unis ne surprennent guère... mais qui est donc Billie Jean King? Une ancienne joueuse de tennis à la biographie particulièrement détaillée. Se trouver au centre facilite les contacts mais ne les stimule pas.

avk

Notes

[1] Le nombre d'Erdös d'un mathématicien peut être défini de la façon suivante:

  • Le nombre d'Erdős de Paul Erdős vaut zéro ;
  • le nombre d'Erdős d'un mathématicien M est le plus petit nombre d'Erdős de tous les mathématiciens avec qui M a cosigné un article mathématique, plus un (si M a un nombre de Erdős qui vaut 1, cela signifie qu'il a écrit un article avec Erdős) ;
  • si M n'a cosigné aucun article avec ces mathématiciens, il a par définition un nombre d'Erdős infini.

[2] Le nombre de (Kevin) Bacon est au cinéma ce que le nombre d'Erdös est aux mathématiques. Ronald Reagan a un nombre de Bacon de 2 : Il a tourné en 61 The Young Doctors avec l'acteur Eddie Albert, lequel a joué dans The Big Picture avec Kevin Bacon.

Références

Dolan, Stephen. The Six Degrees of Wikipedia.

Granovetter, Mark. The Strength of Weak Ties; American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6., May 1973, pp 1360-1380

Milgram, Stanley and J. Travers. An Experimental Study of the Small World Problem , Sociometry, 1969, Vol. 32, No. 4. (1), pp. 425-443.

Running the Numbers : An American Self-Portrait

Chris Jordan propose un regard saisissant sur la société américaine.

L'artiste est souvent tenté d'utiliser l'émotion suscitée par une image pour induire un propos politique : un oiseau mazouté, un enfant-soldat... Mais dans quelle mesure cette image est-elle représentative?

À l'inverse, les chiffres décrivant notre empreinte écologique ou les statistiques de ventes d'armes apportent plus de rigueur pour adopter une position, mais ces chiffres sont froids, peu rassembleurs, voire même hors de portée de nos capacités de représentation.

Les images de Chris Jordan visualisent des quantités brutes : les quinze millions de feuilles de papiers utilisées toutes les cinq minutes aux États-Unis, ou les deux millions de bouteilles en plastique utilisées dans ces mêmes cinq minutes.


[ Chris Jordan ]