Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » -- Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L'auteur y prenait la citation d'Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd'hui, c'est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu'il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l'argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l'idée originale que c'est le réchauffement climatique induit par l'homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s'effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c'est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c'est plutôt sain qu'il n'y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s'interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D'un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d'années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l'erreur de l'un fera la renommée de l'autre ; et de l'autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l'inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don't know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça...

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

De part et d'autre des 2000 watts

Le concept de la Société à 2 000 watts est né à Zurich en 1998. Il propose aux « personnes qui vivent dans les pays riches » d'utiliser au maximum 2 000 watts par an tout en ne faisant aucun compromis sur leur confort de vie. Cette quantité représente la consommation moyenne de la population mondiale, soit 17 500 kWh ou 2 700 litres de pétrole.

La mesure semble drastique puisque l'Européen brûle actuellement 6 000 W/an et l'Américain... le double! Il faut donc diviser respectivement leur consommation par 3 et par 6. Établir si la chose est réaliste ou non est pour le moins délicat, mais nous pouvons toutefois nous livrer à quelques calculs.

Tout d'abord, quelques règles de trois. Le United States Census Bureau nous apprend que les États-Unis possèdent actuellement 307,894 millions d'habitants (disons 308 millions), soit 4,5% de la population mondiale : 6,796 millions. Et selon Wikipédia, nous sommes actuellement 731 millions d'Européens.

Ce qui nous mène au tableau suivant.

Région Population

(millions)

Moyenne actuelle

(W/an/personne)

Consommation

(GW annuels)

U.S.A. 308 12 000

3 696

Europe 731 6 000 4 386
U.S.A. + Europe 1 039 7 778 8 082
Monde 6 796 2 000 13 592
Monde-(USA+Europe) 5 757 957 5 510

Les pays "non riches" auraient donc une consommation annuelle moyenne de près de 1 000 W/personne. Bigre, je m'étais donc fait des idées avec toutes ces images de gosses affamés et de populations déportées. Et cela donne quoi en équivalent pétrole? 2 700 litres / 2 000 * 957 = 1 292 litres de pétrole, soit trois litres et demi par jour et par personne. Bon, c'est moins que nous mais c'est moins grave que je pensais. Bonne chose!

Mais voilà qu'un doute me traverse. La lecture du site zurichois m'avait conduit à accepter l'équation "Pays riches = USA + Europe". Mais le Japon, le Brésil, le Vénézuela, la Chine. Ne doivent-ils pas entrer dans la balance? D'autant que les États-Unis ne représentent que 4,5% de l'humanité souffrante. D'accord, la plus grande surface des ces pays est peuplée de gens dont la principale consommation énergétique se résume au travail musculaire, mais passer au blanc des villes comma Caracas, Sao Paulo ou Hongkong ne peut se faire sans un examen préalable. D'autant qu'il me semble bien qu'elles constituent des économies émergentes qui vont peser de plus en plus lourd.

Et puis il y a aussi le Canada, et l'Australie. Bon, je sais bien, ce sont des coins un peu bizarres mais on ne va tout de même pas les exclure en raison de leurs gastronomies douteuses et de leurs accents impossibles.

Bien, l'infatigable Wikipédia va nous aider à dresser un tableau des villes avec lesquelles il faut sans doute compter :

Ville Pays Population
Tokyo–Yokohama Japan 34,670,000
Seoul–Incheon South Korea 19,660,000
São Paulo Brazil 19,505,000
Mexico City Mexico 18,585,000
Osaka–Kobe–Kyoto Japan 17,310,000
Shanghai People's Republic of China 14,655,000
Shenzhen People's Republic of China 14,230,000
Buenos Aires Argentina 12,925,000
Beijing People's Republic of China 12,780,000
Guangzhou–Foshan People's Republic of China 11,850,000
Rio de Janeiro Brazil 11,400,000
Istanbul Turkey 11,330,000
Nagoya Japan 9,285,000
Tianjin People's Republic of China 8,340,000
Johannesburg South Africa 7,500,000
Hong Kong Hong Kong, China 7,000,000
Kuala Lumpur Malaysia 5,715,000
Riyadh Saudi Arabia 4,650,000
Singapore Singapore 4,485,000
Porto Alegre Brazil 3,495,000
Durban South Africa 3,195,000
Cape Town South Africa 3,175,000
Jeddah Saudi Arabia 3,115,000
Salvador Brazil 3,100,000
Caracas Venezuela 2,645,000
Dubai United Arab Emirates 2,335,000
Fukuoka Japan 2,245,000
Kuwait City Kuwait 2,190,000
Brasília Brazil 2,185,000

Nous pourrions continuer (Moscou etc.) mais arrêtons-nous déjà ici : en ajoutant le Canada et l'Australie, nous avons atteint une population plus large que celles des U.S.A : 339 millions d'habitants!

Consommation énergétique par personne

Que consomment tous ces gens? L'absence de données précises nous impose une certaine audace L'épatant Gapminder nous confirme graphiquement que la consommation énergétique est fortement corrélée au revenu moyen. Et, à titre d'exemple, Tokyo est la ville la plus riche du monde. Osaka est en 8e position, suivie par Séoul et Mexico City. Hongkong est en 13e position, Buenos Aires en 16e et Singapore en 18e tandis que Vienne n'arrive que cinquantième. Nous pouvons donc estimer sans trop de risque que ces populations brûlent au moins autant d'énergie que l'occidental moyen, soit 7 778 W/an. Adoptons donc cette valeur de travail.

Nous pouvons maintenant insérer une nouvelle ligne dans notre tableau.

Région Population

(millions)

Moyenne actuelle

(W/an/personne)

Consommation

(GW annuels)

U.S.A. 308 12 000 3 696
Europe 731 6 000 4 386
U.S.A. + Europe 1 039 7 778

8 082

oubliés de Zurich 339 7 778 2 637
Monde 6 796 2 000 13 592
Populations pauvres 5 418 487 2 637

Et bien voilà : les pauvres sont deux fois plus pauvres que ne le laissait entendre le tableau zurichois (et sans doute plus encore, les hypothèses ayant été réalisées a minima.)

Quelle est la conclusion de cette histoire? Je ne savais pas très bien comment l'amener et vous remercie de me poser la question. J'en vois en fait plusieurs.

  1. Même avec les meilleures intentions du monde, grossir le trait à des fins de communication peut avoir des effets pervers qui faussent l'analyse et peuvent mener à adopter des stratégies qui ne sont pas nécessairement les meilleures. Comme me répétait mon prof de biologie : « De la précision, sinon c'est la catastrophe! »
  2. Le modèle selon lequel l'Europe et l'Amérique sont les deux poles de la richesse mondiale est dépassé, et le sera de plus en plus.
  3. L'écart entre les gros consommateurs d'énergie et les petits est de 1/25 et non de 1/12.

Alors, il serait à l'évidence très utile que les gros consommateurs modèrent quelque peu leur goinfrerie énergétique. Mais il  est au moins aussi indispensable que les exclus de la gabegie puissent avoir accès à plus : il n'y a pas de développement durable sans énergie.

Il me semble fondamental d'intégrer cette donnée à l'équation, comme il me semble indispensable de coupler la démarche écologique à une réflexion humaniste.

Pourquoi ne pas le faire en imaginant un mécanisme de solidarité assez simple?

Le Système européen d'échange de quotas d'émission de gaz à effet de serre est devenu un marché très spéculatif mais aussi un peu honteux. L'instauration d'une taxe sur ces opérations offrirait la possibilité de financer l'installation d'éoliennes, de petites centrales hydroélectriques ou de capteurs solaires à destination de populations pauvres. J'imagine qu'elle serait aussi de nature à redorer quelque peu l'image des spéculateurs.

Bref, un Plan Marchall énergétique alimenté par la spéculation sur les droits d'émission.

avk

Sources

Le Lourd Bilan des biocarburants

Un litre de biocarburant génère entre 17 et 420 (!) fois plus de CO2 qu'un litre de carburant fossile.

Tillman et Fargione

Tillman et Fargione

Cette gabegie de CO2 trouve sa source principale en amont de la production agricole ; le pétrole, lui, est déjà produit et déjà stocké. La production de bioéthanol nécessite d'énormes surfaces de terres fertiles, et ces surfaces sont prises sur la forêt. Or, une parcelle de forêt capte toujours beaucoup plus de carbone atmosphérique qu'une parcelle de terre agricole. En outre, lors du défrichage, une partie importante du carbone défriché va se retrouver dans l'atmosphère. Si le bioéthanol, une fois dans le moteur, est effectivement un peu plus propre, une étude publiée par Joe Fargione et David Tilman dans The Nature Conservancy et par l'University of Minnesota, démontre qu'il faudrait attendre 420 ans pour que la balance du CO2 retrouve son équilibre.

La solution qui consiste à consacrer des terres agricoles aux biocarburants ne fait que déplacer le problème : les fermier américains alternaient traditionnellement la culture du maïs avec celle du soja. La demande croissante en éthanol en a convaincu de nombreux de ne plus se consacrer qu'au maïs. Résultat : pour faire face aux besoins de la planète en soja, le Brésil en est devenu le principal exportateur après avoir défriché ce qu'il fallait de forêt pour en organiser la culture.

Le bilan du bioéthanol en termes de CO2 est donc catastrophique. Il faut arrêter de donner des labels écologiques aux voitures appelant ce type de carburant. À moins qu'une solution plus réaliste n'émerge, par exemple par l'utilisation du plancton.

Un autre aspect particulièrement noir des agrobiocarburants est qu'ils font directement concurrence avec l'alimentation, particulièrement dans les pays pauvres. Le marché des aliments de base peut devenir hautement spéculatif : il y a quelques mois, le prix de la tortilla a atteint des sommets au Mexique où il constitue l'essentiel de l'alimentation, déclenchant de très importants mouvements sociaux. C'est que, désormais, le maïs mexicain se vend très bien aux firmes américaines de biocarburants.

De tels effets sont observés alors que les biocarburants ne font que commencer leur percée. Si ceux-ci continuent leur ascension, les instabilités géopolitiques, financières et sociologiques liées au pétrole nous paraîtront bien anodines.

Que nos ressources fossiles soient limitées est une évidence, mais se rabattre sur nos champs et nos forêts en guise de solution est une folie. Les forêts doivent rester des forêts pour le maintien de la biodiversité et la stabilisation du cycle du carbone. Et les champs doivent servir à nourrir les hommes.

avk

Sources

www1.umn.edu/umnnews/Feature_Stories/The_dark_side_of_biofuels.html
www.reuters.com/article/bondsNews/idUSN0715309720080207
www.radiohc.cu/espanol/comentarios/mayo07/comentario10mayo.htm
www.liberation.fr/actualite/monde/229270.FR.php
www.ecoportal.net/content/view/full/69023

Vingt-quatre îles

« Vingt-quatre îles de l'archipel indonésien ont disparu ces dernières années. Selon certains modèles, 2.000 îles de l'archipel pourraient disparaître en une génération, soit d'ici 2030. » Voici ce qu'affirme en substance Freddy Numberi, le ministre indonésien des Affaires maritimes s'appuyant sur une étude de l'Université Jadavpur de Calcutta.

Le tsunami du 24 décembre 2004 est responsable de la disparition de quatre d'entre elles, au nord de Sumatra. Les vingt autres, dans la province de Riau et dans l’archipel des Mille îles ont disparu du fait des dommages environnementaux.

Bien sûr, il s'agit toujours de causes multiples : montée des eaux, érosion côtière, disparition des mangroves, augmentation de la violence cyclonique. De telle sorte que la rhétorique gardera son droit de cité et permettra d'estomper cette alarme : les îles disparaissent.

J'ai entendu aussi qu'il faut relativiser : l'archipel indonésien compte plus de 17.000 îles et la perte de 24 îles inhabitées n'est guère signifiante. C'est bien sûr un peu embêtant pour la biodiversité mais elle en a vu d'autres...

Il y a quelques mois, l'île de Lohachara (Delta du Gange) a été totalement immergée. Six mille familles y vivaient dans les années 80.

Bien sûr, ici aussi, on pourra me rétorquer que l'Inde en a vu d'autres...

Running the Numbers : An American Self-Portrait

Chris Jordan propose un regard saisissant sur la société américaine.

L'artiste est souvent tenté d'utiliser l'émotion suscitée par une image pour induire un propos politique : un oiseau mazouté, un enfant-soldat... Mais dans quelle mesure cette image est-elle représentative?

À l'inverse, les chiffres décrivant notre empreinte écologique ou les statistiques de ventes d'armes apportent plus de rigueur pour adopter une position, mais ces chiffres sont froids, peu rassembleurs, voire même hors de portée de nos capacités de représentation.

Les images de Chris Jordan visualisent des quantités brutes : les quinze millions de feuilles de papiers utilisées toutes les cinq minutes aux États-Unis, ou les deux millions de bouteilles en plastique utilisées dans ces mêmes cinq minutes.


[ Chris Jordan ]

Baudrillard et le corps de Zara

Bien sûr, on peut regretter que le monde soit ce qu'il est. Ce qui revient à dire que l'on préfère le monde auquel on rêve. Et il importe peu, en matière de rêves, de chercher la cohérence. Ceci étant dit, si le décalage entre le monde et nos rêves est trop grand, qu'il nous fait trop mal, le choix se pose : abandonner nos rêves, tenter de changer le monde ou geindre. Je ne vois guère de quatrième option.

Vous le savez, mon amie Zara souffre d'images, d'odeurs et de bruits d'abattoirs. Le cliquetis des chaînes emmenant les bêtes encore vivantes, la mécanique entrant dans la chair, l'industrie transformant l'animal en rations alimentaires qu'on enfourne dans le micro-ondes les soirs de solitude et de labeur.

Notre civilisation est celle de l'image. La viande, le poisson que nous mangeons ne sont plus guère des morceaux identifiables de cadavres. Ils se présentent sous formes de boulettes, de bâtonnets, de croquettes, de purées ou de liquides. L'industrie agro-alimentaire substitue aux carcasses des images lisses et sexy.

Mercredi dernier, Zara Whites est devenue le reflet inversé de cette virtualisation, emballée nue dans une barquette alimentaire sanguinolente devant les files d'attente du Salon de l'agriculture. Un happening justifié par ces mots de Baudrillard :

L’image est une représentation autre que le réel. C’est un objet précieux quand il rend compte de ce déficit de réalité, quand il est à la fois présence et absence.

avk

José Bové, Maître Eolas et Zara Whites

Les pires ennemis de l’écologie sont des écolos. (Afin que vous me lisiez jusqu’au bout, je précise que je vote Ecolo depuis une vingtaine d’années et que mon agacement n’est donc pas idéologique mais pragmatique. Je vous avais déjà mis dans la confidence précédemment.)

Le responsable de mes dernières poussées d’histamine cérébrale est José Bové (défendu encore hier soir par une Dominique Voynet en décrochage complet avec le réel).

Petit récapitulatif des faits.

1. 2004 : Monsanto cultive du maïs transgénique dans le Loiret.

2. En août 2004 et juillet 2005, accompagné de 48 robustes faucheurs, José Bové entreprend le saccage mécanique de deux parcelles au prétexte que ces organismes peuvent se révéler dangereux, n’étant pas isolés de la biosphère. L’opération est largement médiatisée.

3. Cette médiatisation se poursuit le 9 décembre 2005 au tribunal d’Orléan qui relaxe les faucheurs pourtant reconnus auteurs du délit. Le jugement se fonde sur l’état de nécessité défini à l’article 122-7 du Code pénal français : « N'est pas pénalement responsable la personne qui, face à un danger actuel ou imminent qui menace elle-même, autrui ou un bien, accomplit un acte nécessaire à la sauvegarde de la personne ou du bien, sauf s'il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de la menace. »

4. Les mondes scientifique et judiciaire s’accordent à reconnaître que le tribunal d’Orléan s’est bel et bien planté puisque, au lieu d’éloigner une menace (la dissémination de gènes modifiés), le fauchage sauvage a plutôt contribué à disséminer ces gènes estimés dangereux dans cet environnement que Bové et ses coreligionnaires se gaussaient de vouloir protéger. (Que l’on ne me dise pas que c’est pas méconnaissance. Bové n’est pas idiot et est issu du milieu paysan. Soit il ne croit pas à son discours alarmiste, soit il espère une contamination qui lui permettrait de remonter sur les barricades. Dans un cas comme dans l’autre, la malhonnêteté intellectuelle est le moteur de l’action.)

Outre qu’elle soit malhonnête et potentiellement dangereuse, cette opération me met en boule car l’invocation abusive de l’état de nécessité alimente le moulin des commandos anti-IVG et, plus généralement, de tous ceux qui veulent se faire justice eux-mêmes, estimant être meilleur étalon du droit qu’une justice lente et aveugle.

Maître Eolas résume parfaitement la situation : « Accepter que la fin justifie les moyens, c'est ouvrir la boîte de Pandore. Soyez certains que tous les mouvement extrémistes sauront en profiter. »

5. En conséquence, la cour d’appel (saisie bien sûr par Monsanto) et la cour de cassation ont admis que non seulement il n’y avait aucun état de nécessité, mais qu’en outre les prévenus ont sévèrement accru les risques qu’ils prétendaient dénoncer. Ils sont donc condamnés.

6. Chesterton disait que la profession de martyr est celle qui ne nécessite aucun apprentissage... il ne connaissait pas José Bové. L’ex-démonteur de MacDo reconverti aspirant-candidat à la Présidence rebondit en clamant à tout média qu’il fera campagne depuis sa cellule, alimentant le landerneau médiatique fonctionnant à l’émotionnel. Une fois de plus, Maître Eolas démontre avec flamboyance l’absurdité de cette nouvelle saillie.

6. Commentaires de José Bové :
6.1. « On peut dire n’importe quoi sur un blog. » (ben oui, comme à la TV!)
6.2. « Je crois que tout le monde a reconnu qu'il n'y a pas de nécessité des OGM. » (absolument pas, et en plus le problème n’est pas là!)

Pourquoi un post si long? Parce que cette affaire me semble particulièrement symptomatique d’une civilisation de l’image, de la petite phrase, de l’émotion immédiate. Qu’elle met en lumière la facilité avec laquelle on peut séduire un électorat par des actes qui vont à l’encontre de ses intérêts. Qu’elle montre aussi qu’il faut du temps, de l’intelligence et de la connaissance pour démonter ces mécanismes et, finalement, comprendre. Que le combat est donc inégal. Que c’est pas gagné.

C’est ici que je dois aussi citer le blog de ma copine Zara Whites. Car elle démontre que, si c’est pas gagné, rien n’est perdu. Ayant placé plus de temps sur des plateaux que sur les bancs de la fac, elle ne possède pas plus que moi [qui ai pourtant peu tourné] l’expertise permettant de comprendre directement ce qui ne va pas derrière certaines phrases que l’on nous demande de gober tout cru. Alors, oui, parfois on accepte sans réfléchir. On se dit que le nucléaire, c’est dangereux. Que les OGM, il vaut mieux ne pas jouer avec ça.

Zara s’interroge et nous interroge, sur la meilleure façon de participer au monde. Elle fonctionne par essais-erreurs, mais n’hésite pas à remettre en question des positions qui lui semblaient évidentes.

Là où Maître Eolas empile les arguments, Zara regarde, écoute, déduit, reconsidère, tente de faire pour un mieux tout en restant attentive à de possibles erreurs. L’un est architecte, l’autre artiste et, dans ces deux régions que l’on tient trop souvent pour éloignées de l’esprit humain, tous deux avancent avec honnêteté et liberté.

Enfin, José Bové aura tout de même eu le mérite de susciter la coïncidence de deux blogs dont j'ai parfois le sentiment d'être le seul lecteur qu'ils partagent...

avk

Je mange.

Une jeune fille est morte au Brésil.
La cause de la mort : sous-alimentation.
La cause de la sous-alimentation : anorexie.
La cause de l'anorexie : le regard des autres.

Depuis 48 heures, 12 médias, 1 collègue et 1 amie m'ont évoqué cette mort.
Depuis 48 heures, 34.560 enfants sont aussi morts de faim, plus discrètement.

La cause de ces morts : sous-alimentation.
La cause de la sous-alimentation : remèdes insuffisants à la mauvaise répartition des ressources alimentaires.
La cause de cette insuffisance : l'absence de regard des autres.

Je me souviens de cette phrase de Valéry : « Si le regard pouvait tuer ou engendrer, la rue serait pleine de cadavres et de femmes grosses » et me dis que sur ce coup, il manqua de lucidité.

Je me souviens aussi de cette phrase de Jacques Bergier auquel un journaliste demanda hors-propos : « Que faites-vous contre la faim dans le monde? et qui répondit :

- Je mange. »

avk

Les tramways

Le dernier billet m'a rappelé une interview radiophonique de Schuiten, entendue il y a près d'un an et que j'espère ne pas trop déformer. À propos des transports urbains, il proposait les métaphores suivantes :

Le train est un sabre. La ville s'en trouve balafrée. Des décennies après, les bourrelets de la cicatrice de la jonction Nord-Midi continue de défigurer Bruxelles.

Le métro est un viol. Blessures souterraines, affleurant en des lieux disparates que rien ne semble relier, ignorant les formes de la ville, saccageant ses strates endormies. Bouches béantes où s'engouffrent des foules d'inconnus aux heures de pointe.

Le tram est une caresse.

J'adore le tram, y lire Blake, Eliot ou une BD.

Les trams sont le fleuve éparpillé et étincelant de Bruxelles, la consolation des flots souterrains.

avk