Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

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Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coef­fi­cients empi­riques ont pu être déter­minés sur plusieurs ordres de grandeur dans des condi­tions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disci­plines, de l’écologie à la socio­logie. Vient ensuite le suivi systé­ma­tique des innom­brables sources d’information numé­riques sur l’actualité dont nous dispo­so­sons doré­na­vant, approche connue sous le nom de cultu­ro­mique (note 3). Fina­le­ment, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polé­mo­logues (Bouthoul, 1962) et dont le dépas­se­ment conduit à des chan­ge­ments quali­ta­tifs a été remis à l’honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimen­taires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux, en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publi­ca­tions scien­ti­fiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empi­riques

Commen­çons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d’actes de guerre en Afgha­nistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opéra­tions dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingé­nieurs, des physi­ciens et un écono­miste. A l’époque de la publi­ca­tion, Bohorquez travaillait au Depart­ment of Indus­trial Engi­nee­ring and CEIBA Complex Systems Research Center à l’Univer­sidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scien­ti­fiques qui cosignent l’article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disci­plines, de la biologie à la socio­logie en passant par l’informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l’université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en colla­bo­ra­tion.

Que disent ces articles? D’abord qu’il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l’intervalle entre deux attaques terr­ro­ristes (ou actions belli­queuses). Cet inter­valle a tendance à raccourcir en même temps que les terro­ristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidem­ment). Il existe aussi un rapport simple entre l’importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la «taille» des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu’ils relient de manière quan­ti­ta­tive certains compor­te­ments humains violents ou non (au-delà du terro­risme, donc), l’écologie et certains modèles écono­miques (ce n’est pas par hasard que nous avons l’éco-logie et l’éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d’autres études (Betten­court et al, 2007; Betten­court et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d’habitants) et une collec­tion disparate d’indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d’inventeurs en passant par la consom­ma­tion  d’électtricité des ménages et la densité des stations d’essence. Ces travaux permettent eux aussi de «prédire» la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d’indicateurs sont liés à la popu­la­tion comme variable indé­pen­dante, laquelle popu­la­tion est très prévi­sible puisque la majorité des êtres humains qui peuple­ront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projec­tions de popu­la­tion faites au cours de l’immédiat après-guerre (je parle de 1940–45) se sont avérées éton­nam­ment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: histo­rique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d’un indice de prix des denrées alimen­taires.

2. Cultu­ro­mique

Récemment, d’autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévi­sions d’une manière radi­ca­le­ment diffé­rente, basée sur le fait que nous disposons main­te­nant d’énormes bases de données numé­riques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et inter­na­tio­naux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les tech­niques d’exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur asso­cia­tion avec d’autres termes, ainsi que leur ton et leur géolo­ca­tion. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolo­ca­tion consti­tuent la prin­ci­pale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes «postifs» ou «négatifs» comme «terrible», «amélio­ra­tion» ou «heureux». La géolo­ca­tion consiste simple­ment à situer géogra­phi­que­ment tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle «cultu­ro­mique» (note 3) lui a permis de faire des prévi­sions à court terme relatives aux révo­lu­tions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l’Arabie Saoudite jusqu’en 2012. Appliquée à la loca­li­sa­tion de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid état­su­nien a fina­le­ment eu raison de lui.

3. Dépas­se­ment de seuils critiques

Je termi­nerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une descrip­tion très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s’agit d’un autre Johnson que l’auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une asso­cia­tion histo­rique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimen­taires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concor­dance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révo­lu­tions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclu­sion

Dans l’ensemble, ces méthodes sont inté­res­santes, et l’engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Betten­court et al.) témoignent de l’intérêt des milieux scien­ti­fiques comme de celui de la prese géné­ra­liste pour les prévi­sions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l’abondance des données dispo­nibles plus qu’à la nouveauté des approches. D’une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l’importance et de l’efficacité de l’internet. La note de Leetari, par exemple, n’a pas souffert de sa publi­ca­tion sur un site jusqu’alors confi­den­tiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d’oeil. La phrase est extraite avec quelques modi­fi­ca­tions mineures de Wikipedia: La psycho­his­toire est une science imaginée par l’auteur de science-fiction Nat Schachner et déve­loppée plus largement par Isaac Asimov (1920–1992) dont le but est de prévoir l’Histoire à partir des connais­sances sur la psycho­logie humaine et les phéno­mènes sociaux en appli­quant une analyse statis­tique à l’image de la ther­mo­dy­na­mique.

Note 2 : La partie supé­rieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie infé­rieure (b): 8 événe­ments par jour ne se produisent prati­que­ment jamais, alors quer 30% des jours sont carac­té­risés par deux événe­ments.

Note 3 : cultu­ro­mics en anglais. Comme ther­mo­dy­na­mics devient «la ther­mo­dy­na­mique» et cyndinics «la cyndi­nique» j’ai osé le terme de «cultu­ro­mique»

Refe­rences

Betten­court, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, inno­va­tion, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Betten­court, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more produc­tive and efficient as they grow. 305(3):51–53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quan­ti­fies human insur­gency. Nature 462:911–914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite biblio­thèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve popu­la­tion forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Dispo­nible sur le net. Voir aussi http://​www​.esri​.com/​l​i​b​r​a​r​y​/​w​h​i​t​e​p​a​p​e​r​s​/​p​d​f​s​/​e​v​a​l​u​a​t​i​n​g​-​p​o​p​u​lation.pdf et http://​www​.ageing​.ox​.ac​.uk/​f​i​l​e​s​/​w​o​r​k​i​n​g​p​a​p​er_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casual­ties. Nature 462:836. L’article de Gilbert est une présen­ta­tion du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collec­tive Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Esca­la­tions in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81–84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Insta­bi­lity in North Africa and the Middle East. http://​arxiv​.org/​a​b​s​/​1​108.2455v1. L’article est téĺé­char­geable.

K.H.Leetaru. 2011. Cultu­ro­mics: fore­cas­ting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publi­ca­tion. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2–0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des anima­tions inté­res­santes.

 

Les paroles divines sont éternelles et immuables.

Mes péré­gri­na­tions sur la toile me ramènent une assez vieille histoire dont l’actualité reste vive. En 2000, une célèbre jour­na­liste radio améri­caine, Dr. Laura Schles­singer, déclara que l’homosexualité est une perver­sion. Sa justi­fi­ca­tion fut le classique argument d’autorité biblique : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme : ce serait une abomi­na­tion. » (Lévitique, chapitre 18, verset 22)

L’anecdote prend tout son sel avec une lettre qui lui parvint dans le courrier des auditeurs. Cette missive vitaminée émanait de John Nichols, édito­ria­liste du Capital Times. La voici :

Cher Docteur Laura,

Merci de tant faire pour éduquer les gens à la Loi de Dieu. J’apprends beaucoup à votre écoute et essaie de partager cet ensei­gne­ment avec le plus grand nombre. Quand quelqu’un défend l’homosexualité, je brandis le Lévitique 18:22, point final.

Toutefois, concer­nant d’autres lois du Lévitique et de l’Exode, j’aurais besoin de nouveaux conseils avisés de votre part, afin des les inter­préter au mieux. Ainsi :

- Quand je brûle un taureau en sacrifice, je sais que cette odeur est douce au Seigneur (Lev. 1:10–17). Elle ne plait cependant pas à mes voisins. Comme trouver le meilleur compromis?

- Je souhai­te­rais vendre ma fille comme servante, tel que c’est indiqué dans l’Exode 21:7. De nos jours, quel serait le meilleur prix pour une fille de son âge ?

- Je sais qu’aucun contact ne m’est permis avec une femme durant ses périodes de mens­trua­tion (Lev. 15:19–24). Le problème est : comment le savoir? J’ai essayé de demander mais la plupart des femmes en prennent ombrage.

- Le Lévitique 25:44 dit clai­re­ment que je peux acheter des esclaves des nations alentours, mâles et femelles. Un de mes amis affirme que cela s’applique seulement aux Mexicains, et non aux Canadiens. Pourriez-vous clarifier ce point? Pourquoi ne pourrais-je pas posséder de Canadiens?

- J’ai un voisin qui persiste à travailler le samedi. L’Exode 35:2 dit clai­re­ment qu’il doit être mis à mort. Suis-je mora­le­ment obligé de le tuer moi-même ?

- Un de mes amis m’affirme que, si manger des fruits de mer est une abomi­na­tion (Lev. 11:10), c’est tout de même moins grave que l’homosexualité. Je ne suis pas d’accord ! Qu’en pensez-vous?

- Le Lévitique 21:18 dit que l’on ne peut pas approcher de l’autel de Dieu si on a des problèmes de vue. Je dois bien admettre que je porte des lunettes. Mon acuité visuelle doit-elle être de 20/20 ou existe-il une certaine tolérance?

- Je sais que toucher le peau d’un cochon mort me rend impur (Lev. 11:6–8) mais puis-je tout de même jouer au football en portant des gants?

- Mon oncle possède une ferme. Il viole le Lévitique 19:19 en plantant dans un même champ deux types de cultures diffé­rentes. Sa femme fait de même en portant des vêtements faits de diffé­rents tissus (mélange coton/polyester). Il a aussi tendance à médire et à blas­phémer. Est-il vraiment néces­saire de réunir tous les habitants du village pour le lapider? (Lev. 24:10–16) Ne pourrait-on pas simple­ment les brûler vifs lors d’une simple réunion de famille, comme ça se fait avec ceux qui dorment avec des parents proches? (Lev. 20:14)

Je sais que vous avez étudié ces matières de façon appro­fondie et ne doute pas que vous puissiez m’aider.

Merci encore pour nous rappeler que les paroles divines sont éter­nelles et immuables.

Sincè­re­ment,
Un auditeur fidèle

avk

Source

Snopes

Pour une archéologie émotionnelle

À côté des émotions indi­vi­duelles existent des émotions complexes modelées par nos inter­ac­tions sociales. L’évolution de ces dernières pourrait ouvrir la voie à une nouvelle disci­pline : l’archéologie émotion­nelle.

Au catalogue des émotions disparues figure la Ferrea Voluptas (volupté de fer) de Pétrarque, qui disparut sans doute avec le latin. La perver­sion d’aujourd’hui se teinte d’aspects moraux, éthiques et médico-légaux. La Ferrea voluptas est tout aussi dure, mais moins pesante et plus libre.

Autre absente, l’acédie était tellement répandue au VIe siècle que l’Église envisagea d’en faire le huitième péché capital. C’était une démo­ti­va­tion spiri­tuelle, un sentiment d’« à quoi bon » lié à l’objet religieux, un estom­pe­ment de la foi, un relâ­che­ment de la ferveur. Certains psycho­logues contem­po­rains la remettent au goût du jour, mais dans une acception beaucoup plus large : l’acédie du chômeur par exemple.

J’ai un faible parti­cu­lier pour la dubi­ta­tion : le plaisir subtil d’échapper à la réponse directe, de faire durer la douce tension née du ques­tion­ne­ment.

Certaines émotions sont-elles actuel­le­ment menacées d’extinction ? J’éprouve quelque crainte pour le scrupule (petite pierre pointue dans le cerveau, selon les Latins) ou la magna­ni­mité.

Je me souviens aussi du terrible et puissant sentiment d’egrégore, fusion­nant les ressentis indi­vi­duels en une énergie de groupe. Lui, c’est autre chose, il semble tellement présent lors de certains rassem­ble­ments poli­tiques, sportifs, évan­gé­liques ou encore de télé-réalité que seul le mot qui le désigne tombe dans l’oubli.

avk

Cycles et épicycles

The more important funda­mental laws and facts of physical science have all been disco­vered, and these are now so firmly esta­bli­shed that the possi­bi­lity of their ever being supplanted in conse­quence of new disco­ve­ries is excee­dingly remote… Our future disco­ve­ries must be looked for in the sixth place of decimals.

(Albert A. Michelson, 1894, cité par [1])

Il est assez courant que des scien­ti­fiques socia­le­ment assis aient des propos péremp­toires de ce genre. Vers la fin de sa vie, Kelvin aurait ainsi proclamé que des engins plus lourds que l’air ne vole­raient jamais, que la radio ne présen­tait aucun intérêt, et qu’on allait découvrir inces­sam­ment que les rayons X étaient un canular [2]. Ce qui rend les propos de Michelson surpre­nants, c’est que son nom est associé à une révo­lu­tion scien­ti­fique majeure. A l’époque où on lui attribue ces mots, il avait déjà effectué avec Edward Morley des mesures de la vitesse de la lumière qui balaye­ront les concep­tions clas­siques de l’espace et du temps. Les mesures de Michelson et de Morley de 1887 ne sont rien moins que le fondement expé­ri­mental de la théorie de la rela­ti­vité. Et il n’avait rien vu venir.

À l’instar des mesures de Michelson et Morley, les faits expé­ri­men­taux qui fondent la révo­lu­tion scien­ti­fique du début du 20ème siècle se sont accumulés tout au long du 19ème siècle, bien avant que les concep­tions ne commencent à changer. La première obser­va­tion du mouvement Brownien, qui est aujourd’hui considéré comme une preuve de l’existence des atomes, date de 1827. De la même manière, les « anomalies » de la chaleur spéci­fique des solides, dont la compré­hen­sion est un succès de la physique quantique, sont connues depuis le milieu du 19ème siècle. Ce qui fait une révo­lu­tion scien­ti­fique, ce ne sont pas des faits nouveaux, c’est un chan­ge­ment de mentalité.

En science comme dans d’autres domaines, le chan­ge­ment est rarement accueilli favo­ra­ble­ment [3]. L’attachement aux théories en vigueur est souvent justifié métho­do­lo­gi­que­ment, mais il prend parfois une forme patho­lo­gique. On a fait vivoter le géocen­trisme pendant plus de 13 siècles, en intro­dui­sant un système obscur d’épicycles pour rendre compte du mouvement des planètes vues depuis la Terre. C’est pour les mêmes raisons qu’on margi­na­lise de nombreux faits inex­pli­qués, qui seront peut-être un jour centraux dans notre compré­hen­sion du Monde.

Il suffit d’ouvrir un journal de vulga­ri­sa­tion pour voir combien la physique est aujourd’hui compli­quée. Certains voient dans la théorie des cordes, dans les fluc­tua­tions du vide, dans l’enchevêtrement quantique, etc. autant d’épicycles qui essayent déses­pé­ré­ment de sauver des concep­tions sans doute dépassées [1]. Pour aller de l’avant, ne faudrait-il pas s’intéresser en priorité aux faits qu’on qualifie de marginaux et qui ne sont pas encore compris ? On portera peut-être demain sur ceux qui balaient d’un revers de la main la mémoire de l’eau ou la fusion froide [4] le même regard plein d’incompréhension que nous portons aujourd’hui sur Michelson. Comment n’a-t-il rien vu ?

Cedric Gommes

Sources

[1] Robert J. Lahn, 20th and 21st century science: reflec­tions and projec­tions, Journal of Scien­tific Explo­ra­tion, 15 (2001) 21.
[2] http://​www​.2spare​.com/​i​t​e​m​_​50221.aspx

[3] Eric Hoffer, The Ordeal of Change, Hopewell publi­ca­tion, 2006. (Origi­nally published by Harper & Row: New York, 1963)
[4] L’histoire de ces deux phéno­mènes n’est pas la farce qu’on voudrait nous faire croire; Brian Josephson, prix Nobel de physique, en parle un peu sur sa page web. http://www.tcm.phy.cam.ac.uk/~bdj10/.

Et si Pékin avait raison?

Nous avons tous lu Tintin au Tibet. Nous avons tous entendu le dalaï-lama. Nous aimons tous le Tibet. Spiri­tua­lité, intem­po­ra­lité, blancheur.

Le Lotus Bleu, c’était autre chose. Une histoire complexe où s’affrontent des puis­sances mili­taires, finan­cières. La drogue, la folie, le crime.

Tintin rencontre Chang en Chine. Il comprendra là la dure complexité du monde. C’est au Tibet qu’il le retrou­vera. Et c’est là qu’il comprendra que la complexité est un masque. Les larmes de Tintin relient les deux albums.

Une invasion chinoise?

Depuis le XIIe siècle, le Tibet est chinois et le dalaï-lama avait géné­ra­le­ment un statut de gouver­neur qu’il parta­geait à certaines époques avec le Panchen-lama. En 1720, le Tibet devient un protec­torat chinois : l’identité cultu­relle était garantie mais le commerce, la diplo­matie et la défense étaient du ressort de la Chine. La présence de tibétain sur de nombreux monuments chinois en tant qu’une des cinq langues offi­cielles, en témoigne.

Les choses changent en 1904 lorsque les Britan­niques enva­hissent la région de façon sanglante. Quatre ans plus tard, la Chine reprend le contrôle et ce n’est qu’après la révo­lu­tion de 1911 que le Tibet proclame son indé­pen­dance, indé­pen­dance que n’acceptera pas la Chine.

En 1950, le troupes commu­nistes chinoises reviennent au Tibet, ce qui est qualifié d’invasion par les États-Unis alors en pleine fièvre anti­com­mu­niste. La CIA arme et entraine les guerriers tibétains et, en 1959, aide le dalaï-lama à s’exiler en Inde.

Si l’on peut parler de conflit terri­to­rial d’indépendance, le présenter comme une invasion n’est pas conforme à la réalité histo­rique. Je ne défends pas là la vision chinoise, j’expose celle de la commu­nauté inter­na­tio­nale exprimée depuis longtemps par l’ONU et par la Commu­nauté Euro­péenne.

Que tout le monde main­te­nant se mette à parler d’invasion est étrange… à moins que les récents enjeux commer­ciaux puissent expliquer ce revi­re­ment idéo­lo­gique.

Une popu­la­tion opprimée?

La Chine moderne n’est pas mon modèle de civi­li­sa­tion. Les droits de l’homme sont consi­dérés comme un gadget inutile, les médias sont des marion­nettes du Parti, le régime politique est une farce et la justice n’est citée en exemple que par Ségolène Royal. Ça ne donne pas envie, c’est sûr.

Pour autant, voir dans le Tibet du dalaï-lama un sanc­tuaire consacré à la spiri­tua­lité et échappant à la corrup­tion du maté­ria­lisme occi­dental est sans doute un peu naïf.

Quel était la situation du Tibet avant le départ de dalaï-lama?

1. Théo­cratie absolue : Ni parti ni élections. Ni média non plus d’ailleurs.

2. Oligar­chie et servage de la popu­la­tion : Par exemple, le comman­dant en chef de l’armée tibétaine, ami proche du dalaï-lama, possédait 4.000 kilo­mètres carrés de terre et régnait sur 3.500 serfs. Les monas­tères pouvaient enlever de force des enfants de paysans pour les enrôler comme domes­tiques, danseurs ou soldats. [A. Tom Grunfeld, The Making of Modern Tibet rev. ed. (Armonk, N.Y. and London : 1996)]

3. Droits de l’homme : Si la peine de mort n’était pas appliquée acti­ve­ment, la torture était d’usage courant : brisure des membres, énucléa­tion des yeux, utili­sa­tion d’une panoplie proche de celle de notre moyen-age. Bien sûr, les enfants de paysans n’avaient ni scola­ri­sa­tion ni accès aux soins de santé. [Felix Greene, A Curtain of Ignorance (Garden City, N.Y. : Doubleday, 1961) ; Waddell, Landon, and O’Connor are quoted in Gelder and Gelder, The Timely Rain]

Ça ne donne pas envie non plus. A vrai dire, ça donne encore moins envie.

La domi­na­tion chinoise est donc un sale coup pour l’oligarchie tibétaine. Les images d’émeutes montrent clai­re­ment que les opposants sont des moines ou des tibétains de milieux favorisés. Pour la plus grande partie de la popu­la­tion, je crois que c’est plutôt une bonne chose.

Mais vous savez comment sont les religions : elles ont le chic pour vous faire croire que ce qui est bon est mauvais et vice-versa. En plus, s’il faut recon­naître quelque chose au dalai-lama, c’est que c’est un commu­ni­ca­teur fabuleux, le genre Steve Jobs vous voyez. En plus, son produit, c’est la vision d’un monde drôlement sympa. Vraiment le genre de chose dont nous avons tous besoin. Et en plus, y croire ne coûte pas un cent…

Alors? Alors, si l’on se préoccupe de droits de l’homme, de liberté de la presse, de démo­cratie et de déve­lop­pe­ment indi­vi­duel, il est sans doute légitime de lancer des actions contre la Chine. Mais le faire au nom du Tibet est grotesque.

Vingt-quatre îles

« Vingt-quatre îles de l’archipel indo­né­sien ont disparu ces dernières années. Selon certains modèles, 2.000 îles de l’archipel pour­raient dispa­raître en une géné­ra­tion, soit d’ici 2030. » Voici ce qu’affirme en substance Freddy Numberi, le ministre indo­né­sien des Affaires maritimes s’appuyant sur une étude de l’Université Jadavpur de Calcutta.

Le tsunami du 24 décembre 2004 est respon­sable de la dispa­ri­tion de quatre d’entre elles, au nord de Sumatra. Les vingt autres, dans la province de Riau et dans l’archipel des Mille îles ont disparu du fait des dommages envi­ron­ne­men­taux.

Bien sûr, il s’agit toujours de causes multiples : montée des eaux, érosion côtière, dispa­ri­tion des mangroves, augmen­ta­tion de la violence cyclo­nique. De telle sorte que la rhéto­rique gardera son droit de cité et permettra d’estomper cette alarme : les îles dispa­raissent.

J’ai entendu aussi qu’il faut rela­ti­viser : l’archipel indo­né­sien compte plus de 17.000 îles et la perte de 24 îles inha­bi­tées n’est guère signi­fiante. C’est bien sûr un peu embêtant pour la biodi­ver­sité mais elle en a vu d’autres…

Il y a quelques mois, l’île de Lohachara (Delta du Gange) a été tota­le­ment immergée. Six mille familles y vivaient dans les années 80.

Bien sûr, ici aussi, on pourra me rétorquer que l’Inde en a vu d’autres…

Prédictions hasardeuses

The Best Article Every Day publie un florilège de prédic­tions péremp­toires qui démontrent, s’il le fallait encore, que la vision d’un leader est moins impor­tante que sa capacité à mobiliser les foules. Petite sélection de mise en bouche :

«We will bury you.»
Nikita Krushchev, Soviet Premier, predic­ting Soviet communism will win over U.S. capi­ta­lism, 1958.

«Every­thing that can be invented has been invented.»
Charles H. Duell, an official at the US patent office, 1899.

«It will be gone by June.»
Variety, passing judgement on rock ‘n roll in 1955.

«This antitrust thing will blow over.»
Bill Gates, founder of Microsoft.

«It will be years — not in my time — before a woman will become Prime Minister.»
Margaret Thatcher, future Prime Minister, October 26th, 1969.

«Read my lips: NO NEW TAXES
George Bush, 1988.

«That virus is a pussycat.»
Dr. Peter Duesberg, molecular-biology professor at U.C. Berkeley, on HIV, 1988.

«Sensible and respon­sible women do not want to vote.»
Grover Cleveland, U.S. President, 1905.

«That the auto­mo­bile has prac­ti­cally reached the limit of its deve­lop­ment is suggested by the fact that during the past year no impro­ve­ments of a radical nature have been intro­duced.»
Scien­tific American, Jan. 2 edition, 1909.

«Heavier-than-air flying machines are impos­sible.»
Lord Kelvin, British mathe­ma­ti­cian and physicist, president of the British Royal Society, 1895.

«Radio has no future.»
Lord Kelvin, Scottish mathe­ma­ti­cian and physicist, former president of the Royal Society, 1897.

«Nuclear-powered vacuum cleaners will probably be a reality in 10 years.»
Alex Lewyt, president of vacuum cleaner company Lewyt Corp., in the New York Times in 1955.

«Atomic energy might be as good as our present-day explo­sives, but it is unlikely to produce anything very much more dangerous.»
Winston Churchill, British Prime Minister, 1939.

«It’s a great invention but who would want to use it anyway?»
Ruther­ford B. Hayes, U.S. President, after a demons­tra­tion of Alexander Bell’s telephone, 1876.

«X-rays will prove to be a hoax.»
Lord Kelvin, President of the Royal Society, 1883.

«The phono­graph has no commer­cial value at all.»
Thomas Edison, American inventor, 1880s.

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Le Goût

Une pensée de Lautréa­mont, qui permet de comprendre Mozart, le Siècle des Lumières, et la distance qui parfois nous en sépare :

Le goût est la qualité fonda­men­tale qui résume toutes les autres qualités. C’est le nec plus ultra de l’intelligence. Ce n’est que par lui seul que le génie est la santé suprème et l’équilibre de toutes les facultés.

La fascination

Extrait du livre de Pascal Quignard, Le Sexe et l’Effroi (ISBN 207–040002-6) :

« Les patri­ciennes repré­sentes sur les fresques que les anciens Romains compo­sèrent sont comme à l’ancre. Elles se tiennent immobiles, le regard latéral, dans une attente sidérée, figées juste au moment drama­tique d’un récit que nous ne compre­nons plus. Je veux méditer sur un mot romain difficile : la fasci­natio. Le mot grec de phallos se dit en latin fascinus (…) Le fascinus arrête le regard au point qu’il ne peut s’en détacher (…)
La fasci­na­tion est la percep­tion de l’angle mort du langage. Et c’est pourquoi ce regard est toujours latéral.
(…) Durant les cinquante-six ans du règne d’Auguste, qui réamé­nagea le monde romain sous la forme d’un empire, eut lieu la méta­mor­phose de l’érotisme joyeux et précis des Grecs en mélan­colie effrayée. Cette mutation n’a mis qu’une trentaine d’années à se mettre en place et néanmoins elle nous enveloppe encore et domine nos passions. De cette méta­mor­phose le chris­tia­nisme ne fut qu’une consé­quence (…)
Quand les bords des civi­li­sa­tions se touchent et se recouvrent, des séismes en résultent. Un de ces séismes a eu lieu en Occident quand le bord de la civi­li­sa­tion grecque a touché le bord de la civi­li­sa­tion romaine et le système de ses rites — quand l’angoisse érotique est devenue la fasci­natio et quand le rire érotique est devenu le sarcasme du ludibrium. »

2006, interface pour un nouveau monde

C’est bien en 2006 qu’a réel­le­ment débarqué l’an 2000. Petit retour en arrière sur une année dont certaines avancées en matière d’interfaces pour­raient bien changer le monde en profon­deur.

Tout d’abord, le mélange de plus en plus intime entre ce que l’on désignait par «réel» et «virtuel» produit une réalité augmentée : l’économie virtuelle de Second Life interfère désormais avec l’économie bien réelle et des logiciels détectent les humeurs de la blogo­sphère.

L’interface homme-machine se développe fortement aussi. Le cybersexe dépasse désormais le simple télé-paluchage synchrone ou asyn­chrone ; des senseurs acous­tiques trans­forment n’importe quelle surface en clavier : une interface ‘télé­pa­thique’ permet l’encodage de courts et simples textes ; un implant cervical permet de piloter un bras arti­fi­ciel et de lire les emails… Tout cela, par le biais de l’informatique quantique, laisse présager une inté­gra­tion totale de l’informatique et de notre cerveau.

Mais l’interfaçage peut être plus prosaïque : nos tubes digestifs peuvent se préparer à recevoir des robots médicaux ; lesquels occu­pe­ront bientôt tous les terrains, y compris le terrain militaire.

Au niveau de ses capacités de réflexion, l’ordinateur évolue aussi.. L’ordinateur quantique peut déjà addi­tionner deux nombres tandis que l’ordinateur à base d’ADN est imbat­table au tic-tac-toe. De son côté, l’ordinateur classique a pris de l’avance, puisqu’il devient conscient.

L’animal n’est pas absent des nouvelles inter­faces. Il est par exemple possible par exemple de jouer contre des hamsters ou encore d’utiliser une limace afin de permettre à un robot de détecter des sources lumi­neuses.

Enfin, j’ai aussi épinglé la veste d’invisibilité (actuel­le­ment limitée aux micro-ondes d’une longueur d’onde précise) ; le gel doté de capacités sommaires d’auto-organisation et permet­tant notamment d’endiguer une hémor­ragie en quelques secondes ; les voitures réel­le­ment auto-mobiles ; qui font même des courses dans le traffic réel.

Niveau spatial, on projette des voyages touris­tiques autour de la Lune et on relance l’ascenseur spatial.

Quand j’ouvre le journal, je retrouve mes impres­sions de gosse plongé dans Jules Verne. Et j’adore ça!