Racisme et liberté d'expression

Régulièrement, suite à la médiatisation d'événements relatant la réaction du politique à des faits ou propos racistes, les réseaux sociaux répandent des statuts tels que « Le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit. »

Le racisme est une opinion.

Je crois personnellement que le racisme est une opinion et un délit. Mais cette tournure est plus gênante car elle place le délit d'opinion au centre du problème, et aucune démocratie n'aime reconnaître qu'elle dispose d'une police de la pensée.

De quoi parle-t-on ? Une « opinion », c'est un ensemble de jugements. Il n'y a rien de scientifique là-dedans. Une opinion ne s'assortit a priori d'aucune valeur de vérité. Des phrases telles que « Les Noirs sont paresseux », « Les Juifs sont roublards » ou « Les Arabes sont des voleurs. » sont à l'évidence des opinions. Qu'un état les sanctionne ne suffit pas à changer leur nature.

Qu'une opinion soit fondée ou non, stupide ou non, méchante ou non est un autre problème (dont ne se préoccupe généralement guère le politique) : les dresseurs d'horoscopes et autres lecteurs d'avenir ne risquent pas la prison s'ils s'en tiennent là. Bref, dire des bêtises ne ressort pas du pénal, et une opinion n'est qu'une opinion.

Ce n'est qu'à partir du moment où une opinion se confronte à la critique scientifique qu'elle peut acquérir quelque valeur de vérité. Et le propre d'une démarche scientifique est de générer des énoncés réfutables, de telle sorte que, passant ces épreuves, l'opinion sera soit invalidée, soit sans cesse remise en question.

En refusant de considérer le racisme comme une opinion, on empêche cette dynamique et on le constitue en dogme. C'est très symptomatique de certaines intelligentsias de renforcer ce qu'elle prétendent vouloir détruire. Sans doute est-il bon d'avoir un ennemi sombre afin de montrer à quel point on est soi-même lumineux... dangereuse politique !

Un raisonnement fallacieux

La mécanique du racisme repose sur un raisonnement fallacieux :

  1. On considère une caractéristique visible d'un groupe humain (p. ex. la peau noire) ;
  2. Sur base de l'observation (biaisée ou non) d'un petit groupe, on associe certaines valeurs à cette caractéristique (le fait de courir vite aux Jeux Olympiques)
  3. On néglige des sous-groupes dépourvus de ces valeurs (peu de Pygmées, bien que noirs, ont remporté le 100 m.)
  4. On néglige des individus non caractéristiques pourvus de ces valeurs (des Blancs ont remporté le 100 m)
  5. La caractéristique (peau noire) étant héréditaire, on sous-entend que les valeurs (courir vite) le sont aussi.

Ce type de paralogisme n'est pas un produit de notre société contemporaine. On en trouve par exemple traces écrites dans l'Ancien Testament ou chez Hippocrate, ainsi que dans la plupart des civilisations.

Bien, le fait qu'un raisonnement soit fallacieux n'implique pas qu'il soit faux. De nombreux racistes pourront rétorquer que c'est nier l'évidence que de refuser que les Noirs sont plus rapides que les Blancs au 100 mètres. Et qu'évoquer les Pygmées, c'est comme évoquer les poissons volants pour tenter de démontrer que les poissons ont des ailes : un contre-exemple n'invalide pas une règle.

Déconstruire le racisme

Certes. L'invalidation du racisme est autre et passe, à nouveau, par la définition des mots employés, et maintenant par le mot « race »

Regrouper les organismes vivants est le rôle de la taxonomie, et cette dernière utilise de nombreux types de classes (taxons) ayant chacune sa définition : règne, embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce, sous-espèce etc. Aucune trace du mot « race » là-dedans !

Si ce terme n'est plus utilisé par les scientifiques, ce n'est pas pour des raisons de bien-pensance, mais parce qu'il est trop peu défini. C'est un peu comme le mot « légume » qui peut désigner tantôt des fruits (tomate p. ex.), tantôt des feuilles, des fleurs ou encore des racines. Aucun scientifique ne parle de légume parce que ce terme ne répond qu'à un paramètre précis et peu important (son type d'utilisation dans notre tradition culinaire) dont on ne peut rien déduire d'autre.

Il n'y a qu'en cuisine que l'on parle de légume, et qu'en élevage que l'on parle de race. Or, il semble pertinent, dans un contexte politique et juridique, d'utiliser des termes scientifiques qui permettent une caractérisation précise. (Après tout, c'est bien ce que cherchent les racistes, non !?)

Alors, sur un plan taxonomique où se situe l'homme ? (Ne m'attaquez pas sur la description entre paranthèses, volontairement très très simplifiée !)

  • Règne : animal (nous devons manger d'autres êtres vivants)
  • Embranchement : cordé (symétrie bilatérale... entre autres!)
  • Sous-embranchement : vertébré (nous avons des vertèbres)
  • Classe : mammifère (nous avons des mamelles)
  • Sous-classe : thérien (nous ne pondons pas d'oeufs)
  • Infra-classe : euthérien (le placenta nous est connu)
  • Ordre : primate (la vision l'emporte sur l'olfaction, etc.)
  • Sous-ordre : haplorhinien (la truffe fait place au nez)
  • Infra-ordre : simiiforme (arrière de l'orbite occulaire fermé)
  • Micro-ordre : catarhinien (narines rapprochées et ouverte vers le bas)
  • Super-famille : hominoïdé (nous avons un coccyx)
  • Famille : hominidé (face prognathe et bipédie)
  • Sous-famille : homininé (humains, chimpanzés et gorilles)
  • Tribu : hominien (humains et chimpanzés)
  • Genre : homo (homme actuel et espèces éteintes)
  • Espèce : homo sapiens (cerveau volumineux, pilosité réduite...)

Fort bien, mais ne peut-on pas continuer ? Si l'on veut poursuivre la taxonomie de façon plus fine, il convient de parler de « sous-espèce » et non de « race ». Ce n'est pas qu'une question de mots puisque le taxon « sous-espèce » est nettement défini comme un « groupe d'individus qui se trouvent isolés et qui évoluent en dehors du courant génétique de la sous-espèce de référence1. »

L'idée de sous-espèces humaines n'est donc a priori pas absurde puisque la plupart des espèces animales possèdent de telles variations. Les mécanismes de l'évolution favorisent les individus qui ont un fitness génétique adapté au milieu, et la dissémination des homo sapiens en des zones très différentes au niveau climatique (et donc écologique) a conduit à privilégier certaines allèles dont témoignent d'évidentes signatures phénotypiques.

Là où il y a un os, c'est que ces variations locales ont été perturbées par de très nombreux phénomènes de migration et de nomadisme qui ont généré un important métissage. Aucun groupe humain référencé n'a jamais vécu isolé assez longtemps, de telle sorte qu'il n'y ait pas de sous-espèces.

En outre, il a été démontré2 que le phénomène de dérive génétique (évolution de la fréquence d'un gène causée par des phénomènes aléatoires comme le hasard des accouplements) produit une érosion de la biodiversité dans les populations importantes et est donc un second facteur antagoniste à l'apparition de sous-espèces humaines.

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Enfin, on comprendra sans peine que la pression de l'environnement permettra de privilégier des allèles conduisant à une peau plus ou moins pigmentée. Il serait assez difficile de concevoir un environnement privilégiant une valeur morale, ou un environnement privilégiant les individus les plus idiots. De telle manière que, même s'il existait des sous-espèces humaines, celles-ci ne pourraient que difficilement servir d'assise scientifique à des préjugés racistes.

D'autre part, on constate aussi que l'Afrique contient 100 % de la diversité génétique humaine, ce qui semble logique quand on considère la grande diversité d'environnements de ce continent3.

Quant aux subdivisions taxonomiques plus fines encore (variété, sous-variété, forme, sous-forme), elles n'ont de sens qu'en botanique et en mycologie.

Si donc parler de races n'a rien de scientifique pour des espèces possédant des embranchements en sous-espèces, c'est totalement insensé pour l'être humain qui ne subdivise guère qu'en populations.

Il faut encore ajouter que la notion-même d'espèce est de plus en plus remise en question. En effet, l'espèce se définit comme l'ensemble des individus potentiellement inter-féconds, mais de trop nombreux contre-exemples (les tigrons, nés d'un tigre et d'un lion sont non seulement viables mais fertiles et peuvent se reproduire avec un tigron, un tigre ou un lion !) fragilisent cette définition. Alors, la race…

La banalité du racisme

Mais alors, pourquoi le racisme est-il si répandu ? Le raisonnement fallacieux cité plus haut n'est probablement qu'un mécanisme de renforcement a posteriori. Le racisme pourrait être beaucoup plus répandu, voire universel et contré seulement au prix d'efforts. Bien sûr, cette idée d'un racisme naturel qui demande à être corseté ou étouffé n'est guère confortable. Pourtant, certaines expériences4 tendent à démontrer que de nombreuses personnes ayant un discours égalitaire et anti-raciste (re)tombent très facilement dans des postures racistes quand elles relâchent leur attention. Et ce racisme implicite semble exister chez les enfants indépendamment de l'éducation qu'ils reçoivent5.

Nous savons que les stéréotypes et les préjugés sont des stratégies rapides (et donc souvent un peu idiotes) qui nous permettent de prendre des décisions sans connaître tous les éléments nécessaires.

Le racisme se développe d'autant plus que les capacités de réflexion et que l'accès à une culture scientifique s'appauvrissent ; d'autant plus aussi que les schémas mentaux répondent à des dogmes rigides plutôt qu'à des énoncés réfutables.

Ceci implique que le respect des individus au-delà des différences phénotypiques et/ou culturelles n'est pas inné. Ce respect demande un travail d'éducation faisant appel à la logique, au raisonnement et à la culture.

De la criminalisation du racisme

Cet effort ne peut se faire à coup de décrets, ni en récitant comme un mantra orwellien que le racisme est un délit et non une opinion.

Une société qui choisit d'interdire (voire de criminaliser) plutôt que d'éduquer crée plusieurs problèmes :

  1. Les racistes resteront racistes. Simplement, ne pouvant en parler ouvertement qu'entre eux, ils développeront des mécanismes de groupe, soudés par l'adversité qu'il ressentent à l'égard de la société. Les plus subtils feront recette en surfant sur le fil de la légalité, obligeant le législatif à revoir sans cesse son arsenal à coup de mesures ad hoc.
  2. La société rogne sur une liberté importante qui est celle d'expression. Elle s'instaure en garant du bien et du mal, considérant qu'une insulte comme « sale nègre » est plus grave que « sale rouquin ».
  3. Elle rabaisse la science au rang de simple opinion puisqu'elle (la société) préjuge que les récits scientifiques n'ont aucune supériorité leur permettant de venir à bout des préjugés racistes.

En fait, je crois que, si de nombreuses sociétés préfèrent l'interdiction à l'éducation, c'est simplement parce que beaucoup de politiciens sont eux-même incapables de dire en quoi le racisme est une erreur. Plus généralement, je crois aussi que beaucoup utilisent - dans d'autres matières - des raisonnements fallacieux comparables à ceux qui sous-tendent le racisme.

Le racisme est sans doute un bon indicateur du degré d'inculture d'une civilisation, c'est entendu. Mais le fait de vouloir taire des opinions considérées comme dangereuses est un indicateur encore plus pertinent car il ne mesure pas des individus lambda mais ceux-là même que la démocratie a élu pour en rédiger ses lois.

Il faut réapprendre comment s'articule un raisonnement, comment confronter des idées les unes aux autres mais aussi à l'observation et à l'expérience. Pour tout cela, il est impératif que les mots gardent leur signification. « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » a justement écrit Confucius.

Que des individus feignent de l'ignorer pour justifier le racisme est une bêtise.

Que la société feigne de l'ignorer au nom de la démocratie est une infamie.

avk

 


  1. International Code of Zoological Nomenclature.
  2. Strachan and Read. Human molecular genetics.
  3. Edwards, AWF (2003). Human genetic diversity: Lewontin's fallacy. BioEssays 25 (8): 798–801.
  4. Devine, Patricia G.; Forscher, Patrick S.; Austin, Anthony J.; Cox, William T. L. (2012). Long-term reduction in implicit race bias: A prejudice habit-breaking intervention in Journal of Experimental Social Psychology 48 (6): 1267–1278.
  5. Smith, Jeremy A.; Jason Marsh; Rodolfo Mendoza-Denton. Are We Born Racist?: New Insights from Neuroscience and Positive Psychology Paperback. Beacon Press, Berkley.

Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expérience qui nous semble inéluctable : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les mécanismes de la sélection naturelle qui ont permis l'apparition de l'espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes générations disparaissent si on veut que les nouvelles s'imposent. Et les décès purement accidentels ne suffisent pas. Le fait de limiter naturellement la durée de vie cellulaire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l'évolution et, par conséquent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrètement, l'apoptose est liée à la dégradation des télomères, ces bouchons terminaux des chromosomes qui tiennent fonctionnellement du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaussures. Ces structures sont synthétisées par une enzyme, la télomérase, lors du processus de réplication de l'ADN. Si la télomérase est très active durant la période embryologique et foetale, elle ne s'exprime plus guère après que dans les cellules germinales et dans certaines cellules cancéreuses.

Les cellules somatiques, dépourvues totalement ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protection des télomères qui disparaissent après une cinquantaine de divisions. Les chromosomes subissent par conséquent les mitoses ultérieures avec des dommages (altération de l'information, fusion de deux chromosomes...) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellulaire et au vieillissement de l'organisme.

Comme l'explique Richard Dawkins 1 : « .../ les gènes qui réussissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se reproduire. (...) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retardement sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (...) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simplement parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simulations informatiques d'André C. R. Martins 2 mettent en présence des populations d'organismes immortels avec des compétiteurs mortels. Elles démontrent clairement que « When conditions change, a senescent species can drive immortal competitors to extinction. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder individuals. When there is change and mutation, each generation is slightly better adapted to the new conditions, but some older individuals survive by chance. Senescence can eliminate those from the genetic pool. Even though individual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the individual that is selected but its lineage. While senescence damages the individuals and has an evolutionary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing conditions. We age because the world changes. »

Évolution des simulations d'André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des organismes dotés de mécanismes de préservation qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardigrades3, mais bien d'organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des organismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expression.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d'une même espèce, n'est pas le seul mode de reproduction. La plupart des organismes se reproduisent par scissiparité. Dans ce cas, l'avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l'instar des cellules germinales des pluricellulaires, de nombreux unicellulaires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d'une mort programmée et jouissent d'une immortalité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étrangement, ils ne sont pas seuls à être exemptés d'apoptose et certains organismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l'immortalité. C'est le cas de la méduse Turritopsis nutricula qui peut - en réponse à des conditions difficiles - retourner à l'état de polype, lequel a la possibilité de se multiplier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) constituent un autre exemple intéressant car certains sont dotés comme nous d'une sexualité tandis que les autres se reproduisant par scissiparité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indéfiniment en reconstituant les tissus nécessaires. Et ce sans que l'on observe de différence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l'activité de la télomérase, protectrice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n'est pas un mécanisme inéluctable.

Mais qu'est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l'existence d'un Dieu et la survie de l'esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n'est pas tant la fin de la vie que la fin de l'esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c'est la vieillesse. « Mourir cela n'est rien. Mais vieillir... » C'est que, nous l'avons vu, la vieillesse n'est rien d'autre que l'accumulation de petites morts cellulaires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonctionnements, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d'immortalité peut prendre deux directions. La première est biologique mais semble semée d'embûches. En effet, le phénomène d'apoptose qui condamne nos cellules est - par le même mécanisme - notre meilleure protection contre le cancer. D'autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d'enregistrer des résultats intéressants. 6

La seconde direction est informatique. Elle consiste à sauver l'esprit avant que la dégradation biologique de l'individu ne l'atteigne...

Projets d'immortalité

Si les rêves d'immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l'idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l'information contenue dans nos cerveaux n'est ni neuve ni extraordinaire. L'hypothèse de l'IA forte 7 gagne en crédibilité chaque jour, permettant de penser que l'expression de cette information ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspirations et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliardaire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de transplanter un cerveau humain dans un robot humanoïde d'ici une dizaine d'années ans. Une étape ultérieure sera de remplacer le cerveau biologique par un cerveau artificiel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet particulier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entreprise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants importants. Tout d'abord, une accélération foudroyante de notre compréhension des processus de l'esprit et des technologies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une privatisation de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes administrations telles que la NASA. Cette convergence confère à l'intelligence humaine un bras de levier exceptionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus importante de toutes celles que l'humanité ait vécues. Du fait des facilités d'interfaçage des individus numérisés, d'autoreprogrammabilité et de reproductibilité, la notion même d'individualité perdra vite toute signification.

Face à un tel changement, toute tentative de prévision semble absurde... si ce n'est celle qu'Haldane fit il y a plus d'un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n'est à l'abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senescence as an Adaptation. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardigrades peuvent ralentir leur métabolisme de telle manière qu'il semble totalement à l'arrêt (cryptobiose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). "Reversing the Life Cycle: Medusae Transforming into Polyps and Cell Transdifferentiation in Turritopsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)". The Biological Bulletin (Biological Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere maintenance and telomerase activity are differentially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhibition of activated pericentromeric SINE/Alu repeat transcription in senescent human adult stem cells reinstates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l'Intelligence Artificielle forte, il est possible de construire une machine consciente d'elle-même et disposant de sentiments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « sentiments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://2045.com/ 

Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » -- Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L'auteur y prenait la citation d'Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd'hui, c'est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu'il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l'argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l'idée originale que c'est le réchauffement climatique induit par l'homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s'effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c'est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c'est plutôt sain qu'il n'y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s'interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D'un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d'années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l'erreur de l'un fera la renommée de l'autre ; et de l'autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l'inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don't know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça...

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

Pour une archéologie émotionnelle

À côté des émotions individuelles existent des émotions complexes modelées par nos interactions sociales. L'évolution de ces dernières pourrait ouvrir la voie à une nouvelle discipline : l'archéologie émotionnelle.

Au catalogue des émotions disparues figure la Ferrea Voluptas (volupté de fer) de Pétrarque, qui disparut sans doute avec le latin. La perversion d'aujourd'hui se teinte d'aspects moraux, éthiques et médico-légaux. La Ferrea voluptas est tout aussi dure, mais moins pesante et plus libre.

Autre absente, l'acédie était tellement répandue au VIe siècle que l'Église envisagea d'en faire le huitième péché capital. C'était une démotivation spirituelle, un sentiment d'« à quoi bon » lié à l'objet religieux, un estompement de la foi, un relâchement de la ferveur. Certains psychologues contemporains la remettent au goût du jour, mais dans une acception beaucoup plus large : l'acédie du chômeur par exemple.

J'ai un faible particulier pour la dubitation : le plaisir subtil d'échapper à la réponse directe, de faire durer la douce tension née du questionnement.

Certaines émotions sont-elles actuellement menacées d'extinction ? J'éprouve quelque crainte pour le scrupule (petite pierre pointue dans le cerveau, selon les Latins) ou la magnanimité.

Je me souviens aussi du terrible et puissant sentiment d'egrégore, fusionnant les ressentis individuels en une énergie de groupe. Lui, c'est autre chose, il semble tellement présent lors de certains rassemblements politiques, sportifs, évangéliques ou encore de télé-réalité que seul le mot qui le désigne tombe dans l'oubli.

avk

Rationalisme anthropocentrique

Lorsque Descartes propose le rationalisme comme méthode de recherche de la vérité, c’est surtout le scepticisme qu’il promeut face à l’autorité intellectuelle. De la même manière, le rationalisme du Siècle des Lumières est avant tout opposé au dogmatisme et à l’obscurantisme. Vouloir faire du rationalisme une valeur positive serait naïf et prétentieux.La rationalité est avant tout un sentiment : ce n’est que par une forme d’introspection que nous nous convainquons de l’existence ou non d’un lien logique entre deux faits ou deux idées. Serait-ce même au départ de données pragmatiques, comment l’introspection pourrait-elle nous apprendre quoique ce soit sur un autre sujet que sur nous même?

Si les faits nous donnent parfois l’illusion que la raison permet de comprendre le monde, c’est parce qu’elle représente un avantage évolutif. Elle est notre capacité à organiser nos souvenirs sous une forme propre à faire des prévisions utiles à notre survie ou à notre reproduction. Elle n’est donc que le reflet du monde dans lequel nous vivons ; c’est notre adaptation intime à notre environnement qui fait que certains phénomènes naturels peuvent être organisés selon des systèmes qui nous semblent logiques. Par beaucoup d’aspects, la science n’est rien d’autre qu’une communication codifiée de notre compréhension instinctive du monde.

En d’autres termes, c’est parce que nous sommes bien adaptés à notre environnement que nos intuitions sont parfois correctes, et que l’introspection peut être constructive. Pour tout ce qui n’est pas traditionnellement nécessaire à la survie de l’espèce, rien ne garantit l’utilité de la raison humaine.

Pinellas County, Florida

Après le Comté de Polk, voici celui de Pinellas, toujours en Floride. Là aussi, la Commission de l'enseignement prend majoritairement parti pour l'Intelligent Design.

Voici les arguments de quatre de ses membres :

« The entire theory of evolution is not scientific fact. Intelligent design balances it out. » - Nancy Bostock, Chairperson

« I’d probably ideally like to keep it all [evolution and Intelligent Design] out of the classroom. If it’s going to create this much controversy, how important is it? »
- Peggy O’Shea, Vice Chairperson

« I think that students should be given the opportunity to view all theories on how man evolved and let their science background and their religious background take over as to which one they believe in. »
- Jane Gallucci

« To teach one [evolution] as if nothing else existed, I think we’re doing our students a disservice. » - Carol Cook

Promis, je ne posterai pas un billet à chaque Comté qui bascule, mais il me semblait important d'illustrer que la progression du phénomène est importante et que, chaque semaine, c'est l'éducation scientifique de plusieurs dizaines de milliers d'enfants qui se teinte de religieux.

Il ne s'agit pas de faits isolés mais d'un mouvement de fond.

[ source ]

Polk County, Florida

Il y a pas mal de Comtés nommés Polk aux États-Unis, mais aucun d'entre eux ne bénéficie d'une renommée fracassante en Europe.

Celui de Floride vient de faire une avancée décisive vers la notoriété. Situé en plein centre de la Péninsule, il dispose d'une économie florissante, de plus de 600.000 habitants et de nombreux établissements d'enseignement. Bref, ce n'est pas un petit patelin oublié de la civilisation.

Dans le bon Comté de Polk, rapporte The Ledger, la Commission de l'enseignement a une configuration particulière : sur sept membres, quatre sont favorables à l'enseignement de l'Intelligent Design, une n'a pas d'avis, deux y sont opposés.


La très fervente Margaret Lofton, Présidente, a déjà déclaré : « Si j'étais amenée à voter sur ce point, j'interdirais l'enseignement du darwinisme. »

Or dans un mois, en janvier 2008, cette Commission va se réunir afin de voter les nouveaux standards en matière d'enseignement de l'évolution. Puisque le processus démocratique y semble plus puissant que la vérité scientifique, je pense qu'il y a quelque chose à faire : contacter ces personnes. Leur envoyer des liens vers des sites scientifiques, leur expliquer que leurs décisions ne sont pas seulement attendues dans leur Comté, mais partout dans le monde, les convaincre que la science ne met pas en péril le salut de leurs enfants.

Comment les contacter? Rien de plus simple :

Kay Fields (District 5) : 863-802-5483
Kay.Fields@polk-fl.net

Tim Harris (District 7) : 863-808-0005
Tim.Harris@polk-fl.net

Margaret Lofton (District 6, Chairman) : 863-294-9076
Margaret.Lofton@polk-fl.net

Hazel Sellers (District 3) : 863-533-7714
Hazel.Sellers@polk-fl.net

Lori Cunningham (District 2, Vice-Chairman) : 863-512-1656
Lori.Cunningham@polk-fl.net

Et, tant qu'à faire, pourquoi pas un email de soutien aux deux défenseurs d'un enseignement scientifique?

Frank O’Reilly (District 1)
Frank.Oreilly@polk-fl.net

Brenda Reddout (District 4)
Brenda.Reddout@polk-fl.net

Mes emails ont été expédiés il y a une heure.

Arguments créationnistes : 17 réfutations

Le créationnisme et son avatar postmoderne, l'Intelligent Design, utilisent une rhétorique simple pour faire des adeptes parmi les chrétiens les plus modérés. La stratégie est simple : mettre dos à dos la théorie darwinienne et la Bible. Il suffit alors de déforcer la première et pour cela, tous les arguments sont bons.

L'Intelligent Design s'affiche de plus en plus comme une opinion respectable. Qui s'y oppose prend le risque de passer pour intolérant. Il y a quelques années, une campagne pro-tabac utilisait la même stratégie du "dos-à-dos". Le slogan était : «Fumeur ou pas, restons courtois». Il gommait l'idée simple que l'un était l'agresseur et l'autre l'agressé. Le mécanisme est similaire ici : mettre sur un pied d'égalité un dogme et un modèle scientifique cohérent, corrélé par des faits et soumis à la critique scientifique.

Amis croyants, si vous pensez que la foi et la science ne sont pas antagonistes par nature, ce billet est pour vous...

1. C'est écrit dans la Bible.
«God’s Word is true, or evolution is true. There’s no room for compromise.» [creationmuseum]

Argument d'autorité. La Bible est un récit. De nombreux autres récits, scientifiques ou non, religieux ou non, fictionnels ou non, sont en contradiction avec divers passages de la Bible. Croire que la Bible a raison simplement parce que c'est la Bible est une conviction, par un argument.

2. Ma foi me pousse à croire le récit biblique.

Subjectivisme. La foi de nombreux chrétiens les pousse à comprendre certains passages bibliques comme des métaphores. Un argument en leur faveur est que certains passages sont compris comme métaphoriques même par les chrétiens créationnistes. Si tous les chrétiens s'accordent sur le fait que des métaphores peuvent être présentes dans la Bible, pourquoi la Genèse ne pourrait-elle être interprétée ainsi?

3. Le darwinisme diminue le rôle de Dieu.
«Darwinism rules out the possibility of God or any guiding intelligence playing a role in life’s origin and development. Within western culture Darwinism’s ascent has been truly meteoric.» [Cosmic Poursuit, William Dembski, 1998]

Diversion. Pour qui pense que Dieu a planté chaque arbre individuellement, l'affirmation qu'une entreprise de jardinage ait planté celui de mon jardin doit être blasphématoire. Le darwinisme n'est dangereux que pour l'idée d'un Dieu anthropocentrique. Il n'interfère nullement avec l'idée d'un Dieu omnipotent et omniscient.

4. Argument téléologique : la beauté et la complexité des mécanismes de la nature démontrent l'existence de Dieu.

Appel à l'émotion, non-sequitur. C'est une conviction, non un argument. Elle est parfois soutenue par les arguments du hasard ou de la complexité (voir plus loin).

5. Darwin était athée.

Discrédit, non-sequitur. Argument étrange, sauf à considérer «Païens ont tort, chrestiens ont droit.» Étrange et faux : Darwin était chrétien. Il a étudié la théologie à Cambridge. Sa théorie de la sélection naturelle date de 1838 et s'est édifiée sur base d'éléments récoltés durant le voyage du Beagle, de 1831 à 1836. Darwin ne devint agnostique qu'en 1851, suite à la mort de sa fille Annie.

6. Le darwinisme est une théorie matérialiste.
«Debunking the traditional conceptions of both God and man, thinkers such as Charles Darwin, Karl Marx, and Sigmund Freud portrayed humans not as moral and spiritual beings, but as animals or machines who inhabited a universe ruled by purely impersonal forces and whose behavior and very thoughts were dictated by the unbending forces of biology, chemistry, and environment.» [The Wedge Strategy]

Non sequitur. Cet argument n'a de poids qu'à deux conditions :

a. Il est exact (reste à le démontrer).
b. Les théories matérialistes ont toujours tort face aux théories spiritualistes. Cette démonstration est elle inutile puisque les chrétiens fondamentalistes adopte eux-même parfois une position inverse : ils croient en la transubstantiation. Pour eux, l'hostie donnée en communion n'est pas seulement investie de l'esprit du Christ mais que sa substance matérielle est réellement modifiée.

7. Le darwinisme est contredit par les dernières avancées scientifiques.

Diversion. Bien sûr, la science progresse, les théories s'affinent et se complètent. Dans son excellent blog, Tom Roud résume parfaitement l'absurdité de l'argument :
« (...) Dembski affirme que le fait que certains organismes aient des moyens de contrôler leur taux de mutation contredit le darwinisme. Autant reprocher à Galilée de ne pas avoir introduit la notion d’espace-temps ! Ce que Dembski ne reconnaît pas, c’est que la théorie de l’évolution proposée par Darwin est avant tout un cadre conceptuel : ce n’est pas parce que Darwin n’a pas anticipé les découvertes récentes de la biologie que sa théorie ne colle pas à ces découvertes.»

8. L'évolutionnisme met le hasard au centre de tout ses mécanismes. Il est impossible qu'une mécanique aussi complexe que l'homme, même que chaque cellule, soit le fruit du hasard. Un architecte est nécessaire.

Inexactitude, non-sequitur. Bien sûr, si l'on met les atomes constitutifs d'un homme dans un tonneau et que l'on secoue, il n'en sortira jamais un homme. Cet argument caricature le discours scientifique. Ce que l'évolutionnisme avance, c'est qu'une sélection naturelle s'opère au hasard. Ce hasard n'est pas totalement aléatoire puisqu'il s'opère dans le cadre étroit des lois de la logique, de la physique et de la chimie. Ces lois étant universelles, une sélection cumulative apparaît qui permet l'émergence de structures complexes.

9. Si les mutations apparaissent de façon aléatoire, comment un organe aussi complexe qu'un oeil peut évoluer? Il est clair que toutes les mutations ont convergé pour en faire une mécanique aussi complexe et parfaite.

Fausse alternative, incompréhension. Quand nous regardons en arrière le chemin qu'a parcouru l'évolution pour arriver à un organe tel que l'oeil, nous avons immanquablement le sentiment trompeur d'une évolution dirigée. C'est que nous ne voyons alors que le chemin qui a abouti. La masse fantastique d'essais infructueux nous est invisible. Cela revient à s'étonner qu'un spermatozoïde minuscule, sans organe de sens ni cerveau réussisse le miracle de franchir la distance colossale qui le sépare de l'ovule. S'il n'y avait qu'un seul spermatozoïde, ce serait bien un miracle... mais il y en a des dizaines de millions.

10. Le deuxième principe de la thermodynamique affirme que des systèmes complexes ne peuvent pas apparaître tout seuls.

Inexactitude. Ce principe énonce en fait que «Toute transformation d'un système thermodynamique s'effectue avec augmentation de l'entropie globale incluant l'entropie du système et du milieu extérieur.» Il n'implique nullement que, localement, des systèmes ordonnés apparaissent, au prix d'une augmentation de l'entropie du milieu et d'une dissipation d'énergie. De nombreux modèles validés par l'observation par l'expérience montrent que non seulement des structures complexes peuvent se former, mais en outre qu'elles peuvent se maintenir hors de l'état d'équilibre (cellules de Bénard, réactions Belousov-Zhabotinsky, travaux de Prigogine...)

11. Les évolutionniste eux-même admettent que certaines espèces n'évoluent pas.

Fausse alternative. Bien sûr. Cela implique seulement qu'elles ont atteint un seuil d'équilibre.

12. Les darwinisme a servi à justifier des crimes contre l'humanité.

Discrédit, non-sequitur. C'est exact. Récupérer une science pour asseoir une croyance religieuse, politique ou idéologique peut mener aux plus grandes monstruosités.

13. Les mutations dégradent l'organisme et ne le font pas évoluer.

Inexactitude. Si c'était le cas, les entreprises de l'agro-alimentaire n'investiraient pas tant dans les OGM. Une mutation modifie le patrimoine génétique. Parfois, cette mutation perturbe les fonctions métaboliques, provocant parfois des déficiences voire la mort de la cellule mutée. Souvent, la mutation est neutre : elle intervient dans une partie du matériel génétique non codant (introns). Plus rarement, la modification peut avoir des effets positifs. C'est là qu'intervient la sélection naturelle : un organisme ayant subi une mutation qui le renforce aura plus de chance de survivre et de transmettre cette mutation à une descendance que l'organisme ayant subi une mutation qui diminue ses chances de survie et de reproduction. C'est le mécanisme du hopefull monster par lequel une mutation favorable se transmettra plus facilement qu'une autre.

14. L'histoire de la science, et particulièrement de l'évolutionnisme, fourmille d'erreurs, de fraudes, de canulars.

Discrédit, Non sequitur. Oui, comme toute activité humaine. Elle intègre cependant des mécanismes qui ont permi de mettre ces erreurs, fraudes et canulars en lumière. La religion et la foi ne disposent pas de tels mécanismes, et ne sont guère plus préservées de la faillibilité humaine.

15. Si les fossiles sont la trace d'animaux disparus et que l'évolution est continue, il devrait exister des fossiles intermédiaires. Le fait qu'il n'y en ait pas prouve que la théorie de l'évolution est une fable.

Inexactitude. Mais il y en a, et de très nombreux dont le premier est bien sûr l'Archéoptéryx. Voir Evidence of Evolutionary Transitions de Michael Benton.

16. Pour l'homme en tous cas, impossible de parler d'évolution puisqu'il est doté de conscience. C'est donc une différence qualitative et non plus simplement quantitative qui le distingue des animaux.

Inexactitude, ambiguïté. Reste à définir cette conscience qui serait qualitativement absente du monde animal. L'on peut simplement noter que l'éthologie a mis en évidence dans le monde animal (non humain) des aptitudes et comportements tels que la conscience de soi, la capacité d’abstraction, le rire, l'amour, la fidélité, la trahison, le suicide, le langage symbolique, l’empathie, l’altruisme, la solidarité, l'utilisation d'outils, la transmission de savoir et de rituels.

17. On n'a jamais observé de mutation conduisant à une augmentation de l'information génétique.

Inexactitude.
Argument spécieux : on n'observe pas les mutations puisqu'elles interviennent de façon, aléatoire, on observe leurs effets. Ceci dit, l'augmentation de matériel génétique au sein de la cellule a déjà été prouvé à diverses reprises. Le principal mécanisme est la duplication de gènes suivie de la divergence de l'une des copies. D'autres mécanismes ont été observés tels que l'endobiose par laquelle deux organismes fusionnent (d'où les mitochondries p. ex.) ou plus couramment les mécanismes rétroviraux.