La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terro­risme djiha­distes 17 attentats commis sur son terri­toire. (Dans le même temps, 91 actes de terro­rismes – non meur­triers et non média­tisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés indi­vi­duelles et de dispo­si­tifs augmen­tant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événe­ments, la plupart ont été requa­li­fiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséqui­libré influencé par le récit média­tique des « attentats » récents ; l’attentat compa­rable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit média­tique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers gros­siè­re­ment mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télé­vi­suelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspi­rèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Main­te­nant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en consé­quence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07–09/01/2015), attentats dont la nature terro­riste djiha­diste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayS­ta­tion, adepte de foot et de rodéos urbains, délin­quant réci­di­viste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la Répu­blique. Petites forma­tions, petits boulots. La fréquen­ta­tion d’un groupe de jeunes sala­fistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraî­ne­ment armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles impro­vi­sées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne reven­dique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délin­quant multi­ré­ci­di­viste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la moti­va­tion reli­gieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit média­tique décon­necte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une commu­nauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture reli­gieuse. On en vient à parler de « guerre de civi­li­sa­tions3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouver­ne­men­tale française bran­dissent et ampli­fient la quali­fi­ca­tion terro­riste repose sur des méca­nismes évidents profi­tables à diverses parties…

Si l’auteur est présenté comme déséqui­libré, le discours média­tique se struc­tu­rera autour de l’idée de respon­sa­bi­lité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus poten­tiel­le­ment dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djiha­diste, le discours média­tique se struc­tu­rera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos repré­sen­tants démo­cra­tiques, autours de réformes qui atta­que­ront certes un peu nos libertés indi­vi­duelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La quali­fi­ca­tion terro­riste est donc profi­table au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécu­ri­taires et de procé­dures liber­ti­cides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-écono­miques.
  2. La quali­fi­ca­tion terro­riste est bien sûr aussi profi­table aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accoin­tance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmen­tant la visi­bi­lité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la quali­fi­ca­tion terro­riste est gran­de­ment profi­table aux mouve­ments tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur impri­matur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les popu­la­tions qu’ils asser­vissent ainsi qu’une person­na­lité symbo­lique inter­na­tio­nale.
  4. Enfin, la quali­fi­ca­tion terro­riste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent trans­former un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radi­ca­li­sa­tion de l’Islam, mais plutôt à une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale (…) Le djiha­disme, c’est une façon de mettre un sens à une révolte déses­pérée. »

Ales­sandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondia­li­sa­tion sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construc­tion reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en déve­lop­pant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occi­den­tales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épou­van­tail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démo­cra­ties occi­den­tales ont dévastés, se posent en conqué­rants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djiha­diste ! », eux envoient une reven­di­ca­tion. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la quali­fi­ca­tion terro­riste est une arme infi­ni­ment plus puissante que le terro­risme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie inté­grante d’un mécanisme de ségré­ga­tion sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est prin­ci­pa­le­ment une lutte puri­fi­ca­trice contre le Mal, prin­ci­pa­le­ment en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinc­tion d’Averroès, n’est géné­ra­le­ment pas considéré comme une obli­ga­tion et doit respecter des règles très précises comme le respect des prison­niers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démo­cra­ties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale. (regards​.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Ales­sandro. Next, petit livre sur la globa­li­sa­tion et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expé­rience qui nous semble inéluc­table : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les méca­nismes de la sélection naturelle qui ont permis l’apparition de l’espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes géné­ra­tions dispa­raissent si on veut que les nouvelles s’imposent. Et les décès purement acci­den­tels ne suffisent pas. Le fait de limiter natu­rel­le­ment la durée de vie cellu­laire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l’évolution et, par consé­quent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrè­te­ment, l’apoptose est liée à la dégra­da­tion des télomères, ces bouchons terminaux des chro­mo­somes qui tiennent fonc­tion­nel­le­ment du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaus­sures. Ces struc­tures sont synthé­ti­sées par une enzyme, la télo­mé­rase, lors du processus de répli­ca­tion de l’ADN. Si la télo­mé­rase est très active durant la période embryo­lo­gique et foetale, elle ne s’exprime plus guère après que dans les cellules germi­nales et dans certaines cellules cancé­reuses.

Les cellules soma­tiques, dépour­vues tota­le­ment ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protec­tion des télomères qui dispa­raissent après une cinquan­taine de divisions. Les chro­mo­somes subissent par consé­quent les mitoses ulté­rieures avec des dommages (alté­ra­tion de l’information, fusion de deux chro­mo­somes…) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellu­laire et au vieillis­se­ment de l’organisme.

Comme l’explique Richard Dawkins 1 : « …/ les gènes qui réus­sissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se repro­duire. (…) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retar­de­ment sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (…) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simple­ment parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simu­la­tions infor­ma­tiques d’André C. R. Martins 2 mettent en présence des popu­la­tions d’organismes immortels avec des compé­ti­teurs mortels. Elles démontrent clai­re­ment que « When condi­tions change, a senescent species can drive immortal compe­ti­tors to extinc­tion. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder indi­vi­duals. When there is change and mutation, each gene­ra­tion is slightly better adapted to the new condi­tions, but some older indi­vi­duals survive by chance. Senes­cence can eliminate those from the genetic pool. Even though indi­vi­dual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the indi­vi­dual that is selected but its lineage. While senes­cence damages the indi­vi­duals and has an evolu­tio­nary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing condi­tions. We age because the world changes. »

Évolution des simu­la­tions d’André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des orga­nismes dotés de méca­nismes de préser­va­tion qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardi­grades3, mais bien d’organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des orga­nismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expres­sion.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d’une même espèce, n’est pas le seul mode de repro­duc­tion. La plupart des orga­nismes se repro­duisent par scis­si­pa­rité. Dans ce cas, l’avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l’instar des cellules germi­nales des pluri­cel­lu­laires, de nombreux unicel­lu­laires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d’une mort programmée et jouissent d’une immor­ta­lité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étran­ge­ment, ils ne sont pas seuls à être exemptés d’apoptose et certains orga­nismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l’immortalité. C’est le cas de la méduse Turri­topsis nutricula qui peut — en réponse à des condi­tions diffi­ciles — retourner à l’état de polype, lequel a la possi­bi­lité de se multi­plier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) consti­tuent un autre exemple inté­res­sant car certains sont dotés comme nous d’une sexualité tandis que les autres se repro­dui­sant par scis­si­pa­rité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indé­fi­ni­ment en recons­ti­tuant les tissus néces­saires. Et ce sans que l’on observe de diffé­rence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l’activité de la télo­mé­rase, protec­trice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n’est pas un mécanisme inéluc­table.

Mais qu’est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l’existence d’un Dieu et la survie de l’esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n’est pas tant la fin de la vie que la fin de l’esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c’est la vieillesse. « Mourir cela n’est rien. Mais vieillir… » C’est que, nous l’avons vu, la vieillesse n’est rien d’autre que l’accumulation de petites morts cellu­laires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonc­tion­ne­ments, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d’immortalité peut prendre deux direc­tions. La première est biolo­gique mais semble semée d’embûches. En effet, le phénomène d’apoptose qui condamne nos cellules est — par le même mécanisme — notre meilleure protec­tion contre le cancer. D’autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d’enregistrer des résultats inté­res­sants. 6

La seconde direction est infor­ma­tique. Elle consiste à sauver l’esprit avant que la dégra­da­tion biolo­gique de l’individu ne l’atteigne…

Projets d’immortalité

Si les rêves d’immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l’idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l’information contenue dans nos cerveaux n’est ni neuve ni extra­or­di­naire. L’hypothèse de l’IA forte 7 gagne en crédi­bi­lité chaque jour, permet­tant de penser que l’expression de cette infor­ma­tion ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspi­ra­tions et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliar­daire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de trans­planter un cerveau humain dans un robot humanoïde d’ici une dizaine d’années ans. Une étape ulté­rieure sera de remplacer le cerveau biolo­gique par un cerveau arti­fi­ciel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet parti­cu­lier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entre­prise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants impor­tants. Tout d’abord, une accé­lé­ra­tion foudroyante de notre compré­hen­sion des processus de l’esprit et des tech­no­lo­gies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une priva­ti­sa­tion de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes admi­nis­tra­tions telles que la NASA. Cette conver­gence confère à l’intelligence humaine un bras de levier excep­tionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus impor­tante de toutes celles que l’humanité ait vécues. Du fait des facilités d’interfaçage des individus numérisés, d’autoreprogrammabilité et de repro­duc­ti­bi­lité, la notion même d’individualité perdra vite toute signi­fi­ca­tion.

Face à un tel chan­ge­ment, toute tentative de prévision semble absurde… si ce n’est celle qu’Haldane fit il y a plus d’un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n’est à l’abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senes­cence as an Adap­ta­tion. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardi­grades peuvent ralentir leur méta­bo­lisme de telle manière qu’il semble tota­le­ment à l’arrêt (cryp­to­biose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). «Reversing the Life Cycle: Medusae Trans­for­ming into Polyps and Cell Trans­dif­fe­ren­tia­tion in Turri­topsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)». The Biolo­gical Bulletin (Biolo­gical Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere main­te­nance and telo­me­rase activity are diffe­ren­tially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhi­bi­tion of activated pericen­tro­meric SINE/Alu repeat trans­crip­tion in senescent human adult stem cells reins­tates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l’Intelligence Arti­fi­cielle forte, il est possible de construire une machine consciente d’elle-même et disposant de senti­ments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « senti­ments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://​2045​.com/ 

Pour une archéologie émotionnelle

À côté des émotions indi­vi­duelles existent des émotions complexes modelées par nos inter­ac­tions sociales. L’évolution de ces dernières pourrait ouvrir la voie à une nouvelle disci­pline : l’archéologie émotion­nelle.

Au catalogue des émotions disparues figure la Ferrea Voluptas (volupté de fer) de Pétrarque, qui disparut sans doute avec le latin. La perver­sion d’aujourd’hui se teinte d’aspects moraux, éthiques et médico-légaux. La Ferrea voluptas est tout aussi dure, mais moins pesante et plus libre.

Autre absente, l’acédie était tellement répandue au VIe siècle que l’Église envisagea d’en faire le huitième péché capital. C’était une démo­ti­va­tion spiri­tuelle, un sentiment d’« à quoi bon » lié à l’objet religieux, un estom­pe­ment de la foi, un relâ­che­ment de la ferveur. Certains psycho­logues contem­po­rains la remettent au goût du jour, mais dans une acception beaucoup plus large : l’acédie du chômeur par exemple.

J’ai un faible parti­cu­lier pour la dubi­ta­tion : le plaisir subtil d’échapper à la réponse directe, de faire durer la douce tension née du ques­tion­ne­ment.

Certaines émotions sont-elles actuel­le­ment menacées d’extinction ? J’éprouve quelque crainte pour le scrupule (petite pierre pointue dans le cerveau, selon les Latins) ou la magna­ni­mité.

Je me souviens aussi du terrible et puissant sentiment d’egrégore, fusion­nant les ressentis indi­vi­duels en une énergie de groupe. Lui, c’est autre chose, il semble tellement présent lors de certains rassem­ble­ments poli­tiques, sportifs, évan­gé­liques ou encore de télé-réalité que seul le mot qui le désigne tombe dans l’oubli.

avk

Victim of the Brain

Je revois un docu­men­taire inté­res­sant datant de 1988 : Victim of the Brain. Douglas Hofstadter y décrit très simple­ment le mind-body problem :

I watch my own decisions and I feel, sometimes, as if decisions come from parts of me that I realize are not under what I would call my control. I realize that my own self is really not under my control. I look at what I prefer in life — my tastes, my interests, my aesthetic prefe­rences — and I know that those things come from places that I certainly don’t decide upon. I am just a victim of my brain. But I have to live with that.

De quelques caractéristiques de l’Effet Flynn

L’effet Flynn désigne l’augmentation dans le temps du QI moyen d’une popu­la­tion, mesuré à l’aide de tests donnés. Sa décou­verte a semé une certaine perplexité dans les ‘High-IQ societies’ : si de plus en plus de gens réus­sissent les tests, ces derniers ne seraient donc pas des étalons fiables. En fait, ils sont seulement moins inusables et néces­sitent de fréquentes réac­tua­li­sa­tions.

Attention, il s’agit bien de QI et non d’intelligence. Comme l’a souligné Ulric Neisser dans Scien­tific American : «Test scores are certainly going up all over the world, but whether intel­li­gence itself has risen remains contro­ver­sial».

Ce qui me vaut de vous en parler est que l’excellent Marginal Revo­lu­tion mentionne une publi­ca­tion récente du Journal of Clinical and Expe­ri­mental Neuro­psy­cho­logy. Il s’agit d’un article de Merrill Hiscock qui met prin­ci­pa­le­ment en évidence les deux carac­té­ris­tiques suivantes :

1. Les gains en perfor­mance sont d’autant plus impor­tants que les tests sont culture-free (et donc que le QI non verbal augmente plus vite que le verbal).

2. Ces gains en perfor­mance sont grosso-modo constants au sein de chaque tranche d’âge.

Si la première conclu­sion confirme des obser­va­tions, la seconde va à l’encontre des expli­ca­tions envi­ron­ne­men­tales les plus évidentes de l’effet Flynn : le fait que les parents apportent plus d’attention à l’intelligence des bébés, ou que les jeux vidéos stimulent le cerveau p. ex.

[article original]
[source]
[Wikipedia]

Les lois de la robotique

Il y a quelques jours, je vous parlais d’éthique cyber­sexuelle dans un univers virtuel tel que Second Life. Les nouvelles tech­no­lo­gies maté­rielles aussi apportent des éléments qui pour­raient bien élargir dras­ti­que­ment les champs de l’éthique.

Vous connaissez les Lois de la robotique d’Isaac Asimov:

  • Première Loi : Un robot ne peut ni porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger ;
  • Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contra­dic­tion avec la Première Loi ;
  • Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protec­tion n’entre pas en contra­dic­tion avec la Première ou la Deuxième Loi.

Vu les progrès fulgu­rants de la robotique (nous en repar­le­rons), la Corée du Sud réfléchit actuel­le­ment à un code éthique du robot en vue d’une inté­gra­tion dans son arsenal légis­latif. Fin 2006 déjà, une étude commandée par le gouver­ne­ment anglais allait déjà dans ce sens.

Les robots devenant de plus en plus autonomes, sortant des chaînes de montage pour s’épanouir dans des lieux publics ou domes­tiques, des problèmes de respon­sa­bi­lité se poseront si un robot cause un préjudice, problèmes ne pouvant pas se réduire au cas d’une simple machine. Par exemple, l’armée améri­caine étudie très concrè­te­ment l’utilisation de robots sur des terrains de combat, en tant que combat­tants mais aussi que chirur­giens. En cas d’erreur médicale, contre qui se retour­nera le patient : le proprié­taire, le concep­teur, le déve­lop­peur, le formateur?

Mais le plus inté­res­sant est que les Coréens pensent aussi aux «droits» des robots. D’importantes avancées mélan­geant sciences cogni­tives et robo­tiques permettent d’imaginer à court terme des robots capables d’émotion. Une nouvelle éthique serait donc à construire et le European Robotics Network (Euron) s’active d’ores et déjà à faire pression sur les gouver­ne­ments pour une inté­gra­tion des droits des robots dans les légis­la­tions natio­nales et supra­na­tio­nales.

Ce n’est plus de la science-fiction : c’est ici et ici.

avk

Le sens du temps

Une réflexion inté­res­sante que publie Didier Nordon dans son bloc-notes d’octobre :

Les scien­ti­fiques présentent le temps sur un axe hori­zontal, avec le futur à droite, orienté dans le sens de leur écriture. Ils avancent vers le futur. Il existe des civi­li­sa­tions où les gens ont le sentiment de reculer vers le futur (par exemple, dit-on, en Polynésie). Leur percep­tion est logique : on voit le passé, pas le futur.
Le linguistes (…) repèrent le temps sur un axe vertical, le passé étant en bas : ils montent le long du temps. À l’inverse, les Chinois ont la percep­tion d’un temps en descente, qui s’écoule vers le bas. Traduites mot à mot, leur locution pour dire après-midi est en-dessous de midi, celle pour le mois passé est le mois dessus et celle pour la semaine prochaine est la semaine dessous.

Deux sens pour deux axes. La quatrième dimension boude la troisième.

avk

Deux kosmos

Dans Je suis vivant et vous êtes morts, sa biogra­phie de Philip K. Dick, Emmanuel Carrère écrit :

Dans un manuel de philo­so­phie, (Philip K. Dick) avait découvert la distinc­tion entre l’idios kosmos, la vision singu­lière de l’univers que chacun d’entre nous trimbale dans sa tête, et le koinos kosmos, qui passe pour l’univers objectif. (…) le koinos kosmos n’existe pas à propre­ment parler : sa percep­tion résulte d’un accord conven­tionnel entre les hommes, soucieux que leurs relations se déroulent sur un terrain stable (…)

Et bien, il m’est arrivé préci­sé­ment la même chose à l’âge de 16 ans. Cela m’avait alors boule­versé, vers un état qui ne fut pas Philip K. Dick mais l’un de ses lecteurs. Un problème de condi­tions initiales sans doute, comme d’habitude.