Le terrorisme est notre modèle social

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu'on peut nous faire
(Alain Souchon, Foule Sentimentale)

Un extraterrestre curieux de comprendre les terriens ne se soucierait certainement pas de savoir ce qui différencie les frères Kaouchi d’Anders Breivik. Ou de ces adolescents nord-américains qui, à la suite d’Eric Harris et Dylan Klebold du lycée Columbine, ouvrent régulièrement le feu sur leurs condisciples. Ou encore de ce Nordine Amrani qui a mitraillé une foule à Liège en 2011. Cet extraterrestre se demanderait simplement pourquoi certaines personnes se mettent tout à coup à tirer sur leurs semblables par un acte qui semble échapper à toute logique, fut-elle de vengeance.

On m’opposera sans doute que les attentats djihadistes sont d’une autre nature, puisqu’ils sont le fait de gens manipulés, pris en main par des organisations obéissant à une logique implacable. Mon point de vue est que le djihad occidental peut être vu comme l’instrumentalisation par ces organisations d’un phénomène plus général qui touche plus largement nos sociétés.

On pourrait ajouter à la liste des Breiviks ces phénomènes apparentés que sont les sectes destructrices de l’individu, le suicide des adolescents, et peut-être cette récente épidémie de burnouts. On peut naturellement trouver des explications contingentes à tous ces évènements : le patron d’untel était une ordure; tel adolescent était tyrannisé par ses condisciples; tel autre avait croisé le chemin d’un imam fondamentaliste. Il est pourtant difficile d’admettre que des causes si diverses donnent lieu à des effets si semblables. L’explication la plus simple est qu’il s’agit dans tous les cas de réactions de personnes fragiles à une même forme de pression sociale. C’est cette pression que j’apparente à du terrorisme.

Qui n’aspire pas à trouver un sens à sa vie? Face à l’universalité de ce besoin, le modèle qu’on nous offre le plus souvent est celui de la vacuité obscène du monde des célébrités et de l’argent. De la téléréalité aux joueurs de foot en passant par les familles princières. Et toute cette fange est liée par des messages publicitaires insidieux dont la somme constitue une espèce de norme qui s’auto-entretient. On aimerait nous laisser croire qu’il est normal de conduire des voitures luxueuses, d’avoir un travail (pardon, un job) épanouissant, d’avoir une plastique à la Photoshop, que les jouets offerts aux enfants rassemblent les familles, et que les sociétés de télécom rapprochent les gens. Parce que tu le vaux bien! Et si tu n’as rien de tout cela, qu’est-ce que tu vaux?

Tous ces messages sont terroristes par leur pendant négatif. Si tu n’achètes pas mon produit, tu n’auras rien de ce à quoi tu aspires le plus. La menace la plus courante dans les publicités est une forme de « tu n’auras pas d’amis » ou « tu ne coucheras pas avec elle/lui ». Des choses simples en somme. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait délibérément créer des gens mal dans leur peau : attisez leurs frustrations et engagez ceux qui le peuvent dans un processus de consommation sans fin qui n’arrange que vous. Est-il vraiment surprenant que les plus fragilisés d’entre nous disjonctent?

Mettre le djihad occidental exclusivement sur le dos de fondamentalistes manipulateurs est une manière de nous laver les mains: c'est nous qui leur fournissons le terreau. Un peu comme ces gens bienpensants qui mettaient la fusillade de Columbine sur le dos de Marilyn Manson, dont les tueurs étaient fans. A ce titre, je vous invite à écouter l'interview que Michael Moore fait de Marilyn Manson dans Bowling for Columbine. De mémoire, l’interview se termine plus ou moins comme ceci.
Moore : Qu’est-ce que tu leur dirais à ces gosses, si tu en avais l’occasion?
Manson : Je ne leur dirais rien. J’écouterais ce qu’ils ont à dire. Personne ne les écoute jamais.
Il y a fort à parier que la seule personne qui ait jamais fait mine d’écouter les frères Kaouchi quand ils étaient des adolescents en quête de sens a malheureusement été un islamiste fondamentaliste.

J’entendais ce matin un quarteron de politiciens wallons de tous bords, réunis par la gravité de la situation, proposer à l’unisson … des cours d’éducation au « vivre ensemble ». Quel emplâtre sur une jambe de bois! Une leçon de plus qu’on veut faire à des enfants déjà perdus, et qui ajoutera une norme supplémentaire à un modèle social dans lequel ils ne se reconnaissent de toute façon pas. Pour s'attaquer aux Breiviks et autres Kaouchis, il faudra à nos politiciens plus de discernement et de courage. Suite à cette interview de Marilyn Manson, une de ses connaissances l’aurait maladroitement complimenté en ces termes : « Je ne te savais pas si malin. » Et l’autre de répondre : « Je ne te savais pas si con. »

Cedric Gommes

Pseudo-ethnicité et néo-dogmatisme

Une controverse intéressante s'est développée ces derniers jours dans le petit monde de l'anthropologie. Au départ, un article sur le site web de NatureNews présente une étude génétique des populations descendant des Tainos, autochtones des Caraïbes à l´époque de Christophe Colomb, en indiquant que ces Tainos n'existent plus. Or, beaucoup de personnes se considèrent, à tort ou à raison, comme Tainos, d'où la controverse qui a rapidement débordé le cadre scientifique.

Breaking the Law of Averages

En cette époque où même le climat a peur de changer, tant il est surveillé de près par les orthodoxes (pour la dernière affaire en date, cliquez ici, ou ici, ou ici), où certains neutrinos se mêlent d'arriver au Gran Sasso avec 60 ns (nanosecondes) d'avance, on n'est jamais trop prudent: Nature a fait the right thing et s'est excusé: This article originally stated that the Taíno were extinct, which is incorrect. Nature apologizes for the offence caused, and has corrected the text to better explain the research project described.

Evidemment, qu'est-ce qu'un peuple? A priori, je suis, moi même un Trévire (Celte) du haplogroupe R1b1a2a1a1b3 dont l'origine se trouve autour de la Suisse/Tyrol/Italie du Nord et qui est habituellement associé à la culture de La Tène-Hallstatt... bien qu'on trouve un ilot solitaire de  R1b1a2a1a1b3 au Bashkortostan, allez savoir pourquoi! Je peux donc déclarer que je suis Celte de chez Celte, mais ça n'engage évidemment que moi!

Etre Taino est assurément une autre paire de manches. Une personne qui se déclare Taino écrit quelque part que la Tainicité (comme la judaïcité!) se transmet par les femmes. Faisons le Gedankenexperiment suivant: prenons une Taino "pure"  en 1492; elle-même et ses descendantes ne procréent qu'avec des non Tainos. Qui voyons-nous en 2011? Je ne sais pas au juste quels sont les traits typiques des "vrais" Tainos, mais il est probable que je ne les reconnaitrais pas. Même chose avec les Oglala, les Apaches et les Mohicans etc.qui ressemblent dorénavant bien plus à M et Mme Smith qu'à leurs ancêtres précolombiens (sauf le Mohican, peut-être).

Si une personne se déclare Wallonne (je suis prudent!!!) ou Oglala, elle est Wallonne ou Oglala! Je me souviens avoir lu la phrase suivante chez Malraux à l'époque où j'étais fan (et Malraux lui-même était ministre de la culture de Gaulle, ce qui nous fait 1959 à 1969: j'allais avoir 20 ans!) est Juif qui se veut Juif, et ce n'est pas les Khazars qui me démentiront (1).

Evidemment, ce n'est pas réllement de leur plein gré que les Tainos, Oglalas et Apaches sont très mélangés aujourd'hui, certainement bien plus qu'en 1492. Je pense donc avec Dienekes que les Tainos existent certainement un peu moins en 2011 qu'en 1492, même  s'il est parfaitement possible de se déclarer Taino! Il reste quand même la question de savoir ce qui fait un Taino. La langue, peut-être? Les uns disent qu'il n'en reste que quelques mots dans une langue mélangée d'espagnol, alors que d'autres affirment la parler.  Et nous savons par ailleurs que langue et ethnicité ne se superposent pas toujours (voir, par exemple, Cavalli-Sforza, 1994).

Il est possible, en théorie, d'être un vrai Taino "ethnique" et de l'ignorer. A l'autre bout du spectre, nous avons le Trévire R1b1a2a1a1b3 qui ne sait pas un mot de Taino, sauf peut-être colibri, iguane et tabacù , et qui n'est certainement pas Taino. Entre ces deux extrêmes, tout est possible.

La morale de cette histoire c'est que le politiquement correct a un prix, qu'à force de courtiser et Margot et sa soeur nous finirons par vendre notre âme. En d'autres termes, la distance n'est pas si grande entre les négationnismes de tout poil, le créationnisme et les excuses de Nature.

 

Références

L.L. Cavalli-Sforza. 1997. Genes, peoples, and languages. PNAS, 94:7719–7724. Disponible ici.

Note

(1) Je n'ai malheureusement pas retrouvé la citation de Malraux sur le web: c'est sans doute la seule citation qui n'est pas sur le web, ou alors, c'est ma mémoire qui me joue des tours. Quelqu'un peut-il m'aider?

English variant: click here

 

Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » -- Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L'auteur y prenait la citation d'Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd'hui, c'est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu'il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l'argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l'idée originale que c'est le réchauffement climatique induit par l'homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s'effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c'est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c'est plutôt sain qu'il n'y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s'interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D'un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d'années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l'erreur de l'un fera la renommée de l'autre ; et de l'autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l'inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don't know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça...

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

Science, conscience et non-science

Science is the belief in the ignorance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Princeton jusqu’en 2007 un laboratoire particulier nommé PEAR : Princeton Engineering Anomalies Research. Ce laboratoire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phénomènes difficiles à prévoir et parfois étranges dans des circuits électroniques [1]. Les activités du laboratoire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la problématique initiale devient de mieux en mieux comprise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les interactions complexes qui peuvent exister entre des circuits électroniques et leurs utilisateurs, en relation avec leur état de conscience.

Une expérience célèbre de PEAR est basée sur des générateurs de nombres aléatoires [2]: ce sont des circuits électroniques qui génèrent de manière imprévisible une séquence de 0 et de 1, avec une probabilité de 1/2 extrêmement bien calibrée.  L’expérience consiste à demander à un utilisateur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime explicitement un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le générateur. Les résultats ont été accumulés au cours d’une dizaine d’années, par une centaine d’expérimentateurs.

A expérience surprenante, résultats surprenants : la fréquence de 0 et de 1 dans la séquence générée est corrélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quantité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indiscutable d’un point de vue statistique. On observe aussi une grande variabilité d’un individu à un autre : certains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), certains obtiennent préférentiellement des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résultats vous choquent au point que vous soupçonniez une falsification obscurantiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des préjugés profondément ancrés sur la manière dont le monde doit fonctionner. Heureusement, la science est là pour voir les choses en toute objectivité. En l’occurrence, la méthode utilisée par Jahn est scientifiquement irréprochable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures universités au monde. En plus, et le fait est suffisamment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues disponibles à quiconque voulait les analyser à sa manière. Sur cette base, des arguments ont été proposés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses collaborateurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balayeraient certains résultats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beaucoup de méthodes statistiques généralement acceptées.

Le fait intéressant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot- incroyables. Dans ces conditions, la réaction des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argumentation technique pourquoi les conclusions sont fausses, et non pas à savoir honnêtement si elles le sont. Je me souviens avoir discuté en mangeant avec un professeur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, physicien et père de Michel, sur les sourciers [5] : je racontais les expériences ingénieuses faites par ce dernier pour essayer de déterminer s’il y avait oui ou non un « signal du sourcier ». Le fait même de trouver que cette question méritait une réponse argumentée m’a valu d’être classé définitivement dans la catégorie des crétins par mon interlocuteur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scientifique reconnue n’a jamais accepté de publier les résultats de PEAR, indépendamment d’une transparence méthodologique absolue.

Contrairement à une idée reçue, les revues scientifiques publient régulièrement des résultats faux, et c’est normal : c’est uniquement par la publication que d’autres équipes peuvent répéter les expériences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut apparaître concernant la signification et la portée éventuelle des résultats initiaux. Dans le cas des résultats de PEAR, personne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scientifique explique l’anathème jeté sur Jacques Benveniste dans l’affaire que des journalistes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Benveniste a eu beau contrer un par un les arguments de ses pairs et détracteurs, faire reproduire ses expériences par d’autres laboratoires que le sien [6], analyser différemment les données en s’associant à une équipe reconnue de statisticiens [7], changer de modèle biologique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui reprochait c’était ses résultats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Revenons à PEAR. Les résultats sont fascinants, mais pas nécessairement choquants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La première éventualité n’est pas très différente d’un problème bien connu en mécanique quantique : un observateur modifie l’état d’un système physique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éventualité, elle peut paraître plus surprenante mais elle n’est pas inédite : un exemple classique est le positron qui par beaucoup d’aspects peut être compris comme un électron qui remonterait le temps. On parle parfois aussi très sérieusement de rétrocausation, c'est-à-dire d’événements présents influencés par le futur, pour analyser notamment des situations d’enchevêtrement quantique [10]. Pourquoi accepte-t-on des explications de cet ordre dans certains domaines et qu’on les rejette de manière épidermique dans d’autres ?

La seule explication qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scientifiques doutent de la méthode scientifique elle-même et que dans ces conditions c'est  toujours le « bon sens » et la conviction, c'est à dire les préjugés, qui ont le dernier mot. Le raisonnement libre et non orienté n'est possible que dans des contextes où il n’y a pas de conviction a priori possible. On accepte des recherches débridées sur les particules élémentaires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le raisonnement vient souvent rationaliser a posteriori ce qui est tenu intuitivement pour vrai [11]. Refuser de parler objectivement des sourciers était, pour ce professeur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capacités d’analyse.

Or, des faits bien documentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la conviction, même en ce qui concerne notre environnement immédiat. Les cas de construction de souvenirs, par exemple, montrent à quel point une conviction peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi instructive [12]. Un autre exemple intéressant est celui des spectacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonctionne parce que le magicien cache à sa victime ce qu’il fait. Des systèmes de eye-tracking montrent pourtant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direction, ce qui suggère que le truc exploite un mécanisme cognitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vraisemblable que des mécanismes du même ordre soient à l’œuvre dans la perception que nous avons de notre environnement physique immédiat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phénomènes macroscopiques qui échappaient à notre conscience, pour des raisons qui gagneraient elles-mêmes à être élucidées. La première étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possibilité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong question, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Correlations of Random Binary Sequences with Pre-Stated Operator Intention: A Review of a 12-Year Program. J. Scientific Exploration, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Differences in Human/Machine Anomalies, J. Scientific Exploration, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jefferys, Bayesian Analysis of Random Event Generator Data, J. Scientific Exploration, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sourciers, Presse Universitaire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des conditions imposée par Nature à Benveniste pour publier ses résultats était qu’ils soient confirmés préalablement par d’autres laboratoires que le sien ; l’article par lequel le scandale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) présentait donc les résultats de 4 équipes de recherche : celle de Benveniste, une italienne, une canadienne, et une israélienne.
[7] J. Benveniste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cornillet, B. Poitevin, A. Spira, L’agitation de solutions hautement diluées n’induit pas d’activité biologique spécifique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beauvais, L'âme des molécules - une histoire de la "mémoire de l'eau", Collection Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; disponible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scientific Exploration, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, chapitre 27, Pygmalion : 1979) rapporte un cas frappant de deux conceptions biologiques pourtant contraires -à propos des rapports entre phylogenèse et ontogenèse- qui furent utilisées successivement pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colonisation de l’Afrique.
[12] TED.com: Oliver Sacks, What hallucination reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nouvelle science : la neuromagie, Pour la Science, 377, mars 2009.

De la futilité

Étendu à rien foutre devant la télé, zapette en main, voilà que je tombe sur une émission dont le concept est de transformer la bagnole pourrie d’un brave gars en un engin rutilant pourvu de gadgets électroniques à vous couper le sifflet. Pensée sombre, au passage, pour ma vieille Volvo qui aurait bien besoin d’un lavage et de nouveaux pneus. La liste des transformations est impressionnante, une sono de dix milles démons dans le coffre, des écrans partout, une machine à café intégrée au tableau de bord, un lustre (oui, un lustre !) en guise de plafonnier, trente-six bidules et machins plus tape-à-l’œil qu’indispensables, peinture personnalisée, tuning agressif… D’une certaine manière, c’est beau. Ce n’est plus une voiture c’est… je ne sais pas ce que c’est, mais ce truc ne devrait même plus rouler. Le proprio est content, les artistes sont fiers, les sponsors de l’émission se frottent les mains. Et moi j’ai comme une envie de vomir.

Je me rends compte que je viens de passer plusieurs minutes, subjugué par cette affaire, et j’ai honte pour ce temps perdu. Quitte à ne rien faire devant la télé, il y avait sûrement des choses plus intéressantes à regarder. Je zappe furieusement et, comme un fait exprès, il n’y a que des conneries sur toutes les chaînes. D’accord, ce que j’estime être des conneries est peut-être d’un intérêt capital pour d’autres et réciproquement, mais je suis sûr que vous me comprenez, n’est-ce pas ?

Bien qu’engourdi, j’essaye de réfléchir. Ce genre d’émission va inciter de nombreuses personnes à « tuner » leur caisse et cela participe au développement d’une certaine économie. La nausée me revient : une économie de la futilité dont, je n’en doute pas, d’habiles prêcheurs pourront néanmoins justifier de l’utilité fondamentale pour l’équilibre et la bonne santé de la société. On connaît ce discours et ses raccourcis fumeux. En voici un autre : une sono de 1000 Watts et trois néons dans le coffre d’une voiture peuvent permettre, par le jeu de mystérieux leviers économiques, à des traîne-misère de Bangalore de manger à leur faim.

Un vertige me saisit, tant de choses futiles sur l’étal de la culture et de la consommation alors que l’on devrait s’atteler prioritairement à sauver le monde. Je ne suis pas contre le fait de s’amuser et de se faire plaisir de temps en temps, loin de là, mais le mode de vie qui nous est proposé me fait penser au panem et circenses des romains dont l’empire s’effondrait dans l’indifférence des jouisseurs. D’abord cette émission, son concept et ses résultats concrets ; puis des milliers d’idiots qui comme moi l’on regardée ; des centaines qui en seront influencés ; un idiot tout seul qui trouve le moyen d’en faire un article pour ce blog ; ce blog lui-même si on va par là et ses lecteurs car je ne vous oublie pas. Et ce n’est là qu’un épiphénomène insignifiant dans la manne des futilités où nous nous enlisons journellement alors que la situation planétaire est des plus préoccupante. Je cherche rapidement ce qui, à mes yeux, pourrait symboliser à l’heure actuelle le comble de la futilité, et je pense à Paris Hilton. Je viens de me faire parishiltoniser par une émission débile.

Qu’est-ce que je peux y faire ? Je ne peux pas interdire ce que j’estime inutile et dommageable, ni remodeler la société à ma guise. Je peux au moins dire ce que je pense et inciter d’aucuns à penser et agir avec plus de circonspection. Mais il reste que j’ai le sentiment d’avoir participé, par mon inertie en regardant cette émission, à accroître le déficit moral de l’humanité. Comment puis-je transformer ce moment d’égarement ?

Une autre information croise alors ma réflexion. Un fait divers. Des bagarres éclatent dans un lycée américain parce que des noirs, en septembre 2007 n’est-ce pas, souhaitent eux aussi profiter de l’ombre d’un arbre, ombre traditionnellement réservée aux blancs. On croit rêver. Mais non, il y a des images. Dont une me révolte plus que les gueules cassées. Plutôt que de privilégier le dialogue ou même d’imposer un règlement non discriminatoire, les « responsables » ont abattu l’arbre. Ben oui, il n’avait qu’à pas être là à dispenser bêtement son ombre généreuse. Soit, je sais ce que je vais faire, planter deux arbres. Et vous ?

Thomas

Botus et mouche cousue

Souvenez-vous, cela a commencé avec ce brave et méritant balayeur de rue… Un jour, las de se voir déconsidéré par une société estimant la valeur de ses sujets sur des titres et des paillettes plutôt que sur des actes utiles à elle-même, celui-ci décida de réclamer une revalorisation de son statut. Il n’obtint pas l’augmentation de salaire escomptée, pas même un nouveau balai, mais eut droit à un changement de nom ! De balayeur, il devint « agent d’entretien ». Sa femme, qui le jour passait la serpillière chez Madame et briquait les bureaux de Monsieur la nuit, devint une « technicienne de surfaces ». Dans la foulée, le pompiste du coin se transforma en « adjoint à la distribution des produits pétroliers » tandis que le facteur se muait en « préposé pour la transmission des communications écrites ». Que de belles promotions grâce auxquelles, c’était évident, ces gens allaient mieux vivre, être mieux considérés, se voir ouvrir des portes autres que celles de service !

Depuis, la situation n’a fait qu’empirer ! L’hypocrisie latente de tout un chacun et des salauds en particulier, s’est insinuée au travers du langage jusqu’à contaminer les domaines les plus subalternes, les plus insensés des préoccupations humaines. Cette censure implicite pollue des expressions qui jusque-là apparaissaient claires, immédiatement compréhensibles, souvent belles ou judicieusement imagées, et toujours respectueuses lorsque dites par des gens eux-mêmes respectueux d’autrui ou ne voulant exprimer rien de plus que le sens premier des termes employés.

Faut-il le rappeler, un con restera toujours un con, peu importe ses capacités d’élocution. D’ailleurs, il est immédiatement perceptible que le fait de traiter avec condescendance quelqu’un d’agent d’entretien est juste pire que de le traiter de balayeur avec la même condescendance. Où est l’évolution escomptée dans la façon de penser de nos contemporains, si ce n’est ce gain d’hypocrisie ?

Parmi ces nouvelles précautions oratoires, celles touchant les couleurs et les ethnies sont passablement fascinantes tant elles enfoncent leurs utilisateurs dans l’absurdité et l’embarras ! (Remarquez que j’ai dit « ethnie » et non « race », tant j’ai peur de me faire taper sur les doigts par ces censeurs insensés et insolents qui sifflent sur nos… bref). N’en déplaise à Léopold Senghor lui-même, plus personne n’oserait utiliser le terme nègre en société pour désigner un Africain noir de peau. On a pu dire « un noir », mais on a vite senti une petite touche de condescendance. Alors on a pu dire « un black », mais à l’admiration première (le beau black sportif…), s’est vite ajouté une nouvelle touche de dédain. Rien à faire, un raciste reste un raciste comme un con reste un con. Alors, le nègre, le noir, le black et tous les autres spécimens humains un peu plus colorés que ce qu’il est convenu de considérer comme du blanc ( ?), sont devenus des « personnes de couleur ». Pathétique ! Surtout, si le but est d’éveiller les gens au respect d’autrui et des différences, c’est là une très mauvaise stratégie.

Il faudrait au contraire inciter les curiosités, varier les goûts, mélanger les genres, permettre les débats d’idées sans risquer le dépôt de plainte pour discrimination ou insulte. Trop compliqué pour ces cohortes de petits penseurs-censeurs qui préfèrent jouer du bâton. Le vaccin contre la connerie n’existe pas. Alors, pour faire « humaniste » et se donner bonne conscience à peu de frais, l’heure est à « l’insipidation » de tout, des mots, des images, des aliments, bientôt des convictions et des pensées intimes. Vive l’autocensure et le savon de Marseille. Orwell n’est pas loin.

Prévoyons le pire, créons une intelligentsia underground où il sera possible de parler librement de tout et de rien, sans parti pris ni méchanceté gratuite, sans avoir à redouter une assignation en justice pour avoir osé utiliser les mots du dictionnaire ; où il sera possible de lire un « Tintin au Congo » non remanié par de soi-disant offusqués incapables d’un minimum de critique historique ; à regarder le dessin animé « Le secret de l’espadon » en s’indignant que les « méchants jaunes » imaginés par Jacobs à l’époque du « péril jaune » soient devenus, pour le bon plaisir de ces mêmes censeurs, d’indiscernables Caucasiens bon teint ; et le tout en dégustant du camembert au lait cru et des chocolats sans matière grasse ajoutée…

Thomas

The Physics of Christianity

Je découvre un livre saisissant : The Physics of Christianity.

Son auteur, Frank Tipler, fait partie de cette mouvance de croyants voulant nourrir leur foi de matériaux scientifiques. Vous le savez : je suis en général partagé entre l'amusement et l'agacement. L'amusement parce que cela me semble à la fois réductionniste et maladroit. L'agacement parce que ce mouvement prend une ampleur considérable et contribue à une sorte de relativisme absolu où le théorème de Pythagore et la virginité de Marie sont des énoncés de même valeur.

Bref, je ne peux résister au plaisir de vous citer un passage croquignolet :

If Jesus indeed rose from the dead using the mechanism described in Chapter 8, namely electroweak tunneling to convert matter into energy, and if indeed this was done with the intention of showing us how to use the same process, then we ourselves should be able to learn how to turn matter into either electromagnetic energy or neutrinos within a few decades.

Tout le livre est comme ça.

Les critiques? Là, c'est l'élément inquiétant :

A thrilling ride to the far edges of modern physics.” --New York Times

A dazzling exercise in scientific speculation, as rigorously argued as it is boldly conceived.” --Wall Street Journal

Tipler has written a masterpiece conferring much-craved scientific respectability on what we have always wanted to believe in.” --Science

More readable than Roger Penrose’s The Emperor’s New Mind or Douglas Hofstadter’s Gödel, Escher, Bach . . . an imaginative eschatological entertainment appropriate to the approaching end of the millennium.” --New Orleans Times-Picayune

Undeniably fascinating…” --Seattle Times

Tipler’s brash announcements are challenging—and entertaining. Although written from the viewpoint of a Ph.D., anyone should be able to get a kick out of the professor’s big-bang ideas.” --Publishers Weekly

Dans mes petites préoccupations, le réchauffement climatique vient de rétrograder...

avk

Galanterie, féminisme et syntaxe

Langue sauce piquante, le gai blog des correcteurs du Monde, relève le texte suivant :

C’est le décor âpre de la Grèce du Nord, quelque part entre Salonique et la frontière bulgare, où l’auteur est née dans les années 50.

Profitant de la syntaxe pour informer de l'identité sexuelle de l'écrivain, le rédacteur accorde le participe passé au féminin.

C'est une faute dont la fréquence est en augmentation : l'accord se fait avec le nom «auteur» et non avec le sexe de la personne, de l'animal ou de l'objet désigné par ce nom. Simplement parce que la syntaxe est une affaire de mots et non de choses. Assimiler l'un à l'autre, c'est confondre la carte et le territoire. Choisir de lier fautivement le genre et le sexe implique de ne pouvoir parler d'une chose et d'un être que si l'on connaît son identité sexuelle. Pas simple pour les fourmis ou les géraniums.

Et finalement, n'est-ce pas nuire à la cause que l'on croit servir que d'indiquer systématiquement l'appartenance sexuelle des acteurs de nos phrases?

Somewhere here

Il y a trois semaines, un Gallois a envoyé ses veux de Noël à un ami habitant les Cornouailles. Ne connaissant pas son adresse, il a indiqué son nom et dessiné une carte sur l'enveloppe. Après neuf jours, le Royal Mail délivra le pli à son destinataire.

Moi, ce genre d'histoire, ça me met de bonne humeur!

Va à la Mecque !

Ce midi, au guichet d’information d’un temple commercial, je dois recevoir une nouvelle carte me permettant de sortir du parking. Une famille est devant moi. Je devine le père, la mère et leur petit garçon. Je devine aussi un problème de réduction sur un produit, que la caissière n’aurait pas pris en compte.

Bon. J’attends mon tour. La valeur d’une civilisation se mesure à la grandeur de ses épreuves initiatiques.

Le ton monte. Ce qui suit m’impose de préciser que la famille devant moi est d’origine maghrébine.

Soudain, la préposée fait un pas de côté pour me mettre en ligne de mire et m’intime :

- Qu’est-ce que je peux faire pour vous?

L’homme me regarde interloqué. Tout aussi interloqué, je demande à l’employée de finir avec ce client.

- J’ai fini avec lui!

L’homme fait un pas de côté aussi pour me laisser la place et je montre ma carte de parking inopérante. Tandis que la femme me cherche une autre carte, il précise en me souriant : “Je préfère vous laisser passer, notre affaire risque de durer un certain temps.”

Entendant cela, la femme se redresse violemment, me jette ma nouvelle carte de parking sur le comptoir et lui lance d’une voix étranglée : “Va à la Mecque, toi!”

Son visage est blanc. Elle le regarde dans les yeux. Que se passe-t-il dans l’esprit de cette petite femme aux cheveux gris? Qui voit-elle dans cette famille ou dans cet homme?

Je prends mon ticket et remercie l’homme. Sa femme et son fils se sont éloignés dans la galerie. L’employée est toujours là, tendue comme un piège, et lui relance “Alors, t’es pas parti?! Allez, vas-y, à la Mecque!”

Et lui de répondre : “Je n’irai pas cette année : dans une dizaine d’années seulement. Aller à la Mecque, j’en rêve et c’est un rêve que je réaliserai. Puissiez-vous avoir de telles rêves Madame et, au réveil, la certitude que vous les réaliserez.”

Et moi de noter cela dans mon carnet avant de nourrir le dieu parking de ma petite offrande de carton.

avk