humeur

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Un cri

Il y a un cri que l’on recon­naît tout de suite. Ce n’est plus la per­sonne qui crie mais la chair. C’est le cri de cet ado­les­cent poi­gnardé à Saint-Gilles et de cette petite fille dont le pied (je n’imaginais pas, avant de l’avoir vu, que cela fut pos­sible) fut happé par un escalator.

Ce midi, ce même cri res­sus­ci­tait dans la gorge d’une femme. Petite, elle était couchée en boule sur le trot­toir, entre la roue avant d’une voiture et un homme dressé. Regar­dant par la vitrine de libraire, je les aperçus au moment où le pied de l’homme percuta avec une vio­lence extrême le visage de la femme. Le pied était chaussé d’une bottine. Le coup fut porté en pleine face. L’homme était fort, furieux, sou­cieux de faire mal.

Voyant la tête de la femme rebondir contre la roue, je sors. L’homme s’arrête de frapper, l’insulte. Je vois qu’il y a déjà un attrou­pe­ment. La femme n’est pas assommée. Elle hurle à nouveau. Je sors mon télé­phone. Un type me dit : «N’appelle pas les flics ou tu vas les avoir sur le dos.» J’appelle, explique et loca­lise. «C’est sûre­ment une que­relle de ménage» me rétorque mon inter­lo­cu­teur. Je me sens obligé de pré­ciser : «Cela peut tourner à l’homicide de ménage.» Une patrouille est envoyée. Prenant pro­ba­ble­ment conscience de l’attroupement, le type entre dans une maison, y traî­nant la femme.

Un ami avec lequel j’avais rendez-vous arrive. Nous entrons au res­tau­rant. Je com­mande un steak. La police appelle sur mon gsm. Ils ne trouvent per­sonne. Je leur donne le moyen de loca­liser la maison. Ils semblent ne pas m’écouter : «On ne voit rien, on continue la patrouille.» J’insiste. Eux aussi.

Voilà. Les rues sont vides, la police patrouille, mon steak est trop cuit et, tout près de nous, dans une maison à la porte close, un homme et une femme se retrouvent face à face.

avk

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Elle pèse ses mots, hésite, revient en arrière, atténue, précise, incise et parsème ses phrases de « tu com­prends ». En fait, elle a un peu bu. Elle me dit qu’elle cherche à être juste. Qu’elle veut atteindre la vérité. « C’est très impor­tant » me dit-elle en tendant le cou et en arron­dis­sant ses yeux dont l’alcool alour­dissent les paupières.

Je lui invente alors l’histoire simple (et para­doxale) d’un homme qui a cherché la vérité toute sa vie et dont la vieillesse a été bercée du récon­fort de l’avoir trouvée. Au moment de mourir, au dernier instant arraché au monde chan­geant lui appa­raît l’absolue cer­ti­tude (et non la simple convic­tion) qu’il était dans l’erreur.

Elle me regarde sans rien dire. Des larmes perlent.

Dans le fond de la salle, les ser­veurs mettent les chaises sur les tables.

Qu’est-ce que je peux être idiot !

avk

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Je passe la soirée d’hier avec un ami musi­cien. Ce qu’on appelle un grand musi­cien. Vir­tuose, ami de Shos­ta­ko­vitch, concerts sur tous les conti­nents, nom­breux disques, cri­tiques mer­veilleuses dans le New York Times. Ce type m’énerve.

Il a connu la per­sé­cu­tion poli­tique en URSS, a émigré en Israël dès qu’un mur est tombé, puis en Bel­gique. Il est Juif, marié, bedon­nant, arro­gant et tou­te­fois sympathique.

Il m’énerve parce qu’il vote pour le Vlaams Blok (ou Vlaams Belang), bref un parti d’extrême-droite qui a été condamné (ainsi que de nom­breux de ses membres fon­da­teurs) pour racisme. Un parti peuplé de révi­sion­nistes et nazi-nostalgiques.

Je lui dis : « Mais beau­coup sont des nos­tal­giques du Reich, des nazi!
– Ils veulent mettre de l’ordre en rue. On ne peut plus se pro­mener sans risquer de se faire atta­quer.
– Ils exa­gèrent des pro­blèmes et ne pro­posent pas de solu­tion réa­liste.
– Oui : moins d’étrangers!
– Mais tu es étranger!
– Moins d’arabes, moins d’albanais, moins d’africains!
– Tu seras dans le premier wagon.
– J’ai connu une dic­ta­ture, toi pas. Tu ne sais pas de quoi tu parles. »

Je com­prends pour­quoi il m’énerve. Ce n’est pas parce qu’il vote pour un parti d’apprentis nazillons. Il m’énerve parce que je n’arrive pas à lui faire entre­voir ce qui est pour moi une évi­dence. Il m’énerve parce qu’il n’est pas un salaud. Il n’est même pas un imbé­cile. Il m’énerve parce que je ne le com­prends pas. Et sans doute est-ce une incom­pré­hen­sion com­pa­rable qui le pousse à cet immonde para­doxe. Et, croyant avoir compris cela, je me promets de lui faire lire ce billet.

avk

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Le dernier billet m’a rappelé une inter­view radio­pho­nique de Schuiten, entendue il y a près d’un an et que j’espère ne pas trop déformer. À propos des trans­ports urbains, il pro­po­sait les méta­phores suivantes :

Le train est un sabre. La ville s’en trouve bala­frée. Des décen­nies après, les bour­re­lets de la cica­trice de la jonc­tion Nord-Midi continue de défi­gurer Bruxelles.

Le métro est un viol. Bles­sures sou­ter­raines, affleu­rant en des lieux dis­pa­rates que rien ne semble relier, igno­rant les formes de la ville, sac­ca­geant ses strates endor­mies. Bouches béantes où s’engouffrent des foules d’inconnus aux heures de pointe.

Le tram est une caresse.

J’adore le tram, y lire Blake, Eliot ou une BD.

Les trams sont le fleuve épar­pillé et étin­ce­lant de Bruxelles, la conso­la­tion des flots souterrains.

avk

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Tanka

Nuit dif­fi­cile, récon­fort d’un chu­cho­te­ment discret, géné­reux mais loin­tain dans le froid de ma voiture à trois heures du matin. Puis Borges :

Dans la bataille
ne pas être tombé
comme tes pères
Passer ta vaine nuit
à compter les syl­labes

Jorge Luis Borges, Tanka

Il neige.

avk

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Tsunami

Je lis dans le dernier Pour la Sience que, chaque année, près de trois mil­lions d’enfants meurent des suites de la pol­lu­tion atmosphérique.

Je lis dans Le Soir que le nombre total de morts causés par le Tsunami pour­rait atteindre les 200.000, ce qui pro­voque la plus grande réac­tion huma­ni­taire de l’histoire.

Je me sou­viens d’une phrase de Pauwels : « Le monde est injuste. Dieu, qui peut tout, ne possède pas de balance. »

avk

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2046

Vu 2046 avec M. J’avais peur que cela soit trop esthé­ti­sant, ce n’était pas le cas. J’ai adoré. J’ai repensé à La Jetée de Chris Marker, aussi à des expé­riences plus per­son­nelles. Après le film, je n’ai pu m’empêcher de livrer une analyse sans impor­tance d’un sym­bo­lisme pos­sible. Le réa­li­sa­teur divise souvent cer­tains plans. Une zone noire (née de l’entrebaillement d’une porte p. ex.) occupe parfois la moitié de l’écran. Il y a aussi le carac­tère obsé­dant de la femme à l’unique gant noir. Et ce pari qui pousse le nara­teur à se raser une demi mous­tache. Enfin, ce train vers 2046, aux allers sans retours.

J’en ai fait part à M. Je crois l’avoir un peu inquiétée avec de telles pré­oc­cu­pa­tions. Pour­tant, ceci n’a guère d’importance pour moi. Seule­ment une ques­tion en passant : ai-je vu là une inten­tion du réa­li­sa­teur, ou n’ai-je que projeté un désir de symbolisme?

Ce qui m’importe, c’est la beauté du film et ma soli­tude face à ce genre de ques­tion secondaire.

avk

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