Tu me sondes et tu me connais

Éternel ! tu me sondes et tu me connais,
Tu sais quand je m’assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée (…)
Car la parole n’est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel ! tu la connais entiè­re­ment (…)
Une science aussi merveilleuse est au-dessus de ma portée, Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
-Psaume 139

Jeppe Hein, Follow Me (Bristol Univer­sity)

Il existe des moyens intel­li­gents d’utiliser ce qu’on sait sur une personne. Les casinos Harrah’s en savent quelque chose. Sur base du formu­laire d’apparence anodine que vous remplissez pour accéder à la salle des jeux (âge, sexe, formation, etc.) ils déter­minent votre « point de douleur », c’est-à-dire le montant maximum que vous pouvez perdre sans que ça vous coupe l’envie de revenir jouer [1]. Quand vos pertes approchent ce montant, un membre du personnel vient vous faire remarquer que vous n’avez déci­dé­ment pas de chance ce soir, et il vous conseille de rejoindre le restau­rant du casino « aux frais de la maison ». Tout l’art consiste à bien choisir le moment d’arrêter de vous plumer.

La possi­bi­lité aujourd’hui d’analyser de grandes quantités d’information rend ce type de mani­pu­la­tion omni­pré­sente, et on aurait tort de sous-estimer son effi­ca­cité [2]. On connait la phrase célèbre d’un ancien patron de TF1, selon laquelle le but de la télé­vi­sion est de vendre du cerveau humain dispo­nible à Coca-Cola [3]. Tout cela semble bon-enfant par rapport à ce qui se trame sur Internet.

Il y a tout ce dont on se doute. Par exemple, que le bouton « j’aime » de Facebook ne sert pas qu’à dire à ses copains qu’on a trouvé leur lien rigolo. Il sert aussi à Facebook à mieux vous connaitre. En gros, chaque fois que vous cliquez « j’aime », comme chaque fois que vous vous inscrivez à un jeux, vous vous rendez plus vulné­rable à la mani­pu­la­tion, et Facebook le monnaie auprès des annon­ceurs publi­ci­taires. Comme dans les casinos Harrahs’s, sauf que l’information dont on dispose sur vous est beaucoup plus riche, et que les mani­pu­la­teurs entrent dans une sphère que vous pensiez relever de votre intimité.

Il y a une autre forme de mani­pu­la­tion sur Internet qui n’est pas direc­te­ment commer­ciale, du moins pas encore. Si vous et votre voisin tapez le mot « Egypte » sur Google vos résultats seront sans doute très diffé­rents : peut-être tomberez-vous sur les hôtels de la Mer Rouge et votre voisin sur le procès de Moubarak. Google recueille en perma­nence des infor­ma­tions sur vous : où vous vous trouvez, le type d’ordinateur que vous utilisez, et aussi l’historique des liens sur lesquels vous avez cliqué. Sur base de ce flux d’information, un algo­rithme estime le type de site qui vous plaira et vous cache purement et simple­ment les autres. Eli Pariser en parle comme d’une bulle dans laquelle les moteurs de recherche vous enferment [4], sans rien vous dire de toute la partie d’Internet qui vous est rendue invisible. Pour rebondir sur le post d’Alain : si vous n’avez jamais navigué que sur des sites créa­tion­nistes, il y a fort à parier que Google vous cachera jusqu’à l’existence de Darwin.

Chaque fois qu’on s’aventure sur Internet, l’information circule désormais dans les deux sens : on vous regarde autant que vous regardez. Et Internet est aux mains de gens habiles qui ont des intérêts qui leur sont propres. Rebecca MacKinnon a un argu­men­taire assez convain­quant sur le fait qu’Internet ne deviendra pas spon­ta­né­ment l’idéal qu’on imaginait il y a encore peu [5]. Si on veut qu’Internet continue à donner un accès non biaisé à l’information, et qu’on ne veut pas s’y faire manipuler, cela néces­si­tera une forme d’activisme de notre part.

Cedric Gommes

[1] I. Ayes, Super Crunchers, Bantam Books (2008) ;
[2] R.-V. Joule, J.-L. Beauvois, Petit traité de mani­pu­la­tion à l’usage des honnêtes gens, Presses univer­si­taires de Grenoble (2002).
[3] Wikipedia:Patrick Le Lay
[4] TED​.com: Eli Pariser, Beware Online Filter Bubbles.
[5] TED​.com: Rebecca MacKinnon, Let’s Take Back The Internet.

Vivre sans TV.

Selon l’institut d’audience Nielsen, un Américain moyen passe quoti­dien­ne­ment 4 heures 49 minutes devant son télé­vi­seur, durée en augmen­ta­tion constante depuis 10 ans [1]. Le Syndicat National de la Publicité Télévisée nous informe pour sa part qu’un Français consomme un nettement moins : 3 heures 20 minutes, et nous donne plus de détails inté­res­sants.

Ainsi, la télé­vi­sion capte quoti­dien­ne­ment sur le terri­toire français 44,2 millions d’habitants durant, donc, 3h20’, ce qui mène à une consom­ma­tion annuelle de 3.226 milliards de minutes drainant des recettes publi­ci­taires de 3,98 milliards d’euros de janvier à août 2009 [2]. En extra­po­lant pour une période annuelle, nous obtenons 5,97 milliards d’euros bruts. En forçant le trait, disons que les publi­ci­taires sont prêts à payer 135 EUR par an pour que vous gardiez votre télé­vi­sion. En fait, le chiffre n’intègre pas les frais de gestion et de produc­tion qui, une fois injectés dans l’équation et selon un mien ami travaillant dans le secteur [3], font passer ce chiffre à 200 EUR.

On ne dépense pas de telles sommes sans avoir de sérieuses garanties sur le retour probable sur inves­tis­se­ment. La fameuse citation de Patrick Le Lay [4], PDG de TF1, trouve confir­ma­tion dans ces chiffres :

« Soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Or pour qu’un message publi­ci­taire soit perçu, il faut que le cerveau du télé­spec­ta­teur soit dispo­nible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre dispo­nible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain dispo­nible (…). Il faut chercher en perma­nence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. »

Bien sûr, l’économie n’est pas la seule à béné­fi­cier de la mise en récep­ti­vité de ces cerveaux. Le politique et plus géné­ra­le­ment la société elle-même profitent du formatage intel­lec­tuel opéré. Alors, si on se faisait une petite cure d’abstinence télé­vi­suelle? Qu’offre Internet pour étancher notre soif d’images qui bougent?

Pour ce qui est des émissions télé­vi­suelles redis­tri­buées sur le net, impos­sible de faire ici le catalogue de l’offre indi­vi­duel des chaînes mais beaucoup d’entre elles offrent, en léger différé, les journaux télévisés et, en plus grand différé, des repor­tages tels que les Questions à la Une de la RTBF ou tels que l’on en trouve aussi sur ARTE TV. Je veux aussi mentionner l’excellent site de l’INA qui propose gratui­te­ment un catalogue impres­sion­nant de 23.000 heures d’archives télé­vi­suelles (parmi les 300.000 heures de programmes archivés annuel­le­ment) pour les nostal­giques des Cinq Colonnes à la Une ou d’Apos­trophes. À desti­na­tion des cher­cheurs et étudiants, l’INA a par ailleurs mis en place un site spéci­fique. Mais ne nous égarons pas…

Vous n’oserez sans doute pas l’avouer, mais Les Experts ou Dr House risquent de vous manquer. Eh bien, la chose n’est pas encore très connue sur le Vieux Continent, mais un grand nombre de séries télé­vi­sées sont vision­nables gratui­te­ment en streaming sur l’excellent Hulu qui offre une qualité de diffusion excep­tion­nelle… aux États-Unis. En effet, issu d’une joint venture entre NBC Universal, News Corp., The Walt Disney Company et Provi­dence Equity Partners, les licences ne couvrent guère le reste du monde. Le succès de cette formule a toutefois encouragé certaines initia­tives telles que TVGorge et CastTV et Fancast.

TVGorge offre sans doute la meilleure qualité et se concentre exclu­si­ve­ment sur les séries télé : Les Simpson, Lost, Monk et autres Prison Break. Le truc, c’est que serveur de TVGorge n’héberge aucune vidéo mais une base de données de liens pointant toujours vers la source de diffusion de la meilleure qualité. Jamais de liens morts, de vidéos qui s’interrompent ou qui calent en plein milieu de l’intrigue. Vous allez sur le site, cherchez votre série dans une interface claire et cliquez simple­ment sur l’épisode désiré! Bien sûr, pas de télé­char­ge­ment possible sans contor­sions coupables! Seule question : combien de temps mettra la horde d’avocats fourbie par les proprié­taires de programmes pour trouver l’astuce contrai­gnant TVGorge à ne plus disposer gratui­te­ment d’aussi gracieux liens?

L’offre de CastTV est un peu plus diver­si­fiée et son interface se rapproche de celle de YouTube. En plus de séries (House, Bones, 24, Heroes…), le service propose des émissions telles que l’Eurovision ou la remise des Oscars, une centaine de films (The 39 Steps, The Island of Dr. Moreau ou le sans aucun doute fantas­tique Bad Girls from Mars!) Sont dispo­nibles aussi de nombreuses vidéos musicales d’artistes tels que Guns ‘n Roses, AC/DC ou Bill Evans.

FanCast adopte pour sa part une interface ency­clo­pé­dique inspirée d’IMDB. Cette division de la Comcast Corpo­ra­tion profite de son impres­sion­nant catalogue de films et de séries (Bones, CSI, South Park, Star Trek). Une partie du contenu (1.000 titres de la Fox, Sony, Paramount, Warner Bros et Disney) est payante en télé­char­ge­ment ou location. Une grande partie est toutefois gratuite, servant d’appel à la partie payante, mais aussi financée par de la publicité. Vous y épen­cherez aussi votre soif de télé réalité, de docu­men­taires géné­ra­listes et de talk shows (The Colbert Report, The Jay Leno Show…). Bref, pour le meilleur et pour le pire, c’est bien FanCast qui vous donnera l’expérience télé­vi­suelle la plus probante. Ah oui, c’est souvent très lent au démarrage et quelques vidéos sont indis­po­nibles…

Bon, passons main­te­nant à des choses plus inté­res­santes, et donc plus éloignées de l’expérience télé­vi­suelle classique. Outre des sites tels que YouTube et Daily­mo­tion où, à moins de savoir préa­la­ble­ment ce que l’on cherche, il est bien difficile de naviguer entre buzz et vacuité, existent quelques bonnes adresses pour l’honnête homme qui désire simple­ment passer quelques heures à découvrir, voire à vous émer­veiller.

Joost (prononcez «juiced») a été fondé par les créateurs de Skype et distribue les vidéos en peer-to-peer. J’étais un peu sceptique quand à la fiabilité d’un tel mode de diffusion pour des programmes de télé­vi­sion, mais je dois recon­naître que l’expérience est meilleure que chez FanCast par exemple. Après une période qui rendait néces­saire l’utilisation d’un logiciel dédié, c’est désormais une interface web qui a été adoptée. Joost dispose d’un très gros catalogue mais ici aussi, ce sont souvent les licences qui péna­lisent les utili­sa­teurs hors des U.S.A. Il reste malgré tout quelques milliers d’heures de programmes acces­sibles: docu­men­taires, shows, vidéos musicales et surtout,parmi les films, quelques clas­siques de Laurel & Hardy ou de Buster Keaton

Voilà en gros ce que je connais de mieux en matière de fictions et programmes télé. Je m’en voudrais toutefois de ne pas signaler deux sites excep­tion­nels tournés respec­ti­ve­ment vers les docu­men­taires et vers la diffusion de confé­rences. Le premier est tout jeune (juin 2009) et porte le nom explicite de Docu­men­ta­ry­heaven. Financé par les dons et quelques publi­cités rela­ti­ve­ment discrètes, il ne possède actuel­le­ment qu’un millier de docu­men­taires, mais la plupart de grande qualité, de la dissec­tion d’un éléphant à une lecture de Chomsky sur la morale politique. À suivre, assu­ré­ment.

Enfin, il y a TED. TED (Tech­no­logy, Enter­tain­ment, Design) est une fondation améri­caine orga­ni­sant depuis 1990 des confé­rences sur des « ideas worth spreading ». La diversité des thèmes, la brièveté des inter­ven­tions (limitées à 18 minutes), la qualité des inter­ve­nants et la diffusion sur leur site web ont fait de TED un fantas­tique incu­ba­teur d’idées. Parmi les confé­ren­ciers figurent Al Gore, Sergey Brin, Bono, Gordon Brown, Bill Clinton, Bill Gates, Richard Dawkins, Peter Gabriel, Larry Page ou encore Jimmy Wales. Les confé­rences, librement diffu­sables, sont dispo­nibles sur le site, sur une chaîne YouTube, sur iTunes et une appli­ca­tion iPhone vient même de sortir.

Alors, si tout cela ne vous donne pas des envies d’infidélité vis-à-vis de votre télé­vi­seur, je ne vois plus que Jean Yanne et sa mémorable défi­ni­tion de la vulgarité audio­vi­suelle [5] comme élec­tro­choc ultime :

avk

Sources

[1] Nielsen

[2] SNPTV

[3] Entretien privé dans une taverne bruxel­loise devant quelques Grim­bergen Optimo Bruno

[4] Le Lay (TF1) vend « du temps de cerveau humain dispo­nible »

[5] Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972)

Asterion

Nous nous trouvons devant un paradoxe : la multi­pli­ca­tion des vecteurs d’information crée une nébuleuse qui nuit à la trans­mis­sion de la connais­sance.

Trois facteurs inter­dé­pen­dants concourent à l’expliquer : la tech­no­logie, la complexité et l’économie.

George Frederick Watts

1. Parmi tous les outils d’acquisition de connais­sance que j’utilise quoti­dien­ne­ment, mon iPhone gère une dizaine de proto­coles diffé­rents donnant chacun accès une masse infor­ma­tion­nelle que mon esprit assimile comme infinie. Notre lecture devient rapide, nous rebon­dis­sons de texte en texte, suivant un fil indéfini qui s’estompe un peu plus à chaque rebond. Nous en dégageons des impres­sions floues et avons de plus en plus de mal à synthé­tiser ce que nous avons retenu de cette immersion.
Sur le plan social, la situation est encore pire : notre société occi­den­tale rend les outils d’édition et de partage acces­sibles à chacun, mais sans ces outils complé­men­taires que sont le respect du texte, le transfert des réfé­rences, la véri­fi­ca­tion des sources, l’examen de la perti­nence. On flashe? Un clic et c’est envoyé. Et chacun de ces envois contribue un peu plus à noyer l’information porteuse du savoir originel, le texte de référence.
À force de trans­mis­sions partielles, de commen­taires, de copier-coller, de négli­gences volon­taires ou non, la distance entre l’information et la connais­sance s’est creusée.

2. L’effondrement du moder­nisme ne peut s’expliquer que par l’irréductible complexité du monde. Il y a deux géné­ra­tions, nous vivions dans un monde infini dont nous pensions pouvoir maîtriser les para­mètres fonda­men­taux. Aujourd’hui, nous nous heurtons à la finitude des ressources et à notre inca­pa­cité à dresser des modèles fiables à court terme d’éléments aussi impor­tants que la météo, les popu­la­tions de poissons ou la finance mondiale.
Nous sommes donc résignés, dans le meilleur des cas, à des poli­tiques de très courts termes, à des actions purement locales ou à des options très aléa­toires.

3. Cette confusion infor­ma­tion­nelle et ces limi­ta­tions déci­sion­nelles se révèlent être des sources de profits impor­tants pour de nombreux grou­pe­ments d’intérêts. Les enjeux dégagés par les domaines de l’environnement ou des nouvelles tech­no­lo­gies impliquent direc­te­ment les modèles socioé­co­no­miques plané­taires, et sont d’une impor­tance capitale tant pour les ONG que pour les multi­na­tio­nales ou les entités poli­tiques. Ces derniers utilisent le nuage de fumée qu’est devenue l’information afin d’atteindre leurs objectifs, et la diffi­culté de modéliser certains phéno­mènes complexes rend difficile la réfu­ta­tion de leurs poli­tiques.
Pourtant, portés par leur optimisme, certains vont trop loin et propagent des infor­ma­tions faci­le­ment réfu­tables. Certains camouflent des positions idéo­lo­giques par un maquillage pseudo-rationnel ou, au contraire, masquent par la séduction facile des construc­tions vouées à l’échec.

L’objectif de ce blog est de contri­buer à favoriser l’accès à la connais­sance de notre monde, des prin­ci­paux problèmes qu’il traverse et des solutions envi­sa­gées. Nous voulons donner des clés pour ouvrir les portes et des masses pour abattre les murs. Pour cela, nous n’avons pas d’autre choix que d’être ambitieux. C’est pourquoi nous ne pouvons pas négliger ce sans quoi rien ne vaudrait la peine de continuer : la beauté et le plaisir.

Nous pensons que la raison peut s’exprimer sans étouffer la passion, ni la passion la raison.

Nous pensons que la sensi­bi­lité et l’intelligence doivent guider nos démarches.

Nous pensons même que c’est la seule façon de s’en sortir.

avk

Le miroir du monde

Depuis quelques mois, Google a implé­menté dans son interface de recherche une fonction de sugges­tion fondée sur les requêtes les plus fréquentes commen­çant par les carac­tères que vous êtes en train de taper.

Prévue dans un premier temps pour faire gagner quelques fractions de secondes à l’utilisateur, cette fonction offre une image frappante des préoc­cu­pa­tions des inter­nautes pour autant que l’on choisisse des débuts de phrases ouvertes.

Il en ressort entre autres la convic­tion que Dieu n’est pas un inspec­teur de poisson (puisqu’il semble être un astro­naute), que l’on soit perplexe sur les méca­nismes à mettre en place pour tomber enceinte, que l’aérophagie cause plus d’anxiété que la solitude, et qu’une masse consi­dé­rable d’internautes sont «extrê­me­ment terrifiés par»… les Chinois. Heureu­se­ment, une singu­lière bouffée d’intérêt pour les équations quadra­tiques vient relever le niveau.

D’autres facettes googliennes de notre belle humanité? Les commen­taires vous sont ouverts!

avk

Europeana, à petits pas

Après un lancement cala­mi­teux, le fantas­tique projet Europeanaest désormais en ligne et, bien que toujours en phase de test, ça décoiffe doucement : textes, illus­tra­tions graphiques, extraits sonores et vidéos de près de 70 contri­bu­teurs dont la Bibio­thèque nationale de France, la Fundação Calouste Gulben­kian, la Biblio­thèque Royale de Belgique et The British Library. Le parti­moine actuel de 2 millions d’objets numé­riques sera triplé lors du lancement de la version 1.0, en 2010​.Il reste toutefois pas mal de choses à améliorer : robus­tesse du système et cohérence des données. Vous trouverez en effet bien le viandier de Taillevent hébergé par la Biblio­thèque nationale de France, mais le lien ne vous mènera que vers une page d’erreur doù il vous faudra recom­mencer la recherche! En outre, la possi­bi­lité pourtant capitale de créer un compte propre afin de stocker ses recherches a été tempo­rai­re­ment et mysté­rieu­se­ment supprimée. Don’t worry, be crappy comme ils disent, Outre-Atlan­tique.

Un petit aperçu en quelques clics? Mais avec plaisir…

Diigo : Social Information Networking

Le social book­mar­king est apparu en 2005 avec de​.licio​.us dont le succès provient en grande partie… de son succès. C’est brouillon, confus mais tout le monde y est, ce qui – en matière de socia­li­sa­tion – a son impor­tance. En 2006 est apparu Stum­bleUpon, plus structuré et permet­tant de dire d’un clic « j’aime » ou « j’aime pas », d’intégrer son propre site, de maintenir un petit blog et surtout d’intégrer un réseau social plus chaud (au sens de Marshall McLuhan). Bon, cela me donnait surtout l’impression que cela servait surtout à tromper l’ennui. Une floppée d’autres sites émer­gèrent dans ma plus grande indif­fé­rence.

En 2006 surgit Ma•gnolia qui offrait quatre choses impor­tantes : l’importation facile des signets du navi­ga­teur, une interface lumineuse, la possi­bi­lité de créer des groupes et celle de rendre des signets privés. C’était devenu mon outil pour partager mes décou­vertes avec des amis, et pour m’assurer une acces­si­bi­lité à mes signets lors de mes dépla­ce­ments. J’y ai découvert aussi quelques sites inté­res­sants. Pourtant, je vais quitter Ma•gnolia alors même qu’il fait le choix audacieux de l’open source.

Je vais quitter Ma•gnolia parce que la version 3 de Diigo est très étonnante.

Diigo est un site de social book­mar­king que j’utilisais pour une option fantas­tique : celle qui permet de surligner des passages. Lorsque je rédige un article, j’ai pris l’habitude, grâce à l’extension de Diigo, de surligner les passages impor­tants et de les stocker dans une liste person­nelle créée à cet effet. Dès que je me remets au travail, d’un clic j’ai non seulement accès à mes sources mais encore aux passages surlignés. Épatant, même si l’usage que j’en faisais était très personnel. De fait, l’aspect social de Diigo était handicapé par plusieurs lourdeurs struc­tu­relles.

Dans sa version 3, relookée aujourd’hui même, une fois votre compte ouvert et l’extension installée sur votre navi­ga­teur, tout se passe comme dans un rêve. Lorsqu’un site vous plait, surlignez éven­tuel­le­ment les passages impor­tants et envoyez-le à Diigo : une fenêtre vous permettra de donner une descrip­tion, d’en choisir le caractère privé ou public, de prévenir Twitter, d’ajouter ce signet à une liste que vous aurez préa­la­ble­ment créée, d’informer un groupe etc.

Ulté­rieu­re­ment, vous retrou­verez ce site avec le surli­gnage, mais vous verrez aussi qui d’autre l’a mis en signet public et quelles anno­ta­tions y ont été ajoutées par la commu­nauté.

Parmi la centaine de nouveautés de la version 3, j’en épingle cinq qui, ensemble, motivent ce billet.

  1. Tous vos signets Diigo se trouvent direc­te­ment acces­sibles dans votre barre latérale, rendant désuets vos signets locaux.
  2. Par la même barre latérale, il est possible de voir ce que les gens disent du site sur lequel vous êtes en train de surfer. Je ne suis pas certain que cela ne me fatiguera pas rapi­de­ment mais pour le moment, c’est assez bluffant.
  3. Il est désormais possible à une équipe (de cher­cheurs ou de rédac­teurs par exemple) de voter sur un élément, mais aussi sur un diction­naire de mots-clés afin d’éviter de voir ces pléthores de tags syno­ny­miques ou mal ortho­gra­phiés qui polluent géné­ra­le­ment ce genre de sites.
  4. L’option People like me vous permet, sur base de vos derniers signets, de découvrir les gens qui partagent le plus vos intérêts et dès lors, d’augmenter vos chances de découvrir non seulement des sites mais surtout des contenus inté­res­sants.
  5. Le partage n’est pas limité à la sphère Diigo : Twitter, FaceBook et l’email sont à votre portée pour partager avec ceux de vos amis qui ne sont pas encore sur Diigo.

Diigo offre désormais une solution efficace à diffé­rentes préoc­cu­pa­tions qui dépassent de loin le simple social networ­king. C’est désormais un outil majeur pour quiconque désire struc­turer, stocker et partager en ligne une infor­ma­tion qui ne se limite par à une URL.

Voir clair

La complexité envahit toute notre sphère de connais­sance. Nous ne pouvons plus faire semblant que le monde est simple.

Comprendre les soubre­sauts de la finance, l’évolution de la biodi­ver­sité, les mouve­ments des sociétés, l’impact de nouveautés tech­no­lo­giques demande de faire appel à un ensemble important de para­mètres inter­dé­pen­dants. La présen­ta­tion textuelle de ces données ne permet plus guère de percevoir les phéno­mènes qu’elles décrivent et une impor­tance nouvelle investit l’art de la visua­li­sa­tion. The Art of Complex Problems Solving est à ce titre auto-réfé­ren­tiel.

Quelques sites méritent d’être réfé­rencés :

A tout seigneur tout honneur, Visual­com­plexity est le site de référence pour la modé­li­sa­tion des réseaux complexes : colla­bo­ra­tion sur des projets culturels, simi­la­rités cultu­relles sur base des achats, inter­dé­pen­dance des facteurs d’obésité ou encore une repré­sen­ta­tion de la blogo­sphère de Singapore. L’exemple ci-dessous illustre par exemple la biochimie du méta­bo­lisme humain.

Le blog Urban Carto­graphy collecte des visua­li­sa­tions de systèmes aussi variés que les relations de Lou Bega ou les proba­bi­lités des causes de décès (tiens, on a deux fois plus de chances de mourir d’un coup de feu que de se faire renverser par une voiture…) Les sources ne sont pas toujours clai­re­ment indiquées, et la fiabilité des données sujette à caution. Reste la qualité et la créa­ti­vité de certaines planches.

Stran­ge­maps est lui tota­le­ment dédié à la carto­gra­phie illus­tra­tive, proposant des cartes géogra­phiques contem­po­raines ou non mettant en pers­pec­tive une problé­ma­tique onto­lo­gique, sociale ou géopo­li­tique. L’exemple suivant illustre le chemi­ne­ment de Neil Amstrong sur la Lune compa­ra­ti­ve­ment à un terrain de football :

Gapminder est un outil que j’affectionne tout parti­cu­liè­re­ment. Une centaine de données récentes (prin­ci­pa­le­ment écono­miques et démo­gra­phiques) en abcisse, et autant en ordonnées. Comment se répar­tissent les espé­rances de vie en fonction des revenus annuels? Dans quelle mesure les dépenses mili­taires sont-elles liées à l’analphabétisme? Vous sélec­tionnez et vous analysez. Difficile de faire mieux en matière d’interactivité et de clarté.

Et puis, il y a Indexed, le blog de Jessica Hagy, qui décrit la vie, l’univers et le reste au moyen de petits diagrammes de Venn. Je crois que Jessica comprend tout. Et moi-même, j’y vois désormais un peu plus clair…

Le centre de Wikipedia

Le centre d’un cercle est le point équi­dis­tant aux points de sa circon­fé­rence. Cette simple défi­ni­tion dépend des symétries parti­cu­lières du cercle. Si l’on considère une figure aussi simple que le triangle, ce ne sont pas moins de 3.000 points qui peuvent être qualifiés de centres (centre de gravité, ortho­centre, centre du cercle inscrit…)

Attachons-nous au centre de gravité. C’est le point pour lequel la somme des distances qui le séparent des autres points de l’objet est minimale. Pour connaître le centre (de gravité) d’un pays, il suffit ainsi d’en découper la frontière dans une plan­chette de bois et de faire tenir cet objet en équilibre sur un doigt. Le doigt pointe alors sur le centre du pays.

Cette défi­ni­tion peut s’appliquer à tout réseau pour autant que la notion de distance soit définie comme le nombre d’intermédiaires néces­saires pour en relier deux éléments. C’est le principe du nombre d’Erdös [1] ou de celui de Bacon [2].

Dès 1929, l’écrivain Frigyes Karinthy imagina le concept des Six degrés de sépa­ra­tion, selon lequel toute personne sur le globe peut être reliée à toute autre par une chaîne de six maillons de relations indi­vi­duelles au maximum. Stanley Milgram étudia cette thèse dans son Étude du petit monde qui constitue un fondement capital pour l’analyse des réseaux sociaux. FaceBook, Wikipedia et le P2P reposent en grande partie sur ces fonda­tions. L’une des consé­quences avérées est que c’est la solidité des liens faibles qui donne aux réseaux sociaux leurs cohé­rences.

C’est sur ces bases que Stephen Dohan s’est posée une question toute simple : quel est le centre de Wikipedia? Autrement dit, quel est l’article le plus proche de tous les autres, celui qui mini­mi­sera le nombre de clics à effectuer pour atteindre un article arbi­traire?

La réponse est «2007″, éloignée en moyenne des autres articles de 3,65 clics. Mais cette page est triviale car il s’agit en fait d’une longue liste. En ne consi­dé­rant que les articles, le centre de Wikipedia est «United Kingdom», moyen­ne­ment distante des autres de 3,67 clics. Il est suivi de «Billie Jean King» (3,68 clics) et de «United States» (3,69 clics).

Le Royaume Uni et les États-Unis ne surprennent guère… mais qui est donc Billie Jean King? Une ancienne joueuse de tennis à la biogra­phie parti­cu­liè­re­ment détaillée. Se trouver au centre facilite les contacts mais ne les stimule pas.

avk

Notes

[1] Le nombre d’Erdös d’un mathé­ma­ti­cien peut être défini de la façon suivante:

  • Le nombre d’Erdős de Paul Erdős vaut zéro ;
  • le nombre d’Erdős d’un mathé­ma­ti­cien M est le plus petit nombre d’Erdős de tous les mathé­ma­ti­ciens avec qui M a cosigné un article mathé­ma­tique, plus un (si M a un nombre de Erdős qui vaut 1, cela signifie qu’il a écrit un article avec Erdős) ;
  • si M n’a cosigné aucun article avec ces mathé­ma­ti­ciens, il a par défi­ni­tion un nombre d’Erdős infini.

[2] Le nombre de (Kevin) Bacon est au cinéma ce que le nombre d’Erdös est aux mathé­ma­tiques. Ronald Reagan a un nombre de Bacon de 2 : Il a tourné en 61 The Young Doctors avec l’acteur Eddie Albert, lequel a joué dans The Big Picture avec Kevin Bacon.

Réfé­rences

Dolan, Stephen. The Six Degrees of Wikipedia.

Grano­vetter, Mark. The Strength of Weak Ties; American Journal of Sociology, Vol. 78, No. 6., May 1973, pp 1360–1380

Milgram, Stanley and J. Travers. An Expe­ri­mental Study of the Small World Problem , Socio­metry, 1969, Vol. 32, No. 4. (1), pp. 425–443.

Fracture numérique et anesthésie intellectuelle

L’une des dernières croisades en date de nos décideurs est la « réduction de la fracture numérique ». Jolie formule.

À cette fin, des accords ont été passés entre les Communes, les CPAS, des four­nis­seurs d’accès internet, certains fabri­cants et des reven­deurs de matériels, et quelques ONG s’occupant du recon­di­tion­ne­ment de matériel infor­ma­tique d’occasion. L’idée est certai­ne­ment louable. Création de centres cyber­média acces­sibles gratui­te­ment, initia­tion à l’utilisation de ces nouvelles tech­no­lo­gies, possi­bi­lité de s’équiper chez soi à petit prix. On songe immé­dia­te­ment aux avantages : ouverture intel­lec­tuelle sur le monde (internet…), possi­bi­lité d’améliorer sa situation person­nelle (diffusion de CV, appren­tis­sage, formation continue, diver­si­fi­ca­tion, contacts facilités…), solution contre l’isolement croissant ( ?), aspect ludique…

J’imagine que cela fonc­tionne dans une certaine mesure et que d’aucuns trouvent, par ce biais, des avantages dont ils auraient été exclus autrement. Tant mieux. Mais je sais aussi, parce que je suis un rouage de la machi­nerie qui permet l’existence de ce projet, que dans beaucoup de cas ce n’est qu’une sucette anes­thé­siante de plus ! Je reçois tous les jours en consul­ta­tion ces nouveaux esclaves numé­riques, l’œil fatigué, PC sous le bras, pleurant que plus rien ne va avec cette satanée machine et cette p… de connexion internet. La plupart du temps, parce qu’ils ont leur fierté, ils ne sont pas venus avant d’avoir bidouillé eux-mêmes dans les entrailles du système ou passé le relais au cousin/voisin « qui s’y connaît en infor­ma­tique ». Ils sont aussi persuadés, à ce stade de leur déroute, que le problème ne peut venir que du matériel. C’est d’ailleurs la solution qu’on leur vend le plus souvent, du cousin/voisin impuis­sant aux hot lines surchar­gées. Le cendrier est plein, donc il faut changer la voiture ! Je reste zen. Un mot est placardé au-dessus de ma table de travail « 99% des problèmes infor­ma­tiques sont situés entre le clavier et la chaise ». Je passe sur la vulga­ri­sa­tion des expli­ca­tions qu’il me faut débiter pour poser mon diag­nostic, cela méri­te­rait une antho­logie d’humour et de surréa­lisme. Mais non, le disque dur ne s’est pas dégonflé et les barrettes n’ont pas fondu !

Le bel outil au potentiel extra­or­di­naire s’est donc trans­formé, au fil des semaines, en une bête immonde, respon­sable d’argent perdu, de temps gaspillé, de tracas divers et variés. En plus, la bête est malade et on me demande de la guérir au plus vite car on s’y est attaché ! Conscien­cieux, j’applique mon trai­te­ment, souvent le même d’ailleurs : vermifuge, purge et coup de polish. J’explique, je rassure, je ressus­cite les ines­ti­mables données que l’on croyait perdues à jamais. Bientôt, la bête ronronne de plaisir et bondit sur internet au quart de tour. Je suis un magicien ! Mon client est content, ce soir Tchant­chet va pouvoir tchatter avec Nanette, Bobonne surfer sur Meetic et Raymond se télé­charger la dernière vidéo de Paula-X. Dans deux mois, il reviendra pour que je lui retape sa machine victime d’une indi­ges­tion de conneries.

S’il est vrai qu’une fracture existe au niveau de l’accès à l’informatique et à l’internet, en raison du marasme socioé­co­no­mique ambiant, il est tout aussi vrai qu’une réduction forcée de celle-ci ne réglera pas l’éternel problème de la connerie humaine. Quand l’éducation et l’instruction n’ont pas fait leur travail, lorsque les compé­tences indi­vi­duelles sont ce qu’elles sont, placer de tels outils entre les mains de ces personnes revient à placer une machine à écrire entre les pattes d’un singe en espérant qu’il va réécrire Les Misé­rables. Je ne veux pas dire qu’il ne faut pas inviter ces personnes à apprendre à se servir de l’informatique (pour le plus noble ou le plus vil usage, peu importe d’ailleurs), mais cette inci­ta­tion encou­ragée par les autorités poli­tiques n’est ni plus ni moins qu’une anes­thésie intel­lec­tuelle de plus, doublée d’une nouvelle contrainte écono­mique superflue.

Plus les individus seront engourdis, et pour ceux-là l’ordinateur n’est qu’une extension de tout ce qui fut et est débi­li­tant (de la messe du dimanche aux programmes télé les plus stupides en passant par la CB des années 70 et les magazines people…), plus ils se compor­te­ront en consom­ma­teurs dociles. Il y a cet éternel équilibre de précarité à préserver pour que les meneurs puissent continuer à mener grand train sur le dos d’une plèbe exploitée et manipulée de toutes les façons.

Thomas

Tlön Uqbar Orbis Tertius

Je relis cette nouvelle de Borges et tombe sur un passage précis. Lorsque je l’ai lu pour la première fois, il y a une dizaine d’années, j’y avais vu un avenir possible de l’Internet. Je n’y vois plus aujourd’hui que l’écho d’Homère, ou encore ces récits réap­pro­priés par quelques livres réclamant la majuscule.

Voici le passage :

Dans les habitudes litté­raires, l’idée d’un sujet unique est également toute-puissante. Il est rare que les livres soient signés. La concep­tion du plagiat n’existe pas : on a établi que toutes les oeuvres sont l’oeuvre d’un seul auteur, qui est intem­porel et anonyme.