La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terro­risme djiha­distes 17 attentats commis sur son terri­toire. (Dans le même temps, 91 actes de terro­rismes – non meur­triers et non média­tisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés indi­vi­duelles et de dispo­si­tifs augmen­tant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événe­ments, la plupart ont été requa­li­fiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséqui­libré influencé par le récit média­tique des « attentats » récents ; l’attentat compa­rable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit média­tique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers gros­siè­re­ment mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télé­vi­suelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspi­rèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Main­te­nant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en consé­quence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07–09/01/2015), attentats dont la nature terro­riste djiha­diste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayS­ta­tion, adepte de foot et de rodéos urbains, délin­quant réci­di­viste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la Répu­blique. Petites forma­tions, petits boulots. La fréquen­ta­tion d’un groupe de jeunes sala­fistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraî­ne­ment armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles impro­vi­sées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne reven­dique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délin­quant multi­ré­ci­di­viste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la moti­va­tion reli­gieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit média­tique décon­necte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une commu­nauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture reli­gieuse. On en vient à parler de « guerre de civi­li­sa­tions3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouver­ne­men­tale française bran­dissent et ampli­fient la quali­fi­ca­tion terro­riste repose sur des méca­nismes évidents profi­tables à diverses parties…

Si l’auteur est présenté comme déséqui­libré, le discours média­tique se struc­tu­rera autour de l’idée de respon­sa­bi­lité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus poten­tiel­le­ment dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djiha­diste, le discours média­tique se struc­tu­rera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos repré­sen­tants démo­cra­tiques, autours de réformes qui atta­que­ront certes un peu nos libertés indi­vi­duelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La quali­fi­ca­tion terro­riste est donc profi­table au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécu­ri­taires et de procé­dures liber­ti­cides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-écono­miques.
  2. La quali­fi­ca­tion terro­riste est bien sûr aussi profi­table aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accoin­tance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmen­tant la visi­bi­lité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la quali­fi­ca­tion terro­riste est gran­de­ment profi­table aux mouve­ments tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur impri­matur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les popu­la­tions qu’ils asser­vissent ainsi qu’une person­na­lité symbo­lique inter­na­tio­nale.
  4. Enfin, la quali­fi­ca­tion terro­riste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent trans­former un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radi­ca­li­sa­tion de l’Islam, mais plutôt à une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale (…) Le djiha­disme, c’est une façon de mettre un sens à une révolte déses­pérée. »

Ales­sandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondia­li­sa­tion sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construc­tion reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en déve­lop­pant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occi­den­tales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épou­van­tail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démo­cra­ties occi­den­tales ont dévastés, se posent en conqué­rants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djiha­diste ! », eux envoient une reven­di­ca­tion. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la quali­fi­ca­tion terro­riste est une arme infi­ni­ment plus puissante que le terro­risme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie inté­grante d’un mécanisme de ségré­ga­tion sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est prin­ci­pa­le­ment une lutte puri­fi­ca­trice contre le Mal, prin­ci­pa­le­ment en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinc­tion d’Averroès, n’est géné­ra­le­ment pas considéré comme une obli­ga­tion et doit respecter des règles très précises comme le respect des prison­niers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démo­cra­ties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une isla­mi­sa­tion de la révolte radicale. (regards​.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Ales­sandro. Next, petit livre sur la globa­li­sa­tion et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Climat: que croire?

Beaucoup de gens pensent que le climat est un des problèmes majeurs de notre époque. C’est faux, parce que le climat est d’abord une formi­dable ressource naturelle. C’est grâce aux ressources du climat que les plantes poussent (chaleur, rayon­ne­ment, eau) et nous nourissent. C’est aussi grâce au climat que tournent les éoliennes et que l’eau sévapore et s’accumule dans les barrages.

«J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démons­tra­tion de sa décou­verte à un Congrès Inter­na­tional d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureu­se­ment pour la répu­ta­tion de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démons­tra­tion en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis.» Antoine de Saint Exupéry, Le petit prince. illus­tra­tions extraites de http://​www​.thought​for​theday​.com​.au/​i​m​a​g​e​s​/​T​h​e​_​l​i​t​t​l​e​_​p​r​i​nce_II.pdf

Le climat est la seule ressource naturelle dont nous ne verrons pas la fin, qui ne s’épuisera pas tant que la terre sera terre et que le soleil restera soleil. Mais le climat change, et le chan­ge­ment du climat est perçu comme un risque majeur à cause de son impor­tance pour de très nombreuses activités humaines. Le climat est changeant (variable) par nature, et nous accé­lé­rons sa varia­bi­lité par nos activités, surtout indus­trielles et agricoles (trans­ports, produc­tion d’energie, utili­sa­tion d’engrais, défri­che­ments etc).

Il se fait que nous, êtres humains, craignons le chan­ge­ment. Nous pensons que le chan­ge­ment est néces­sai­re­ment négatif et nous avons une peur irrai­sonnée de ce qui n’est pas entiè­re­ment prévi­sible. Il faut relire Eric Hoffer (1976), un philo­sophe-docker New-Yorkais qui a analysé les racines de notre phobie du chan­ge­ment et les compor­te­ments que nous adoptons quand nous sommes en état d’incertitude.

Je pense que notre réaction face au chan­ge­ment clima­tique est souvent, elle aussi, irra­tion­nelle, et très mal informée. Mais nous avons une excuse: nous faisons confiance à ceux qui savent. Qui sont-ils, ceux qui savent? Avant tout le GIEC (Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­mental sur l’évolution du climat), mieux connu sous son sigle anglais IPCC. Le GIEC est un groupe d’experts à la structure très hiéra­chisée établi en 1988 par l’Orga­ni­sa­tion Météo­ro­lo­gique Mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Depuis 1988, le bébé a grandi, il a pris de l’assurance et de l’arrogance; il nous prédit désastres, misère, famines et autres points de non retour.

Beaucoup de clima­to­logues, autrement gens sensés et placides, ont pris goût au pouvoir. Ils ont érigé leur fond de commerce en dogme; ils détiennent doré­va­vant la vérité et persé­cutent toutes les déviances… J’ai publié ailleurs des notes dans ce sens, sur le mode humo­ris­tique (par exemple ici). Il se fait que les rapports pério­diques d’IPCC, qui sont consi­dérés avec une révérence quasi reli­gieuse, ne sont pas exempts d’erreurs. On y affirme, par exemple, que certains pays africains verront leur produc­tion agricole diminuer de moitié d’ici 2020. Tout qui a un minimum de connais­sance de l’agriculture et du climat perçoit immé­dia­te­ment qu’il s’agit là d’une invrai­sem­blance profonde. J’ai examiné ce point précis de près (d’abord sur le site web de la FAO et ensuite ici) pour montrer comment, d’erreurs de traduc­tion en synthèses de raccourcis de résumés ces incon­gruités peuvent prendre naissance.

L’auteur de ce billet a passé les trente-cinq dernières années a étudier les inter­ac­tions entre climate et agri­cul­ture. Non pas dans une optique théorique mais pratique, en aidant nombre de pays à prévoir leurs récoltes. Je suis catas­trophé (on me passera l’expression) de lire que notre futur serait fait de désastres liés au climat. Actuel­le­ment, les facteurs extrêmes atmo­sphé­riques sont certes spec­ta­cu­laires, mais leur impact est insi­gni­fiant, notamment sur la produc­tion agricole. Par contre, les impacts de toutes les micro-défi­ciences chro­niques du climat (poches de séche­resse, grêle, insectes favorisés par les condi­tions clima­tiques etc) conduisent à des pertes bien plus impor­tantes et pour la plupart invi­sibles.

Il y a ensuite le fait que les projec­tions d’impact font interagir un climat futur (incertain) avec toutes nos activités futures (dont nos systèmes de produc­tion agricole) qui sont encore plus incer­taines. La vérité, c’est que nous sommes dans un flou profond, et ce n’est pas le nombre de publi­ca­tions qui y changera grand chose.

Pas plus tard qu’il y a quelques jours (24 novembre 2011), un réexamen des donnés clima­tiques anciennes par Schmittner et al. semble indiquer que, peut-être, nous avons surestimé la force du lien entre gaz carbo­nique et tempé­ra­ture de l’atmosphère. La nouvelle a bien entendu été reprise par la presse internet populaire, par exemple Science Daily qui annonce Climate Sensi­ti­vity to Carbon Dioxide More Limited Than Extreme Projec­tions, Research Shows. En deux mots: les augmen­ta­tions de tempé­ra­ture projetées seraient exces­sives, ce qui réduirait aussi l’augmentaton du niveau de la mer (effet dû surtout à la dila­ta­tion thermique de l’eau). Voilà qui décevrait les catas­tro­phistes! J’attends avec impa­tience les réactions!

En attendant, j’ai écrit le petit texte ci-dessous pour expliquer mon point de vue! J’hésite à l’appeler un credo clima­tique, parce que je sais ce que credo a de dogma­tique… Je l’appellerai donc

Exercice de style en forme de credo clima­tique

Je crois au climat qui change
qui a toujours changé et conti­nuera a changer
depuis que les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient
que les volcans crachent pous­sières et CO2
que la constante solaire n’arrête pas de varier
que les océans et l’atmopshère inter­agissent
que l’astronomie existe et que Milan­kovic est son prophète
Je crois aussi que l’homme inten­sifie et accélère le chan­ge­ment
par ses émissions de gaz à effet de serre
sa myopie intel­lec­tuelle
son appât du gain
et le mépris pour ses enfants
Je crois que les impacts du climat – comme tous les impacts -
sont et resteront le produit de deux facteurs inégaux
les carac­té­ris­tiques du climat et la vulné­ra­bi­lité de notre société
dont la concen­tra­tion géogra­phique de nos activités
leur loca­li­sa­tion
la destruc­tion des milieux naturels en surface et en nombre
et tous nos oeufs dans les mêmes paniers
ener­gé­tique
alimen­taire
et politique
J’ai confiance en notre fabuleuse faculté d’adaptation en tant qu’espèce
Je crois que nous saurons nourrir ceux que nous serons capables de procréer
qu’il y aura des ruptures
que nous appren­drons la leçon
et qu’ensuite nous repar­ti­rons
Je ne crois pas au catas­tro­phisme clima­tique
Je n’accepte pas le principe d’autorité et par consé­quent
je ne crois pas en l’infaillibilité du GIEC
qui est trop souvent
oppor­tu­niste
dogma­tique
incom­pé­tent
auto­ri­taire
partial
animé de moti­va­tions poli­tiques
et ridicule quand il pratique la science par consensus
Je ne crois pas qu’il soit juste de mépriser les incroyants
les agnos­tiques comme les athées mission­naires
même s’ils sont
ignorants
inté­ressés
créa­tion­nistes
ou produc­teurs de pétrole
Car il vrai que
nous sommes tous à l’image de notre temps
même les génies:
Kepler faisait des horo­scopes très demandés
Newton voulait trans­former en or les métaux vulgaires
Chasles a collec­tionné des auto­graphes en français de
Jules César
Aristote
Cléopatre
et Alexandre le Grand
le British Museum a acheté les faux manus­crits d’Islam Akhun, un anal­pha­bète
les traduc­tions de l’étrusque abondent
et Teilhard de Chardin a eu son heure de gloire
Car il est vrai que les saintes écritures ont accueilli in illo tempore
decons­truc­ting point access
elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium
trans­for­ma­tive herme­neu­tics of quantum gravity
et human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE
Tant il est vrai que
peu de certi­tudes sont absolues, si ce n’est dans la foi
la vérité évolue au gré du temps et même des modes
ce qui est accepté aujourd’hui
sera faux, ou moins faux, demain
tant de grands scien­ti­fiques d’aujourd’hui
seront oubliés dès demain
et plus d’un tacheron obscur ressus­ci­tera
Car en vérité
notre espace et nos ressources sont limités
notre évolution tech­no­lo­gique est plus rapide
que celle de nos vieux gènes
le climat est notre seule ressource inépui­sable
il conti­nuera d’exister et de changer
avec ou sans ce fou d’homo sapiens
la crédulité des foules
le GIEC
et les menées de ses grands prêtres
la mani­pu­la­tion de nos peurs
notre manque de confiance en l’avenir
et la mort de Dieu
Amen

 

Remer­cie­ments

Je tiens à remercier Jacques du Guerny pour ses commen­taires critiques sur l’exercice de style.

Notes

Pour «Kepler faisait des horo­scopes très demandés» voir Connor, 2005.

Pour «Decons­truc­ting point access» voir Phillips & Kent, 2009; «Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium», voir Flei­sch­mann et al., 1989 ; «Trans­for­ma­tive her­me­neu­tics of quantum gravity», voir Sokal, 1996; «Human baso­phil degra­nu­la­tion trig­gered by very dilute anti­serum against IgE», voir Dayenas et al. 1988. Il s’agit, dans l’ordre, d’un canular, de la publi­ca­tion qui a lancé le débat et la contro­verse sur la fusion froide, d’un autre canular et de l’article sur la «mémoire de l’eau». Voir wikipedia pour les détails. Tous ces articles ont été acceptés par des revues qui ont pignon sur rue, voire des revues pres­ti­gieuses. Ils montrent que la science est fragile, et procède souvent par tâtons. Pour les articles de Flei­sch­mann et celui de Dayenas, le débat n’est certai­ne­ment pas clos.

Réfé­rences

Connor, J.A. 2005. Kepler’s Witch. Harper-Collins eBooks. Kindle Edition. Loc. 978–80: Astrology was for the seven­teenth century what economics is for the twenty-first. Astrology tried to form predic­tions about an uncertain future based on strict mathe­ma­tical calcu­la­tion, just as economics does with the laws of the market. Both are wrong about as often as they are right. Loc. 986–94: Because his love for puzzles and acrostics had started when he was a child, Kepler was parti­cu­larly good at reading signs. He soon learned, however, that being a good astro­loger required more than just math skills. One student, Rebstock, a fellow with a red face and beer breath, accosted Kepler in the hallway and demanded a horoscope. Kepler reluc­tantly agreed and, after obtaining the man’s birth date, set to calcu­la­ting his chart. What Kepler learned that day, however, is how dangerous it is to read all the signs. Rebstock’s noisy drinking habits had to be taken into account, so Kepler predicted that the fellow would one day become a drunk, which wasn’t much of a stretch. The stars tell all, but so does beer breath. Rebstock didn’t like the report and forced his way into Kepler’s room, where the two duked it out. The next day, Kepler asked Mästlin for advice. What should he do? If he was going to be an astro­loger, he had to read all the available signs, and that included a beer breath, because the stars were so often hard to read. Sometimes his predic­tions worked and sometimes they didn’t, so what could he do to make them more secure? Mästlin told him to just predict disaster. That would be bound to come true sooner or later. Loc 1334–38: In 1595, partly from his calcu­la­tions and partly from his common­sense reading of the times, Kepler made three predic­tions: one, a terrible winter, with bitter cold weather that would damage fruit trees and cause hardship all around; two, an attack by the Turks from the south; and three, a peasant uprising. All three came true. That winter was so bad, they said, that anytime a shepherd in the mountains blew his nose, it would pop off.9 The Turks did attack, which wasn’t all that surpri­sing, and there was a peasant revolt, again, not all that surpri­sing. Suddenly, Kepler was a celebrity.

Dayenas, E., F.Beauvais, J.Amara, M.Oberbaum, B.Robinzon, A.Miadonna, A. Tedeschi, B.Pomeranz, P.Fortner, P.Belon, J.Sainte-Laudy, B.Poitevin & J.Benveniste. 1988. Human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE. Nature, 333:816–818. Avec une Editorial reser­va­tion en fin d’article: Readers of this article may share the incre­du­lity of the many referees who have commented on several versions of it during the past several months. The essence of the result is that an aqueous solution of an antibody retains its ability to evoke a biolo­gical response even when diluted to such an extent that there is a negli­gible chance of there being a single molecule in any sample. There is rfo physical basis for such an activity. With the kind colla­bo­ra­tion of Professor Benve­niste, Nature has therefore arranged for inde­pendent inves­ti­ga­tors to observe repe­ti­tions of the expe­ri­ments. A report of this inves­ti­ga­tion will appear shortly.

de Saint-Exupéry, A. 1943. Le petit prince, Gallimard.

Flei­sch­mann, M., S. Pons & M. Hawkins. 1989. Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of Deuterium. J. Elec­troanal. Chem. 261:301–308. L’article original avait omis le troisième auteur, qui a ensuite été ajouté, avec les excuses de Flei­sch­mann et Pons, dans une liste d’errata.

Hoffer, E. 1963. The ordeal of change. New York: Harper and Row. 136 pp. Très nombreuses réim­pres­sions.

Phillips, D. & A.Kent. 2009. Decons­truc­ting Access Points. Accepted for publi­ca­tion in the peer reviwed The Open Infor­ma­tion Science Journal (TOISCIJ). Plus de détails ici: http://​scho​lar​ly​kit​chen​.sspnet​.org/​?​s​=​phrenology 47: 217–252.

Schmittner, A., N.M.Urban,  J.D. Shakun, N.M. Mahowald, P.U. Clark, P. J. Bartlein, A. C. Mix,  A.Rosell-Melé. 2011. Climate Sensi­ti­vity Estimated from Tempe­ra­ture Recons­truc­tions of the Last Glacial Maximum. Scien­cex­press, 4 pp.+ 3 figs. http://​www​.scien​cemag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​e​a​r​l​y​/​2​0​1​1​/​1​1​/​2​2​/​s​c​i​e​n​ce.1203513

Sokal, A.D. 1996. Trans­gres­sing the Boun­da­ries: Towards a Trans­for­ma­tive Herme­neu­tics of Quantum Gravity. Social Text, 46/

 

Notre vision distordue du monde

Alisa Miller, chef de Public Radio Inter­na­tional, évoque avec humour les méca­nismes par lesquels les médias améri­cains offrent une vision distordue du monde pour épancher une soif modeste mais réelle d’informations inter­na­tio­nales. Avec des statis­tiques et des graphiques parti­cu­liè­re­ment éclai­rants.

Ceci en écho lointain à un ancien billet.

avk

Asterion

Nous nous trouvons devant un paradoxe : la multi­pli­ca­tion des vecteurs d’information crée une nébuleuse qui nuit à la trans­mis­sion de la connais­sance.

Trois facteurs inter­dé­pen­dants concourent à l’expliquer : la tech­no­logie, la complexité et l’économie.

George Frederick Watts

1. Parmi tous les outils d’acquisition de connais­sance que j’utilise quoti­dien­ne­ment, mon iPhone gère une dizaine de proto­coles diffé­rents donnant chacun accès une masse infor­ma­tion­nelle que mon esprit assimile comme infinie. Notre lecture devient rapide, nous rebon­dis­sons de texte en texte, suivant un fil indéfini qui s’estompe un peu plus à chaque rebond. Nous en dégageons des impres­sions floues et avons de plus en plus de mal à synthé­tiser ce que nous avons retenu de cette immersion.
Sur le plan social, la situation est encore pire : notre société occi­den­tale rend les outils d’édition et de partage acces­sibles à chacun, mais sans ces outils complé­men­taires que sont le respect du texte, le transfert des réfé­rences, la véri­fi­ca­tion des sources, l’examen de la perti­nence. On flashe? Un clic et c’est envoyé. Et chacun de ces envois contribue un peu plus à noyer l’information porteuse du savoir originel, le texte de référence.
À force de trans­mis­sions partielles, de commen­taires, de copier-coller, de négli­gences volon­taires ou non, la distance entre l’information et la connais­sance s’est creusée.

2. L’effondrement du moder­nisme ne peut s’expliquer que par l’irréductible complexité du monde. Il y a deux géné­ra­tions, nous vivions dans un monde infini dont nous pensions pouvoir maîtriser les para­mètres fonda­men­taux. Aujourd’hui, nous nous heurtons à la finitude des ressources et à notre inca­pa­cité à dresser des modèles fiables à court terme d’éléments aussi impor­tants que la météo, les popu­la­tions de poissons ou la finance mondiale.
Nous sommes donc résignés, dans le meilleur des cas, à des poli­tiques de très courts termes, à des actions purement locales ou à des options très aléa­toires.

3. Cette confusion infor­ma­tion­nelle et ces limi­ta­tions déci­sion­nelles se révèlent être des sources de profits impor­tants pour de nombreux grou­pe­ments d’intérêts. Les enjeux dégagés par les domaines de l’environnement ou des nouvelles tech­no­lo­gies impliquent direc­te­ment les modèles socioé­co­no­miques plané­taires, et sont d’une impor­tance capitale tant pour les ONG que pour les multi­na­tio­nales ou les entités poli­tiques. Ces derniers utilisent le nuage de fumée qu’est devenue l’information afin d’atteindre leurs objectifs, et la diffi­culté de modéliser certains phéno­mènes complexes rend difficile la réfu­ta­tion de leurs poli­tiques.
Pourtant, portés par leur optimisme, certains vont trop loin et propagent des infor­ma­tions faci­le­ment réfu­tables. Certains camouflent des positions idéo­lo­giques par un maquillage pseudo-rationnel ou, au contraire, masquent par la séduction facile des construc­tions vouées à l’échec.

L’objectif de ce blog est de contri­buer à favoriser l’accès à la connais­sance de notre monde, des prin­ci­paux problèmes qu’il traverse et des solutions envi­sa­gées. Nous voulons donner des clés pour ouvrir les portes et des masses pour abattre les murs. Pour cela, nous n’avons pas d’autre choix que d’être ambitieux. C’est pourquoi nous ne pouvons pas négliger ce sans quoi rien ne vaudrait la peine de continuer : la beauté et le plaisir.

Nous pensons que la raison peut s’exprimer sans étouffer la passion, ni la passion la raison.

Nous pensons que la sensi­bi­lité et l’intelligence doivent guider nos démarches.

Nous pensons même que c’est la seule façon de s’en sortir.

avk

Le miroir du monde

Depuis quelques mois, Google a implé­menté dans son interface de recherche une fonction de sugges­tion fondée sur les requêtes les plus fréquentes commen­çant par les carac­tères que vous êtes en train de taper.

Prévue dans un premier temps pour faire gagner quelques fractions de secondes à l’utilisateur, cette fonction offre une image frappante des préoc­cu­pa­tions des inter­nautes pour autant que l’on choisisse des débuts de phrases ouvertes.

Il en ressort entre autres la convic­tion que Dieu n’est pas un inspec­teur de poisson (puisqu’il semble être un astro­naute), que l’on soit perplexe sur les méca­nismes à mettre en place pour tomber enceinte, que l’aérophagie cause plus d’anxiété que la solitude, et qu’une masse consi­dé­rable d’internautes sont «extrê­me­ment terrifiés par»… les Chinois. Heureu­se­ment, une singu­lière bouffée d’intérêt pour les équations quadra­tiques vient relever le niveau.

D’autres facettes googliennes de notre belle humanité? Les commen­taires vous sont ouverts!

avk

Europeana, à petits pas

Après un lancement cala­mi­teux, le fantas­tique projet Europeanaest désormais en ligne et, bien que toujours en phase de test, ça décoiffe doucement : textes, illus­tra­tions graphiques, extraits sonores et vidéos de près de 70 contri­bu­teurs dont la Bibio­thèque nationale de France, la Fundação Calouste Gulben­kian, la Biblio­thèque Royale de Belgique et The British Library. Le parti­moine actuel de 2 millions d’objets numé­riques sera triplé lors du lancement de la version 1.0, en 2010​.Il reste toutefois pas mal de choses à améliorer : robus­tesse du système et cohérence des données. Vous trouverez en effet bien le viandier de Taillevent hébergé par la Biblio­thèque nationale de France, mais le lien ne vous mènera que vers une page d’erreur doù il vous faudra recom­mencer la recherche! En outre, la possi­bi­lité pourtant capitale de créer un compte propre afin de stocker ses recherches a été tempo­rai­re­ment et mysté­rieu­se­ment supprimée. Don’t worry, be crappy comme ils disent, Outre-Atlan­tique.

Un petit aperçu en quelques clics? Mais avec plaisir…

Diigo : Social Information Networking

Le social book­mar­king est apparu en 2005 avec de​.licio​.us dont le succès provient en grande partie… de son succès. C’est brouillon, confus mais tout le monde y est, ce qui – en matière de socia­li­sa­tion – a son impor­tance. En 2006 est apparu Stum­bleUpon, plus structuré et permet­tant de dire d’un clic « j’aime » ou « j’aime pas », d’intégrer son propre site, de maintenir un petit blog et surtout d’intégrer un réseau social plus chaud (au sens de Marshall McLuhan). Bon, cela me donnait surtout l’impression que cela servait surtout à tromper l’ennui. Une floppée d’autres sites émer­gèrent dans ma plus grande indif­fé­rence.

En 2006 surgit Ma•gnolia qui offrait quatre choses impor­tantes : l’importation facile des signets du navi­ga­teur, une interface lumineuse, la possi­bi­lité de créer des groupes et celle de rendre des signets privés. C’était devenu mon outil pour partager mes décou­vertes avec des amis, et pour m’assurer une acces­si­bi­lité à mes signets lors de mes dépla­ce­ments. J’y ai découvert aussi quelques sites inté­res­sants. Pourtant, je vais quitter Ma•gnolia alors même qu’il fait le choix audacieux de l’open source.

Je vais quitter Ma•gnolia parce que la version 3 de Diigo est très étonnante.

Diigo est un site de social book­mar­king que j’utilisais pour une option fantas­tique : celle qui permet de surligner des passages. Lorsque je rédige un article, j’ai pris l’habitude, grâce à l’extension de Diigo, de surligner les passages impor­tants et de les stocker dans une liste person­nelle créée à cet effet. Dès que je me remets au travail, d’un clic j’ai non seulement accès à mes sources mais encore aux passages surlignés. Épatant, même si l’usage que j’en faisais était très personnel. De fait, l’aspect social de Diigo était handicapé par plusieurs lourdeurs struc­tu­relles.

Dans sa version 3, relookée aujourd’hui même, une fois votre compte ouvert et l’extension installée sur votre navi­ga­teur, tout se passe comme dans un rêve. Lorsqu’un site vous plait, surlignez éven­tuel­le­ment les passages impor­tants et envoyez-le à Diigo : une fenêtre vous permettra de donner une descrip­tion, d’en choisir le caractère privé ou public, de prévenir Twitter, d’ajouter ce signet à une liste que vous aurez préa­la­ble­ment créée, d’informer un groupe etc.

Ulté­rieu­re­ment, vous retrou­verez ce site avec le surli­gnage, mais vous verrez aussi qui d’autre l’a mis en signet public et quelles anno­ta­tions y ont été ajoutées par la commu­nauté.

Parmi la centaine de nouveautés de la version 3, j’en épingle cinq qui, ensemble, motivent ce billet.

  1. Tous vos signets Diigo se trouvent direc­te­ment acces­sibles dans votre barre latérale, rendant désuets vos signets locaux.
  2. Par la même barre latérale, il est possible de voir ce que les gens disent du site sur lequel vous êtes en train de surfer. Je ne suis pas certain que cela ne me fatiguera pas rapi­de­ment mais pour le moment, c’est assez bluffant.
  3. Il est désormais possible à une équipe (de cher­cheurs ou de rédac­teurs par exemple) de voter sur un élément, mais aussi sur un diction­naire de mots-clés afin d’éviter de voir ces pléthores de tags syno­ny­miques ou mal ortho­gra­phiés qui polluent géné­ra­le­ment ce genre de sites.
  4. L’option People like me vous permet, sur base de vos derniers signets, de découvrir les gens qui partagent le plus vos intérêts et dès lors, d’augmenter vos chances de découvrir non seulement des sites mais surtout des contenus inté­res­sants.
  5. Le partage n’est pas limité à la sphère Diigo : Twitter, FaceBook et l’email sont à votre portée pour partager avec ceux de vos amis qui ne sont pas encore sur Diigo.

Diigo offre désormais une solution efficace à diffé­rentes préoc­cu­pa­tions qui dépassent de loin le simple social networ­king. C’est désormais un outil majeur pour quiconque désire struc­turer, stocker et partager en ligne une infor­ma­tion qui ne se limite par à une URL.

Voir clair

La complexité envahit toute notre sphère de connais­sance. Nous ne pouvons plus faire semblant que le monde est simple.

Comprendre les soubre­sauts de la finance, l’évolution de la biodi­ver­sité, les mouve­ments des sociétés, l’impact de nouveautés tech­no­lo­giques demande de faire appel à un ensemble important de para­mètres inter­dé­pen­dants. La présen­ta­tion textuelle de ces données ne permet plus guère de percevoir les phéno­mènes qu’elles décrivent et une impor­tance nouvelle investit l’art de la visua­li­sa­tion. The Art of Complex Problems Solving est à ce titre auto-réfé­ren­tiel.

Quelques sites méritent d’être réfé­rencés :

A tout seigneur tout honneur, Visual­com­plexity est le site de référence pour la modé­li­sa­tion des réseaux complexes : colla­bo­ra­tion sur des projets culturels, simi­la­rités cultu­relles sur base des achats, inter­dé­pen­dance des facteurs d’obésité ou encore une repré­sen­ta­tion de la blogo­sphère de Singapore. L’exemple ci-dessous illustre par exemple la biochimie du méta­bo­lisme humain.

Le blog Urban Carto­graphy collecte des visua­li­sa­tions de systèmes aussi variés que les relations de Lou Bega ou les proba­bi­lités des causes de décès (tiens, on a deux fois plus de chances de mourir d’un coup de feu que de se faire renverser par une voiture…) Les sources ne sont pas toujours clai­re­ment indiquées, et la fiabilité des données sujette à caution. Reste la qualité et la créa­ti­vité de certaines planches.

Stran­ge­maps est lui tota­le­ment dédié à la carto­gra­phie illus­tra­tive, proposant des cartes géogra­phiques contem­po­raines ou non mettant en pers­pec­tive une problé­ma­tique onto­lo­gique, sociale ou géopo­li­tique. L’exemple suivant illustre le chemi­ne­ment de Neil Amstrong sur la Lune compa­ra­ti­ve­ment à un terrain de football :

Gapminder est un outil que j’affectionne tout parti­cu­liè­re­ment. Une centaine de données récentes (prin­ci­pa­le­ment écono­miques et démo­gra­phiques) en abcisse, et autant en ordonnées. Comment se répar­tissent les espé­rances de vie en fonction des revenus annuels? Dans quelle mesure les dépenses mili­taires sont-elles liées à l’analphabétisme? Vous sélec­tionnez et vous analysez. Difficile de faire mieux en matière d’interactivité et de clarté.

Et puis, il y a Indexed, le blog de Jessica Hagy, qui décrit la vie, l’univers et le reste au moyen de petits diagrammes de Venn. Je crois que Jessica comprend tout. Et moi-même, j’y vois désormais un peu plus clair…

Le centre de Wikipedia

Le centre d’un cercle est le point équi­dis­tant aux points de sa circon­fé­rence. Cette simple défi­ni­tion dépend des symétries parti­cu­lières du cercle. Si l’on considère une figure aussi simple que le triangle, ce ne sont pas moins de 3.000 points qui peuvent être qualifiés de centres (centre de gravité, ortho­centre, centre du cercle inscrit…)

Attachons-nous au centre de gravité. C’est le point pour lequel la somme des distances qui le séparent des autres points de l’objet est minimale. Pour connaître le centre (de gravité) d’un pays, il suffit ainsi d’en découper la frontière dans une plan­chette de bois et de faire tenir cet objet en équilibre sur un doigt. Le doigt pointe alors sur le centre du pays.

Cette défi­ni­tion peut s’appliquer à tout réseau pour autant que la notion de distance soit définie comme le nombre d’intermédiaires néces­saires pour en relier deux éléments. C’est le principe du nombre d’Erdös [1] ou de celui de Bacon [2].

Dès 1929, l’écrivain Frigyes Karinthy imagina le concept des Six degrés de sépa­ra­tion, selon lequel toute personne sur le globe peut être reliée à toute autre par une chaîne de six maillons de relations indi­vi­duelles au maximum. Stanley Milgram étudia cette thèse dans son Étude du petit monde qui constitue un fondement capital pour l’analyse des réseaux sociaux. FaceBook, Wikipedia et le P2P reposent en grande partie sur ces fonda­tions. L’une des consé­quences avérées est que c’est la solidité des liens faibles qui donne aux réseaux sociaux leurs cohé­rences.

C’est sur ces bases que Stephen Dohan s’est posée une question toute simple : quel est le centre de Wikipedia? Autrement dit, quel est l’article le plus proche de tous les autres, celui qui mini­mi­sera le nombre de clics à effectuer pour atteindre un article arbi­traire?

La réponse est «2007″, éloignée en moyenne des autres articles de 3,65 clics. Mais cette page est triviale car il s’agit en fait d’une longue liste. En ne consi­dé­rant que les articles, le centre de Wikipedia est «United Kingdom», moyen­ne­ment distante des autres de 3,67 clics. Il est suivi de «Billie Jean King» (3,68 clics) et de «United States» (3,69 clics).

Le Royaume Uni et les États-Unis ne surprennent guère… mais qui est donc Billie Jean King? Une ancienne joueuse de tennis à la biogra­phie parti­cu­liè­re­ment détaillée. Se trouver au centre facilite les contacts mais ne les stimule pas.

avk

Notes

[1] Le nombre d’Erdös d’un mathé­ma­ti­cien peut être défini de la façon suivante:

  • Le nombre d’Erdős de Paul Erdős vaut zéro ;
  • le nombre d’Erdős d’un mathé­ma­ti­cien M est le plus petit nombre d’Erdős de tous les mathé­ma­ti­ciens avec qui M a cosigné un article mathé­ma­tique, plus un (si M a un nombre de Erdős qui vaut 1, cela signifie qu’il a écrit un article avec Erdős) ;
  • si M n’a cosigné aucun article avec ces mathé­ma­ti­ciens, il a par défi­ni­tion un nombre d’Erdős infini.

[2] Le nombre de (Kevin) Bacon est au cinéma ce que le nombre d’Erdös est aux mathé­ma­tiques. Ronald Reagan a un nombre de Bacon de 2 : Il a tourné en 61 The Young Doctors avec l’acteur Eddie Albert, lequel a joué dans The Big Picture avec Kevin Bacon.

Réfé­rences

Dolan, Stephen. The Six Degrees of Wikipedia.

Grano­vetter, Mark. The Strength of Weak Ties; American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6., May 1973, pp 1360–1380

Milgram, Stanley and J. Travers. An Expe­ri­mental Study of the Small World Problem , Socio­metry, 1969, Vol. 32, No. 4. (1), pp. 425–443.

Les Raisonnements fallacieux (9)

I. SUBJECTIVISMES ETC.
où la seule chose qui compte fina­le­ment, c’est d’imposer ses idées…

I1. Subjec­ti­visme

L’exemple parfait du subjec­ti­visme est incarné par Martin Luther King lorsqu’il s’écrie : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux ». Pris dans la ferveur, nous pouvons oublier que le Ku Klux Klan pourrait s’écrier tout aussi subjec­ti­ve­ment : « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes que certaines races sont supé­rieurs à d’autres. »

Bref, le subjec­ti­visme est désarmant de naïveté et ne prêche que les convaincus ou les personnes dénuées de tout esprit critique.

Deux subjec­ti­vismes parti­cu­liers ont été définis : celui du psycho­logue (Psychologist’s fallacy) et celui de l’historien (Historian’s fallacy). Le premier consiste à penser que le sujet réagira à un stimulus de la même façon que l’observateur : « Il sursau­tera dès que l’image du serpent appa­raîtra. »

Le subjec­ti­visme de l’historien est analogue. Il consiste à penser que les décideurs du passé dispo­saient des mêmes infor­ma­tions et de la même pers­pec­tive que l’historien actuel : « Napoléon a été idiot de se lancer dans cette bataille! » Le subjec­ti­visme de l’historien est proche du déter­mi­nisme rétros­pectif que peut revêtir le Post hoc ergo propter hoc.

I2. Appel à l’ignorance (Argu­mentum ad igno­ran­tiam)

Ici, le subjec­ti­visme s’engouffre dans l’impossibilité que l’on a de déter­miner une valeur de crédi­bi­lité aux prémisses.

« Ce n’était ni un avion ni un héli­co­ptère, c’était donc une soucoupe volante! »

I3. Raison par forfait (Argu­mentum ad nauseam, Argu­mentum verbosium)

Au manque de réfé­rences de l’appel à l’ignorance s’oppose la masse impra­ti­cable de réfé­rences de la raison par forfait :

« Votre avis aura du crédit quand vous aurez étudié comme moi l’intégralité des traduc­tions des oeuvres de Shakes­peare et leurs variantes dans leurs éditions succes­sives. »

I4. Argu­mentum a silentio

L’argumentum a silencio consiste à déduire l’ignorance d’une personne de son silence. C’est très tentant, je sais…

« Comment s’appelle l’oiseleur de la Flûte enchantée?
— Je le sais mais je ne veux pas le dire.
— Tu ne le sais pas, tout simple­ment! »

I5. Argu­mentum ad logicam

Argument affirmant que si un argument est falla­cieux, sa conclu­sion doit être fausse.

« Vous me dites que Dieu existe sur seule base des affir­ma­tions de la Bible. C’est bien la preuve de Dieu n’existe pas! »

I6. Pensée magique

La simple volonté prend ici valeur de prémisse. Ici, l’argumentation n’offre guère de prise à une réfu­ta­tion utile. Nous sommes proches de la prière…

« Je n’ai jamais eu d’accident mortel, ce n’est pas ce soir que j’en aurai un! »

I7. Plurium inter­ro­ga­tionum

Il s’agit d’une question chargée de prémisses non démon­trées, ou orientant la réponse. La seule façon de s’en sortir est de recadrer la question.

« Frappez-vous encore votre femme? »

I8. Cari­ca­ture (Strawman)

Tromperie fondée sur une repré­sen­ta­tion déformée de l’argument de l’adversaire.

« — J’estime que la nudité pourrait être autorisée sur cette plage.
— Non. Nos enfants ne peuvent être confrontés à des scènes d’orgie. »

I9. L’Homme masqué (Masked man fallacy)

L’utilisation de dési­gna­teurs distincts dans une structure logique parfaite peut mener à une erreur lorsqu’ils recouvrent un seul et même objet.

« Je connais mon père, je ne connais pas le voleur. Donc, le voleur n’est pas mon père. »

I10. Deux faux font un vrai (Two wrongs make a right)

Cette tromperie se rapproche du Tu quoque sans être pour autant ad hominem. Elle consiste à excuser une faute par l’exposé d’une autre.

« Mais vous mentez!?
— Et vous, avez-vous tenu vos promesses? »

I11. Appel à la modé­ra­tion (Argu­mentum ad tempe­ran­tiam)

Cette erreur consiste à consi­dérer que la vérité doit se situer entre deux positions opposées.

« Dix mille mani­fes­tants selon la police, 30.000 selon les orga­ni­sa­teurs… nous pouvons raison­na­ble­ment penser qu’ils étaient grosso-modo 20.000 à s’être déplacés. »

I12. Mani­pu­la­tion des proba­bi­lités

« Il y a une chance sur mille qu’une bombe soit dans cet avion et une chance sur un million qu’il y en ait deux. Je prends donc une bombe avec moi par prudence. »

I13. Biais de la solution parfaite (Nirvana fallacy, Perfect solution fallacy)

Rejet d’une solution au seul motif qu’elle n’est pas parfaite.

« Les préser­va­tifs sont à éviter : il arrive que certains se déchirent. »

I14. Effets de manches (Style over substance fallacy)

« Parce que j’aime autant vous dire que pour moi, Monsieur Eric, avec ses costumes tissés en Ecosse à Roubaix, ses boutons de manchette en simili et ses pompes à l’italienne fabri­quées à Grenoble, eh ben, c’est rien qu’un demi-sel. Et là, je parle juste question présen­ta­tion, parce que si je voulais me lancer dans la psycha­na­lyse, j’ajouterais que c’est le roi des cons… » (Audiard, Le Cave se rebiffe)

I15. Faux dilemme

Limiter les solutions possibles à une alter­na­tive arbi­traire.

« Alors, fina­le­ment, vous êtes pour ou contre les légumes? »

I16. Fausse corré­la­tion

« Tous les chauves ont bu du lait étant enfant. Le lait favorise donc la calvitie. »

I17. Non Sequitur

« Il fait beau aujourd’hui. Il pleuvra donc demain. »

I18. Négation de la preuve

« Il n’est pas mort parce que je l’ai poussé par la fenêtre, il est mort parce qu’il a touché le sol! »

I19. Trai­te­ment spécial (Special Pleading)

Appliquer à un échan­tillon des règles diffé­rentes de celles qui s’appliquent à la popu­la­tion générale, sans justi­fi­ca­tion adéquate.

« Je trouve normal que chacun soit respon­sable des dégâts qu’il commet, et je reconnais avoir cassé la voiture de mon voisin. Toutefois, j’espère que vous ne me deman­derez pas de financer les répa­ra­tions. »

I20. L’effet Eliza

Ce biais de raison­ne­ment consiste à donner à un énoncé plus de sens qu’il n’en a vraiment. Eliza est un logiciel algo­rith­mique simulant une conver­sa­tion avec un psychiatre.

Eliza : Comment vas-tu aujourd’hui?
Humain : Je me sens seul.
Eliza : Dis-moi plus sur ce sentiment.
Humain : Je crois qu’il n’y a que toi qui me comprenne.

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Arguments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Subjec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aristotle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Reasoning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déductive et inductive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Contro­versy

www​.nizkor​.org

wikipedia