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Du respect
Le respect est une valeur que la plupart des civi­li­sa­tions, des reli­gions et des mou­ve­ments phi­lo­so­phique tiennent en haute estime. Elle implique que l’on accepte qu’une per­sonne pense dif­fé­rem­ment, ce qui est très bien car cela permet d’éviter des conflits bien coûteux.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul avan­tage puisque la per­sonne qui en fait montre se hisse au-dessus de pos­sibles que­relles, affir­mant par là une com­pré­hen­sion et donc une intel­li­gence qui ne sont pas données à tout le monde. Être res­pec­tueux est donc dou­ble­ment gratifiant.

Sur le plan reli­gieux par exemple, les croyants entre­te­nant com­merce spi­ri­tuel avec d’autres confes­sions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jéru­salem, Belfast ou dans les Balkans pour faire pré­va­loir leur inter­pré­ta­tion de tel texte consi­déré comme sacré. Qui n’a pas été ému par ces images de Juifs et de Musul­mans fra­ter­ni­sant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me sou­viens d’un rai­son­ne­ment fal­la­cieux véhi­culé par des auto­col­lants que l’industrie ciga­ret­tière avait dis­tri­bués lorsque les poli­tiques s’interrogeaient sur la per­ti­nence d’interdire le tabac dans les res­tau­rants : « Fumeur ou pas, restons cour­tois. » Cette phrase est fal­la­cieuse en ce sens qu’elle ignore l’une des pré­misses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d’enfumer ses voisins de table est un manque de courtoisie.

Un autre rai­son­ne­ment fal­la­cieux consiste à assi­miler une chose à une autre. Par exemple, à assi­miler les per­sonnes à leurs idées, on en vient à consi­dérer que ce sont les idées qu’il convient de res­pecter avant les hommes. La notion de blas­phème n’est rien d’autre. Et le respect des idées, c’est l’exact opposé de la démarche scien­ti­fique qui recherche la confron­ta­tion (la fameuse réfu­ta­bi­lité poperrienne).

L’eau dans le vin
Qui­conque a déjà mis de l’eau dans son vin sait per­ti­nem­ment qu’il n’a réussit qu’à gâcher chacun des deux breu­vages. Pour­tant, c’est bel et bien ce que cherchent à faire de nom­breux scien­ti­fiques athées confrontés à des inter­lo­cu­teurs croyants. Prenons l’exemple du catho­li­cisme. Un catho­lique se dis­tingue prin­ci­pa­le­ment d’un chré­tien par le fait qu’il accepte cer­tains dogmes comme l’Assomp­tion de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la trans­sub­stan­tia­tion (qui implique une trans­mu­ta­tion réelle, non sym­bo­lique, du vin en sang et de l’hostie en chair).

Un scien­ti­fique athée ne peut (comme scien­ti­fique) ni ne veut (comme athée) accepter l’idée que le vin se change sys­té­ma­ti­que­ment en sang à chaque rituel eucha­ris­tique. Pour­tant, alors qu’il n’hésitera pas à donner son avis sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, sur la vie extra­ter­restre, sur l’intelligence arti­fi­cielle ou sur les neu­trinos supra­lu­mi­niques, il se cen­su­rera s’il est ques­tion de la montée de la Vierge ou de la sur­vi­vance d’une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas res­pecter des idées qui sont aussi ancrées dans l’identité d’un homme, c’est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA
L’avancée des sciences de l’évolution et des neu­ros­ciences depuis les années 80 ont exa­cerbé ce type de confu­sion à tel point que cer­tains cher­cheurs amé­ri­cains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se popu­la­riser dans de nom­breuses sphères académiques.

Dans Rocks of Ages: Science and Reli­gion in the Full­ness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la reli­gion ne se regardent pas de travers mais s’entrelacent dans des figures com­plexes qui s’offrent des simi­li­tudes croisée à chaque échelle frac­tale. » Bref, pour le res­pec­table paléon­to­logue, science et reli­gion ne sont pas en concur­rence mais bien dans des rap­ports de com­plé­men­ta­rité et d’homologie. Il appelle donc reli­gieux et scien­ti­fiques de bonne volonté à consi­dérer ce qui lui appa­raît comme une évi­dence et à avancer main dans la main dans cette posture diplo­ma­tique désor­mais connue sous l’étiquette de Non-overlapping magis­teria (NOMA) ou d’accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute cer­tains dogmes catho­liques mais il reste selon lui des élé­ments tels que l’âme qu’il consi­dère à la fois exister et être en dehors du magis­tère de la science : « Moreover, while I cannot per­so­nally accept the Catholic view of souls, I surely honor the meta­pho­rical value of such a concept both for groun­ding moral dis­cus­sion and for expres­sing what we most value about human poten­tia­lity: our decency, care, and all the ethical and intel­lec­tual struggles that the evo­lu­tion of conscious­ness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit ines­péré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scien­tists, like many others, are touched with awe at the order and com­plexity of nature. Indeed, many scien­tists are deeply reli­gious. But science and reli­gion occupy two sepa­rate realms of human expe­rience. Deman­ding that they be com­bined detracts from the glory of each. »3 C’est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l’empirisme et la modé­li­sa­tion du monde maté­riel ; la reli­gion se voit attri­buer les ques­tion­ne­ments fon­da­men­taux et la morale surnaturelle.

… ou plutôt OMA
Quelques élé­ments devraient tou­te­fois être consi­dérés par les scien­ti­fiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les reli­gions ont des causes et des effets qui sont notam­ment his­to­riques, éco­no­miques et psy­cho­lo­giques. La démarche scien­ti­fique cesser d’étudier l’histoire, de dresser des modèles éco­no­miques et se détourner de la bio­chimie du cerveau ? Une réponse posi­tive mar­que­rait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse néga­tive ne satis­fera pas de nom­breux croyants. Il y a over­lap­ping.
  2. Les reli­gions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scien­ti­fiques de nature : miracles, sacre­ments, prières et autres évé­ne­ments sur­na­tu­rels qui ont pour prin­ci­pale carac­té­ris­tique d’être réels, mesu­rables et en contra­dic­tion avec les prin­cipes de la science en vigueur. Les plus hauts digni­taires reli­gieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n’est que méta­phores et sym­boles. Ici encore, il y a over­lap­ping.
  3. Pour­quoi la reli­gion serait-elle le seul objet que la science ne pour­rait pas étudier, cri­ti­quer et aborder ration­nel­le­ment ? Si l’objet reli­gieux trans­cende le monde naturel, une étude maté­ria­liste ne pour­rait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phé­no­mène amou­reux ne nuit guère aux sen­ti­ments. L’over­lap­ping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA pré­sup­pose que le monde n’est pas tota­le­ment rationnel, puisque les ques­tion­ne­ments fon­da­men­taux n’y sont pas objets de démarche empi­rique. C’est là un pos­tulat qui semble taillé pour les reli­gions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se ver­rouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sym­pa­thique. Ce ver­rouillage est un over­lap­ping.
  5. La démarche scien­ti­fique repose sur le critère de réfu­ta­bi­lité, lequel ne doit être en rien limité. Si j’énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune res­tric­tion. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfu­ta­tions. Cette dyna­mique contra­dic­toire s’enrichira d’observations, expé­ri­men­ta­tions et modé­li­sa­tions qui ren­for­ce­ront l’une ou l’autre thèse. Mais si l’on s’interdit de toucher à cer­tains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d’énoncés qui ne pour­ront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scien­ti­fique s’effilochera au détri­ment du magis­tère reli­gieux. Nouvel over­lap­ping.
  6. À l’image de l’Intel­li­gent Design qui n’est autre que du créa­tion­nisme outra­geu­se­ment maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille his­toire où l’on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d’un seul: celui de la connaissance.

Le propre de la démarche scien­ti­fique est – quand elle n’est pas dévoyée – d’accepter tout énoncé qui se prête à la réfu­ta­tion. C’est un système ouvert. Le propre d’un système reli­gieux – quand il n’est pas dévoyé –, c’est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfutables.

C’est un vieux débat de savoir si les démo­cra­ties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nom­breux dic­ta­teurs sont venus ainsi au pouvoir, démo­cra­ti­que­ment élus, pour voter l’abolition de la démo­cratie. Per­son­nel­le­ment, je pense ce risque accep­table, du moins dans des sociétés dis­po­sant d’un certain niveau d’éducation et de canaux d’informations contra­dic­toires. Même si le risque est réel, c’est accep­table car les partis démo­cra­tiques pour­ront com­battre leurs adver­saires à armes égales. Ce serait en revanche inac­cep­table si ces partis étaient pro­tégés par une clause de non-agression.

Croyants et scien­ti­fiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons dis­tinctes – que le monde est unique et cohé­rent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l’intelligence et, m’ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d’une civi­li­sa­tion ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogmatisme.

Et si vous n’êtes pas d’accord, bienvenue !

avk

Réfé­rences

Wiki­pedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Reli­gion in the Full­ness of Life. New York: Bal­lan­tine Books. ISBN 034545040X
  2. Gould, Stephen Jay (1997). « Nono­ver­lap­ping Magis­teria. » Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Stee­ring Com­mittee on Science and Crea­tio­nism (1999). « Science and Crea­tio­nism: A View from the National Academy of Sciences ». NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

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« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d’un mil­lé­naire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des géné­ra­tions le sou­venir de la Cité de Dieu ! » — Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une infor­ma­tion qui me ramène à cette nou­velle d’Isaac Asimov dont le titre ori­ginal, Night­fall, avait béné­ficié de cette tra­duc­tion : « Quand les ténèbres vien­dront. » L’auteur y prenait la cita­tion d’Emerson à contre-pied pour dépeindre la fra­gi­lité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd’hui, c’est Rick Perry, gou­ver­neur du Texas, qui donne son avis sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique : « Je crois qu’il y a un certain nombre de scien­ti­fiques qui ont mani­pulé les données afin de récolter de l’argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scien­ti­fiques remettent en ques­tion l’idée ori­gi­nale que c’est le réchauf­fe­ment cli­ma­tique induit par l’homme qui est la cause du chan­ge­ment cli­ma­tique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà che­vauché dans son dernier livre [1] où il qua­li­fiait la recherche cli­ma­tique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s’effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connais­sance. Croire, c’est choisir une posture malgré son igno­rance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contra­dic­teurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai sim­ple­ment dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on ins­tille le doute, on décré­di­bi­lise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connais­sance sur seule base d’une croyance, c’est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le pro­blème n’est pas de mettre en doute le modèle domi­nant. Après tout, c’est plutôt sain qu’il n’y ait pas una­ni­mité totale autour de modèles aussi com­plexes que ceux de la cli­ma­to­logie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spé­cia­lité. Mais si les argu­ments de ce dernier sont de niveau à faire s’interroger un audi­teur de TF1 moyen­ne­ment cultivé, ceux de Rick Perry sont tout sim­ple­ment inexis­tants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des rai­son­ne­ments. Non, Rick Perry croit en cer­taines choses et pas à d’autres. Voila ! D’un côté, un millier de scien­ti­fiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d’années sur des peta-octets de données dans un esprit de concur­rence où l’erreur de l’un fera la renommée de l’autre ; et de l’autre, des gens comme Perry qui disent sim­ple­ment : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbé­cile ; il a suivi un par­cours uni­ver­si­taire, dispose de talents d’orateur et des com­pé­tences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négli­geable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des cen­taines de mil­lions de per­sonnes, Rick Perry est convaincu de l’inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible ori­gi­nelle est un texte parfait ne com­por­tant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse pré­senter quelque erreur de tra­duc­tion ou coquille édi­to­riale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gou­ver­neur du Texas. Et pour tout dire, elle pour­rait bien l’aider à atteindre la Pré­si­dence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chi­po­te­ries comme la réfu­ta­bi­lité pope­rienne et autres théo­ries de la vali­da­tion du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pour­rait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créa­tion­niste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don’t know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créa­tion­nisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe com­mencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la cli­ma­to­logie et à la bio­logie, c’est main­te­nant la géo­logie qui est priée de faire montre de tolé­rance : oui, la tec­to­nique des plaques, tout ça…

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rude­ment plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argu­ment. Et puis, tous les amis, les voisins, les col­lègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krug­mann explique très bien que le Parti répu­bli­cain est en train de devenir un parti anti-science. Seule­ment voilà, cette ten­dance ne se limite pas à une classe poli­tique. Pendant que les cha­pe­liers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libé­raux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des archi­tectes feng shui, intro­duisent le cha­ma­nisme dans l’entreprise et alternent chi­mio­thé­rapie avec sémi­naires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scien­ti­fiques découvrent émer­veillés l’existence des étoiles, la popu­la­tion ter­ri­fiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera tota­le­ment mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus per­sonne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

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Science is the belief in the igno­rance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Prin­ceton jusqu’en 2007 un labo­ra­toire par­ti­cu­lier nommé PEAR : Prin­ceton Engi­nee­ring Ano­ma­lies Research. Ce labo­ra­toire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phé­no­mènes dif­fi­ciles à prévoir et parfois étranges dans des cir­cuits élec­tro­niques [1]. Les acti­vités du labo­ra­toire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la pro­blé­ma­tique ini­tiale devient de mieux en mieux com­prise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les inter­ac­tions com­plexes qui peuvent exister entre des cir­cuits élec­tro­niques et leurs uti­li­sa­teurs, en rela­tion avec leur état de conscience.

Une expé­rience célèbre de PEAR est basée sur des géné­ra­teurs de nombres aléa­toires [2]: ce sont des cir­cuits élec­tro­niques qui génèrent de manière impré­vi­sible une séquence de 0 et de 1, avec une pro­ba­bi­lité de 1/2 extrê­me­ment bien cali­brée.  L’expérience consiste à demander à un uti­li­sa­teur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime expli­ci­te­ment un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le géné­ra­teur. Les résul­tats ont été accu­mulés au cours d’une dizaine d’années, par une cen­taine d’expérimentateurs.

A expé­rience sur­pre­nante, résul­tats sur­pre­nants : la fré­quence de 0 et de 1 dans la séquence générée est cor­rélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quan­tité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indis­cu­table d’un point de vue sta­tis­tique. On observe aussi une grande varia­bi­lité d’un indi­vidu à un autre : cer­tains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), cer­tains obtiennent pré­fé­ren­tiel­le­ment des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résul­tats vous choquent au point que vous soup­çon­niez une fal­si­fi­ca­tion obs­cu­ran­tiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des pré­jugés pro­fon­dé­ment ancrés sur la manière dont le monde doit fonc­tionner. Heu­reu­se­ment, la science est là pour voir les choses en toute objec­ti­vité. En l’occurrence, la méthode uti­lisée par Jahn est scien­ti­fi­que­ment irré­pro­chable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures uni­ver­sités au monde. En plus, et le fait est suf­fi­sam­ment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues dis­po­nibles à qui­conque voulait les ana­lyser à sa manière. Sur cette base, des argu­ments ont été pro­posés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses col­la­bo­ra­teurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balaye­raient cer­tains résul­tats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beau­coup de méthodes sta­tis­tiques géné­ra­le­ment acceptées.

Le fait inté­res­sant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot– incroyables. Dans ces condi­tions, la réac­tion des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argu­men­ta­tion tech­nique pour­quoi les conclu­sions sont fausses, et non pas à savoir hon­nê­te­ment si elles le sont. Je me sou­viens avoir discuté en man­geant avec un pro­fes­seur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, phy­si­cien et père de Michel, sur les sour­ciers [5] : je racon­tais les expé­riences ingé­nieuses faites par ce dernier pour essayer de déter­miner s’il y avait oui ou non un « signal du sour­cier ». Le fait même de trouver que cette ques­tion méri­tait une réponse argu­mentée m’a valu d’être classé défi­ni­ti­ve­ment dans la caté­gorie des crétins par mon inter­lo­cu­teur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scien­ti­fique reconnue n’a jamais accepté de publier les résul­tats de PEAR, indé­pen­dam­ment d’une trans­pa­rence métho­do­lo­gique absolue.

Contrai­re­ment à une idée reçue, les revues scien­ti­fiques publient régu­liè­re­ment des résul­tats faux, et c’est normal : c’est uni­que­ment par la publi­ca­tion que d’autres équipes peuvent répéter les expé­riences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut appa­raître concer­nant la signi­fi­ca­tion et la portée éven­tuelle des résul­tats ini­tiaux. Dans le cas des résul­tats de PEAR, per­sonne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scientifique explique l’anathème jeté sur Jacques Ben­ve­niste dans l’affaire que des jour­na­listes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Ben­ve­niste a eu beau contrer un par un les argu­ments de ses pairs et détrac­teurs, faire repro­duire ses expé­riences par d’autres labo­ra­toires que le sien [6], ana­lyser dif­fé­rem­ment les données en s’associant à une équipe reconnue de sta­tis­ti­ciens [7], changer de modèle bio­lo­gique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui repro­chait c’était ses résul­tats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Reve­nons à PEAR. Les résul­tats sont fas­ci­nants, mais pas néces­sai­re­ment cho­quants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La pre­mière éven­tua­lité n’est pas très dif­fé­rente d’un pro­blème bien connu en méca­nique quan­tique : un obser­va­teur modifie l’état d’un système phy­sique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éven­tua­lité, elle peut paraître plus sur­pre­nante mais elle n’est pas inédite : un exemple clas­sique est le posi­tron qui par beau­coup d’aspects peut être compris comme un élec­tron qui remon­te­rait le temps. On parle parfois aussi très sérieu­se­ment de rétro­cau­sa­tion, c’est-à-dire d’événements pré­sents influencés par le futur, pour ana­lyser notam­ment des situa­tions d’enchevêtrement quan­tique [10]. Pour­quoi accepte-t-on des expli­ca­tions de cet ordre dans cer­tains domaines et qu’on les rejette de manière épi­der­mique dans d’autres ?

La seule expli­ca­tion qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scien­ti­fiques doutent de la méthode scien­ti­fique elle-même et que dans ces condi­tions c’est  tou­jours le « bon sens » et la convic­tion, c’est à dire les pré­jugés, qui ont le dernier mot. Le rai­son­ne­ment libre et non orienté n’est pos­sible que dans des contextes où il n’y a pas de convic­tion a priori pos­sible. On accepte des recherches débri­dées sur les par­ti­cules élé­men­taires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le rai­son­ne­ment vient souvent ratio­na­liser a pos­te­riori ce qui est tenu intui­ti­ve­ment pour vrai [11]. Refuser de parler objec­ti­ve­ment des sour­ciers était, pour ce pro­fes­seur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capa­cités d’analyse.

Or, des faits bien docu­mentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la convic­tion, même en ce qui concerne notre envi­ron­ne­ment immé­diat. Les cas de construc­tion de sou­ve­nirs, par exemple, montrent à quel point une convic­tion peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi ins­truc­tive [12]. Un autre exemple inté­res­sant est celui des spec­tacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonc­tionne parce que le magi­cien cache à sa victime ce qu’il fait. Des sys­tèmes de eye-tracking montrent pour­tant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direc­tion, ce qui suggère que le truc exploite un méca­nisme cog­nitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vrai­sem­blable que des méca­nismes du même ordre soient à l’œuvre dans la per­cep­tion que nous avons de notre envi­ron­ne­ment phy­sique immé­diat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phé­no­mènes macro­sco­piques qui échap­paient à notre conscience, pour des raisons qui gagne­raient elles-mêmes à être élu­ci­dées. La pre­mière étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possibilité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong ques­tion, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Cor­re­la­tions of Random Binary Sequences with Pre-Stated Ope­rator Inten­tion: A Review of a 12-Year Program. J. Scien­tific Explo­ra­tion, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Dif­fe­rences in Human/Machine Ano­ma­lies, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jef­ferys, Baye­sian Ana­lysis of Random Event Gene­rator Data, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sour­ciers, Presse Uni­ver­si­taire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des condi­tions imposée par Nature à Ben­ve­niste pour publier ses résul­tats était qu’ils soient confirmés préa­la­ble­ment par d’autres labo­ra­toires que le sien ; l’article par lequel le scan­dale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) pré­sen­tait donc les résul­tats de 4 équipes de recherche : celle de Ben­ve­niste, une ita­lienne, une cana­dienne, et une israé­lienne.
[7] J. Ben­ve­niste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cor­nillet, B. Poi­tevin, A. Spira, L’agitation de solu­tions hau­te­ment diluées n’induit pas d’activité bio­lo­gique spé­ci­fique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beau­vais, L’âme des molé­cules — une his­toire de la « mémoire de l’eau », Col­lec­tion Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; dis­po­nible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, cha­pitre 27, Pyg­ma­lion : 1979) rap­porte un cas frap­pant de deux concep­tions bio­lo­giques pour­tant contraires –à propos des rap­ports entre phy­lo­ge­nèse et onto­ge­nèse– qui furent uti­li­sées suc­ces­si­ve­ment pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colo­ni­sa­tion de l’Afrique.
[12] TED​.com: Oliver Sacks, What hal­lu­ci­na­tion reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nou­velle science : la neu­ro­magie, Pour la Science, 377, mars 2009.

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Religious logic

[from the excellent The Best Article Every Day]

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Peu de gens croient savoir le nombre d’accordeurs de piano qu’il y a Chicago. Pour­tant, si on ne s’intéresse qu’à un ordre de gran­deur, c’est un nombre facile à estimer. Le résultat en soi pré­sente assez peu d’intérêt, mais la méthode est intéressante.Il y a vrai­sem­bla­ble­ment 2 mil­lions d’habitants à Chicago, c’est à dire 500 000 familles, dont sans doute une sur 100 possède un piano, il y a donc 5000 pianos. Chaque piano doit être accordé tous les 2 ans, et ça néces­site 1/2 journée de travail. L’accordage de tous les pianos de Chicago repré­sente donc 1250 jour­nées de travail par an, c’est grosso modo du travail à temps plein pour 4 per­sonnes. En comp­tant que ces gens ne font vrai­sem­bla­ble­ment pas ça à temps plein, 10 accor­deurs serait un chiffre plau­sible. Compte tenu des incer­ti­tudes sur les chiffres uti­lisés, il y en a peut être 1, ou peut être 100, mais pas 1000 !

On peut uti­liser le même type de rai­son­ne­ment pour estimer la pro­duc­tion céréa­lière mon­diale, le nombre de cen­trales nucléaires qui ali­mentent la télé­phonie mobile, la part des ser­viettes jetables dans le prix des Big Macs, et même le nombre de civi­li­sa­tion extra­ter­restres dans notre galaxie. On raconte qu’Enrico Fermi man­geait silen­cieu­se­ment en com­pa­gnie de col­lègues avec qui il construi­sait la bombe ato­mique, quand il s’est soudain écrié « Mais où sont-ils ? » [1]. Il venait d’estimer que la Terre aurait déjà du être explorée à de nom­breuses reprises par des extraterrestres.

L’estimation à la Fermi du nombre de civi­li­sa­tions extra­ter­restres dans notre galaxie porte aujourd’hui le nom d’équation de Drake [2]. Elle com­porte une suc­ces­sion de fac­teurs tels que (1) le nombre d’étoiles crées chaque année, (2) la frac­tion des étoiles qui ont des pla­nètes habi­tables, (3) la frac­tion de celles-ci où la vie appa­raît, et (4) la durée de vie d’une civi­li­sa­tion capable de com­mu­ni­quer sur des dis­tances inter­stel­laires. On fait géné­ra­le­ment l’hypothèse que la Terre n’est pas excep­tion­nelle, c’est-à-dire que chaque étoile possède de l’ordre d’une planète où la vie appa­raît. Selon les esti­ma­tions, on trouve entre 100 et 10000 civi­li­sa­tions extra­ter­restres dans notre envi­ron­ne­ment immé­diat [3]. Si on étend ce calcul à tout l’Univers visible, il faut mul­ti­plier ce chiffre par 100 milliards !

Parmi les nom­breuses courses est-ouest de la guerre froide, il y avait notam­ment la recherche des extra­ter­restres. C’est dans ce contexte qu’est né le projet amé­ri­cain « Search for Extra-Terrestrial Intel­li­gence » (SETI), pendant que les Russes avaient un projet simi­laire [4]. Et en tout ce temps, per­sonne n’a rien vu : « Mais où sont-ils ? » [5]. On admet géné­ra­le­ment que les dif­fi­cultés tech­no­lo­giques liées aux voyages inter­stel­laires ne peuvent pas être la réponse. Il y a là-haut des sys­tèmes solaires deux fois plus âgés que le notre, ce qui permet d’imaginer qu’il existe des tech­no­lo­gies autant supé­rieures à la notre, que la notre est supé­rieure à celle des algues bleues. Bref, c’est un vrai mystère.

L’explication la plus simple serait que notre forme de vie est très rare. Et il n’y aurait que deux expli­ca­tions pos­sibles : soit il y a dans l’évolution de la vie ter­restre une étape que nous avons déjà tra­versée qui était hau­te­ment impro­bable, soit la durée de vie d’une civi­li­sa­tion à haute tech­no­logie est très courte. Dans un texte inté­res­sant [6], Nick Bostrom explique pour­quoi il espère qu’on ne trou­vera pas trace de vie sur Mars. Si on trou­vait de la vie sur la pre­mière planète qu’on explore autre que la terre, ça vou­drait dire que la vie est un phé­no­mène banal dans l’Univers. Tout cela aug­men­te­rait la vrai­sem­blance du deuxième scé­nario, et nos jours seraient comptés [7].

Cedric Gommes

Sources

[1] Wiki­pedia : Fermi_paradox
[2] Wiki­pedia : Drake_equation
[3] L. Gresh & R. Wein­berg, « The science of the Super­he­roes », Wiley 2002.
[4] Wiki­pedia : SETI
[5] Leo Szilard aurait répondu à Fermi « they are already among us — but they call them­selves Hun­ga­rians ».
[6] nick­bos­trom [PDF]
[7] Phi­lip­pulus le Pro­phète, « La fin est proche », In: L’étoile mys­té­rieuse, Hergé.

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Sans doute parce qu’elles vont effec­ti­ve­ment plus vite dans la file d’à coté. Et si vous passez d’une file à l’autre, ça n’y chan­gera rien : la plupart du temps, vous serez dans la file la plus lente. Comme tout le monde d’ailleurs.
C’est parce qu’une file est dense qu’elle est lente, parce qu’on ajuste sa vitesse à la dis­tance qui nous sépare de la voiture de devant. C’est pour la même raison que le traffic est plus rapide dans un tronçon peu dense, où la dis­tance entre véhi­cules est grande. Dans une situa­tion de traffic hété­ro­gène, les voi­tures lentes sont donc néces­sai­re­ment plus nom­breuses que les voi­tures rapides. Pour fixer les idées, ima­gi­nons que les files lentes contiennent 2/3 des voi­tures, et que les files rapides en contiennent 1/3.

Chaque conduc­teur est alter­na­ti­ve­ment dans une zone rapide et dans une zone lente. Soit qu’il change de file, soit que son tronçon devienne tem­po­rai­re­ment plus rapide ou plus lent. Comme la pro­por­tion globale de véhi­cules dans les tron­çons rapides et lents est de 1/3 et 2/3, chaque conduc­teur indi­vi­duel­le­ment passe 2/3 du temps à rouler plus len­te­ment que les autres, et seule­ment 1/3 du temps à rouler plus vite. Bref, 2 fois sur 3, les voi­tures d’à coté vont bel et bien plus vite.

Cedric Gommes

Source

http://​plus​.maths​.org/​i​s​s​u​e​1​7​/​f​e​a​t​u​r​e​s​/​t​r​a​f​f​i​c​/​index.html

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I. SUBJECTIVISMES ETC.
où la seule chose qui compte fina­le­ment, c’est d’imposer ses idées…

I1. Sub­jec­ti­visme

L’exemple parfait du sub­jec­ti­visme est incarné par Martin Luther King lorsqu’il s’écrie : « Nous tenons ces vérités pour évi­dentes par elles-mêmes que tous les hommes sont créés égaux ». Pris dans la ferveur, nous pouvons oublier que le Ku Klux Klan pour­rait s’écrier tout aussi sub­jec­ti­ve­ment : « Nous tenons ces vérités pour évi­dentes par elles-mêmes que cer­taines races sont supé­rieurs à d’autres. »

Bref, le sub­jec­ti­visme est désar­mant de naïveté et ne prêche que les convaincus ou les per­sonnes dénuées de tout esprit critique.

Deux sub­jec­ti­vismes par­ti­cu­liers ont été définis : celui du psy­cho­logue (Psychologist’s fallacy) et celui de l’historien (Historian’s fallacy). Le premier consiste à penser que le sujet réagira à un sti­mulus de la même façon que l’observateur : « Il sur­sau­tera dès que l’image du serpent apparaîtra. »

Le sub­jec­ti­visme de l’historien est ana­logue. Il consiste à penser que les déci­deurs du passé dis­po­saient des mêmes infor­ma­tions et de la même pers­pec­tive que l’historien actuel : « Napo­léon a été idiot de se lancer dans cette bataille! » Le sub­jec­ti­visme de l’historien est proche du déter­mi­nisme rétros­pectif que peut revêtir le Post hoc ergo propter hoc.

I2. Appel à l’ignorance (Argu­mentum ad ignorantiam)

Ici, le sub­jec­ti­visme s’engouffre dans l’impossibilité que l’on a de déter­miner une valeur de cré­di­bi­lité aux prémisses.

« Ce n’était ni un avion ni un héli­co­ptère, c’était donc une sou­coupe volante! »

I3. Raison par forfait (Argu­mentum ad nauseam, Argu­mentum verbosium)

Au manque de réfé­rences de l’appel à l’ignorance s’oppose la masse impra­ti­cable de réfé­rences de la raison par forfait :

« Votre avis aura du crédit quand vous aurez étudié comme moi l’intégralité des tra­duc­tions des oeuvres de Sha­kes­peare et leurs variantes dans leurs édi­tions successives. »

I4. Argu­mentum a silentio

L’argumentum a silencio consiste à déduire l’ignorance d’une per­sonne de son silence. C’est très tentant, je sais…

« Comment s’appelle l’oiseleur de la Flûte enchantée?
– Je le sais mais je ne veux pas le dire.
– Tu ne le sais pas, tout simplement! »

I5. Argu­mentum ad logicam

Argu­ment affir­mant que si un argu­ment est fal­la­cieux, sa conclu­sion doit être fausse.

« Vous me dites que Dieu existe sur seule base des affir­ma­tions de la Bible. C’est bien la preuve de Dieu n’existe pas! »

I6. Pensée magique

La simple volonté prend ici valeur de pré­misse. Ici, l’argumentation n’offre guère de prise à une réfu­ta­tion utile. Nous sommes proches de la prière…

« Je n’ai jamais eu d’accident mortel, ce n’est pas ce soir que j’en aurai un! »

I7. Plurium interrogationum

Il s’agit d’une ques­tion chargée de pré­misses non démon­trées, ou orien­tant la réponse. La seule façon de s’en sortir est de reca­drer la question.

« Frappez-vous encore votre femme? »

I8. Cari­ca­ture (Strawman)

Trom­perie fondée sur une repré­sen­ta­tion déformée de l’argument de l’adversaire.

« - J’estime que la nudité pour­rait être auto­risée sur cette plage.
– Non. Nos enfants ne peuvent être confrontés à des scènes d’orgie. »

I9. L’Homme masqué (Masked man fallacy)

L’utilisation de dési­gna­teurs dis­tincts dans une struc­ture logique par­faite peut mener à une erreur lorsqu’ils recouvrent un seul et même objet.

« Je connais mon père, je ne connais pas le voleur. Donc, le voleur n’est pas mon père. »

I10. Deux faux font un vrai (Two wrongs make a right)

Cette trom­perie se rap­proche du Tu quoque sans être pour autant ad hominem. Elle consiste à excuser une faute par l’exposé d’une autre.

« Mais vous mentez!?
– Et vous, avez-vous tenu vos promesses? »

I11. Appel à la modé­ra­tion (Argu­mentum ad temperantiam)

Cette erreur consiste à consi­dérer que la vérité doit se situer entre deux posi­tions opposées.

« Dix mille mani­fes­tants selon la police, 30.000 selon les orga­ni­sa­teurs… nous pouvons rai­son­na­ble­ment penser qu’ils étaient grosso-modo 20.000 à s’être déplacés. »

I12. Mani­pu­la­tion des probabilités

« Il y a une chance sur mille qu’une bombe soit dans cet avion et une chance sur un million qu’il y en ait deux. Je prends donc une bombe avec moi par prudence. »

I13. Biais de la solu­tion par­faite (Nirvana fallacy, Perfect solu­tion fallacy)

Rejet d’une solu­tion au seul motif qu’elle n’est pas parfaite.

« Les pré­ser­va­tifs sont à éviter : il arrive que cer­tains se déchirent. »

I14. Effets de manches (Style over sub­stance fallacy)

« Parce que j’aime autant vous dire que pour moi, Mon­sieur Eric, avec ses cos­tumes tissés en Ecosse à Roubaix, ses boutons de man­chette en simili et ses pompes à l’italienne fabri­quées à Gre­noble, eh ben, c’est rien qu’un demi-sel. Et là, je parle juste ques­tion pré­sen­ta­tion, parce que si je voulais me lancer dans la psy­cha­na­lyse, j’ajouterais que c’est le roi des cons… » (Audiard, Le Cave se rebiffe)

I15. Faux dilemme

Limiter les solu­tions pos­sibles à une alter­na­tive arbitraire.

« Alors, fina­le­ment, vous êtes pour ou contre les légumes? »

I16. Fausse corrélation

« Tous les chauves ont bu du lait étant enfant. Le lait favo­rise donc la calvitie. »

I17. Non Sequitur

« Il fait beau aujourd’hui. Il pleuvra donc demain. »

I18. Néga­tion de la preuve

« Il n’est pas mort parce que je l’ai poussé par la fenêtre, il est mort parce qu’il a touché le sol! »

I19. Trai­te­ment spécial (Special Pleading)

Appli­quer à un échan­tillon des règles dif­fé­rentes de celles qui s’appliquent à la popu­la­tion géné­rale, sans jus­ti­fi­ca­tion adéquate.

« Je trouve normal que chacun soit res­pon­sable des dégâts qu’il commet, et je recon­nais avoir cassé la voiture de mon voisin. Tou­te­fois, j’espère que vous ne me deman­derez pas de financer les réparations. »

I20. L’effet Eliza

Ce biais de rai­son­ne­ment consiste à donner à un énoncé plus de sens qu’il n’en a vrai­ment. Eliza est un logi­ciel algo­rith­mique simu­lant une conver­sa­tion avec un psychiatre.

Eliza : Comment vas-tu aujourd’hui?
Humain : Je me sens seul.
Eliza : Dis-moi plus sur ce sen­ti­ment.
Humain : Je crois qu’il n’y a que toi qui me comprenne.

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

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H. ERREURS DE LOGIQUE
où l’on se perd dans la pure logique…

H1. Affir­ma­tion d’une disjonction

Erreur de logique pro­po­si­tion­nelle : prendre un ou inclusif pour un ou exclusif.

« J’ai entendu qu’il pleuvra demain. On ne verra donc pas le soleil. » (Dans une journée, les deux sont possibles.)

H2. Affir­ma­tion du conséquent

Erreur de logique pro­po­si­tion­nelle : estimer que si B est une consé­quence de A, il ne peut être qu’une consé­quence de A.

« Si j’ai une grippe, je serai fié­vreux. Comme j’ai de la fièvre, je dois avoir une grippe. »

H3. Néga­tion de l’antécédent

Erreur de logique pro­po­si­tion­nelle : estimer que si B est une consé­quence de A, l’absence de A implique l’absence de B.

« Si j’ai une grippe, je serai fié­vreux. Comme je n’ai pas de grippe, ce ther­mo­mètre se trompe. »

H4. Erreur existentielle

Erreur de quan­ti­fi­ca­teur : dans un syl­lo­gisme, une pré­misse manque pour aboutir à la conclusion.

« Les licornes sont des animaux, donc cer­tains animaux sont des licornes. »

(Dans le cadre d’un syl­lo­gisme caté­go­rique, on parlera de Fallacy of the undis­tri­buted middle)

H5. Conver­sion illicite

Erreur de quan­ti­fi­ca­teur : estimer que si un argu­ment est vrai, son inverse l’est aussi.

« Tous les carrés sont des rec­tangles, et vice-versa. »

H6. Quan­ti­fier shift

Réso­lu­tion fautive des quantificateurs

« Chaque per­sonne a une femme qui est sa mère. Donc, il y a une femme qui est la mère de chaque personne. »

H7. Qua­ternio ter­mi­norum (Fallacy of four terms)

L’erreur se glisse lorsqu’un qua­trième terme appa­raît subrep­ti­ce­ment dans un syl­lo­gisme qui doit en com­porter trois.

« Les phi­lo­sophes sont mortels, Socrate est un homme. Donc Socrate est mortel. »

H8. Conclu­sion affir­ma­tive d’une pré­misse négative

Lorsqu’un syl­lo­gisme caté­go­rique mène à une conclu­sion posi­tive après une ou deux pré­misses négatives.

« Aucun homme n’est un poisson, aucun poisson n’est immortel. Donc tous les hommes sont immortels. »


H9. Pré­misse majeure illicite

Le terme majeur n’est pas dis­tri­buée dans la pré­misse majeure.

« Tous les hommes sont mortels. Aucune licorne n’est un homme. Donc, aucune licorne n’est mortelle. »

H10. Pré­misse mineure illicite

Le terme mineur n’est pas dis­tribué dans la pré­misse mineure.

« Tous les hommes sont des pri­mates, tous les hommes sont des mam­mi­fères. Donc, tous les mam­mi­fères sont des primates. »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

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G. GÉNÉRALISATIONS INVALIDES
où l’on a tout de suite tout compris…

G1. Géné­ra­li­sa­tion hâtive (Secundum quid)

« Mon dernier patron était un salaud. Ce sont tous des salauds. »

G2. Géné­ra­li­sa­tion exces­sive (A dicto simpliciter)

Cette erreur consiste à négliger l’exception.

« Enfoncer un couteau dans le ventre d’une per­sonne est un crime. Les chi­rur­giens le font. Ce sont donc des criminels. »

G3. Géné­ra­li­sa­tion exces­sive (Ad dictum simpliciter)

À l’inverse, ici l’exception est consi­dérée pour uni­ver­sa­liser une posi­tion par­ti­cu­lière. Les Anglais appellent cette manoeuvre le Cherry picking.

« Fumer n’est pas dan­ge­reux : mon grand-père a fumé toute sa vie et est mort cen­te­naire d’un acci­dent de skate-board. »

G4. Biais de repré­sen­ta­ti­vité (Conjunc­tion fallacy)

Consister à fonder son juge­ment sur un échan­tillon biaisé, non repré­sen­tatif de la population.

« Depuis mon com­par­ti­ment de train, j’ai pu constater sur un échan­tillon de 70 pas­sages à niveau que tous sans excep­tion ont leurs bar­rières fermées. »

G5. Mani­pu­la­tion des statistiques

« La majo­rité des humains sont des femmes.
La majo­rité des femmes ont les cheveux noirs.
La majo­rité des humains sont des femmes aux cheveux noirs. »

G6. Spot­light fallacy

Il s’agit d’une mani­pu­la­tion des sta­tis­tiques consis­tant à pré­sup­poser que l’échantillon consi­déré recouvre l’ensemble de la population.

« Toute femme sait ce qu’accoucher veut dire. »

G7. Thought-terminating cliché

En fran­çais dans le texte. Ce terme proposé par le psy­chiatre Robert Jay Lifton désigne des for­mules des­ti­nées à bloquer la réfexion. Il s’agit clai­re­ment de mani­pu­la­tion (éven­tuel­le­ment incons­ciente) et s’utilise afin de sou­mettre une com­mu­nauté à un dogme. C’est l’une des tech­niques uti­li­sées dans le lavage de cerveau car elle amplifie la dis­so­nance cog­ni­tive. Ce dogme peut être consi­déré comme la pro­po­si­tion et le Thought-terminating cliché comme une géné­ra­li­sa­tion inva­lide puisque la réflexion qui per­met­trait d’arriver à toute autre conclu­sion est étouffée dans l’oeuf. Les réfé­rences sys­té­ma­tiques au popu­lisme ou au nazisme (loi de Godwin) pro­cèdent du même ordre. La Nov­langue d’Orwell (1984) est fondée sur ce prin­cipe. (La formule uti­lisée peut en outre générer un second rai­son­ne­ment falacieux.)

« Insha’Allah »
« On n’a pas tou­jours ce que l’on veut. »

G8. Mis­lea­ding vividness

Cette erreur consiste à favo­riser la géné­ra­li­sa­tion d’un cas isolé en l’entourant d’images frappantes.

« Tu donnes des cookies à ton enfant? Mais souviens-toi lorsque Oncle Georges en a avalé un de travers : il est devenu rouge, suf­fo­quait, pleu­rait et, en se levant, il a ren­versé l’aquarium sur la télé­vi­sion qui a implosé. Depuis, il n’est plus tout à fait le même. »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

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F. DIGRESSIONS (RED HERRING)
où l’on s’égare sur les petits chemins de traverse…

Une digres­sion est un argu­ment détour­nant la dis­cus­sion du point ori­ginal. Ici encore, cette classe est com­bi­nable avec d’autres, notam­ment avec les trom­pe­ries ad hominem ou les argu­ments d’autorité.

F1. La Charge de la preuve (Burden of proof)

Un niveau de rigueur est néces­saire afin de démon­trer un argu­ment. Le rai­son­ne­ment fal­la­cieux consiste à pré­tendre abu­si­ve­ment que ce niveau n’est pas atteint et à déplacer la dis­cus­sion sur ce terrain.

F2. Ren­ver­se­ment de la charge de la preuve (Nega­tive proof fallacy)

Cette erreur repose sur la dif­fi­culté qu’il y a à savoir qui doit apporter la preuve d’une affir­ma­tion. Plu­sieurs cas peuvent se pré­senter. Lorsque le cadre rhé­to­rique est déter­miné par des règles, il faut s’y conformer (par­le­ment, procès, ins­truc­tion judi­ciaire…). Lorsque la logique seule doit s’appliquer, la pro­po­si­tion de Carl Sagan est la meilleure voie à suivre : « Des affir­ma­tions extra­or­di­naires néces­sitent des preuves extraordinaires. »

Dans un cadre stric­te­ment scien­ti­fique, Karl Popper a démontré qu’une affir­ma­tion peut être qua­li­fiée de scien­ti­fique à la condi­tion d’être réfu­table, c’est-à-dire s’il est pos­sible de consi­gner une obser­va­tion ou de mener une expé­rience qui démontre que l’affirmation est fausse.

« Prouvez-moi que le Monstre du Loch Ness n’existe pas! »

F3. Fausse objection

« Il faut que j’en parle à ma femme… »

F4. Argu­mentum ad lapidem

Consi­dérer un argu­ment comme absurde sans aucun argu­ment logique.

« C’est mon ami : il ne ferai jamais une chose pareille! »

F5. Hausser la barre (Moving the goal post)

Aug­menter en cours d’argumentation les exi­gences néces­saires à la vali­da­tion de la conclusion.

« Il me faut un disque dur de 500 Go.
– Celui-ci a une capa­cité de 750 Go.
– Oui, mais il est cher. »

F6. Sno­bisme chro­no­lo­gique (Chro­no­lo­gical snobbery)

Arguer qu’un argu­ment est faux en vertu du fait qu’un autre argu­ment de la même époque s’est révélé faux lui aussi.

« Vous me dites que la Terre est ronde, mais cette théorie s’est déve­loppée à une époque où l’on croyait à la géné­ra­tion spontanée! »

F7. La fausse piste

Intro­duire un élément tota­le­ment étranger à la discussion.

« Peu avant l’accident, j’ai remarqué que le vent se levait. »

F8. Asteraz fallacy

Affirmer qu’une pré­misse est exacte parce qu’une autre pré­misse l’est.

« Comme vous le savez, 2 x 2 = 4. De même 87 x 93 = 8.000. En consé­quence, la somme des deux fait 8.004 »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

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E. APPELS A L’ÉMOTION
où l’émotion prévaut sur la raison…

L’appel à l’émotion tente de cré­di­bi­liser une pro­po­si­tion sur base des émo­tions qu’elle suscite. C’est l’un des prin­ci­paux rai­son­ne­ments fal­la­cieux. Tout d’abord parce qu’elles offrent une arti­cu­la­tion facile du dis­cours rai­sonné à l’expression des sen­ti­ments bruts. Ensuite parce qu’il peut prendre de nom­breuses formes.

Elles sont plus déli­cates à décons­truire car les inva­lider est souvent pris comme une défiance non seule­ment au rai­son­ne­ment inva­lide, mais aussi à l’émotion qui le sous-tend.


E1. Appel aux consé­quences (Argu­mentum ad consequentiam)

Cette erreur de rai­son­ne­ment est cou­rante et parfois dif­fi­cile à iden­ti­fier. Elle consiste à valider une pro­po­si­tion en fonc­tion du désa­gré­ment que son infir­ma­tion pour­rait apporter.

« Dieu existe : tant de gens on éprouvent la pré­sence » peut se déployer de la façon sui­vante : « Tant de gens sentent que Dieu existe et intègre cette impres­sion à leur façon de vivre qu’il serait dommage que ce ne soit pas le cas : Dieu existe. »

Le méca­nisme est assez proche de la dis­so­nance cog­ni­tive par laquelle on est amené à estimer bons les choix coûteux que l’on fait. Si l’on paye cher une voiture d’occasion qui s’avère désas­treuse, s’avouer que l’on s’est trompé ajoute un constat pénible à la déception :

« Non seule­ment c’est une épave, mais je suis en plus un fameux imbécile! »

E2. Le doigt dans l’engrenage (Sunk cost fallacy)

Enchaî­ne­ment de petites com­pro­mis­sions logiques. La pre­mière ne semble pas porter à consé­quence pour l’interlocuteur, mais les sui­vantes ont des impli­ca­tions de plus en plus grandes qu’il est amené à accepter s’il ne veut pas admettre qu’il a eu tort d’accepter la première.

Deux groupes d’étudiants fumeurs. On demande au premier d’arrêter de fumer durant une semaine. On demande au second d’arrêter de fumer un jour et, à la fin de la journée, on leur demande de pro­longer l’expérience de six jours. Le taux d’acceptation sera supé­rieur dans le second groupe.

E3. Appel à la terreur (Argu­mentum ad metum)

« La lutte contre le ter­ro­risme implique la sup­pres­sion de cer­taines libertés civiles. »

E4. La raison du plus fort (Argu­mentum ad baculum)

Cet argu­ment est géné­ra­le­ment classé dans les appels à l’autorité. Pour­tant c’est plus à l’émotion qu’il s’adresse de par les menaces qu’il dégage.

« La ligne du Parti est la bonne, et le Goulag attend ceux qui en doutent. »

E5. Appel à la flatterie

« … parce que vous le valez bien!  »

E6. Appel au ridicule

« Est-ce par votre grand-père ou votre grand-mère que vous des­cendez du singe?  » (l’évêque d’Oxford à Th. Huxley qui défen­dait le darwinisme)

E7. Appel à la haine (Argu­mentum ad odium)

« Ce n’est qu’en votant pour moi que vous aurez une chance de vous débar­rasser de ces étrangers. »

E8. Appel à la pitié (argu­mentum ad misericordiam)

« Je roulais trop vite Mon­sieur l’agent, mais c’était pour être plus vite auprès de mon pauvre papa mourant. »

E9. Appel à la fierté (Argu­mentum ad Superbium)

« Seuls les esprits éclairés pour­ront com­prendre notre action… »

E9. Pré­parer le terrain (Poi­so­ning the well)

Où l’on pré­sente l’information de telle sorte que l’interlocuteur sera plus gêné avec une réponse qu’avec une autre.

« Je crois que je vais acheter cette robe. Comment tu la trouves? »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

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D. ARGUMENTS AD HOMINEM (Argu­mentum ad hominem)
où les défauts de l’auteur sont évoqués…

Les argu­ments ad hominem n’appartiennent pas à pro­pre­ment parler aux appels à l’autorité mais ils pro­cèdent d’un méca­nisme simi­laire, géné­ra­le­ment uti­lisés pour dis­cré­diter une pro­po­si­tion. Au lieu d’attaquer la pro­po­si­tion, ils attaquent la per­sonne qui le défend. Cer­tains appels à l’autorité par­fai­te­ment symé­triques sont d’ailleurs parfois classés dans cette caté­gorie (argu­mentum ad cru­menam p. ex. selon lequel le riche fait auto­rité sur le pauvre).

D1. Argu­mentum ad personam

La per­son­na­lité de l’auteur dis­cré­dite son propos.

« Et c’est cette canaille qui vou­drait nous faire croire que la Terre est ronde! »

D2. Argu­mentum ad hominem circumstantae

« Il prétend que Dieu n’existe pas, mais il a fait de la prison! »

D3. Appel aux moti­va­tions (Appeal to motive)

Où une pré­misse est inva­lidée sur base des moti­va­tions du locuteur.

« Il a voté ainsi parce que sa femme en pro­fi­tera indirectement. »

D4. Tu quoque

L’argument Tu quoque consiste à dis­cré­diter une pro­po­si­tion parce que son auteur lui-même a agi en contra­dic­tion avec elle.

« Comment peut-on lire ce que Jean-Jacques Rous­seau peut écrire sur l’éducation des enfants alors qu’il a aban­donné les siens ? » (Voltaire)

Une autre forme du Tu quoque consiste à démon­trer son inno­cence par le seul fait de la culpa­bi­lité de son adversaire :

« Ah! Vous voyez bien qui de nous deux est le menteur! » (lorsque l’adversaire vient d’être pris en fla­grant délit)

D5. Culpa­bi­lité par association

Décré­di­bi­liser une per­sonne parce que sa pro­po­si­tion est simi­laire à celle d’une per­sonne ou d’un groupe dis­cré­dité, et ainsi dis­cré­diter la pro­po­si­tion elle-même.

« Vous dites que les pauvres meurent de faim. C’est un argu­ment de com­mu­niste. Vous ne vous attendez pas à ce que l’on prête atten­tion aux propos d’un communiste?! »

« Vous êtes végé­ta­rien? Hitler l’était aussi…! »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

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C. APPELS A L’AUTORITÉ
où les qua­lités de l’auteur entrent en jeu…

Les appels à l’autorité sont les argu­ments fal­la­cieux les plus visibles et les plus simples à démonter : il suffit de mettre en doute que l’élément qui donne auto­rité donne aussi une connais­sance infaillible sur le sujet traité.

Un effet pervers est que, par une sorte de rela­ti­visme absolu, les appels légi­times à l’autorité sont régu­liè­re­ment dénoncés comme abusifs : « Je ne recon­nais pas de légi­ti­mité à cette cour de justice. »

L’appel à l’autorité n’est un argu­ment fal­la­cieux que lorsque les cri­tères de cré­di­bi­lité concer­nant l’énoncé ne sont pas rassemblés.

C1. Argu­ment d’autorité (Argu­mentum ad verecundiam)

« C’est vrai­ment le corps du Christ : c’est Mon­sieur le curé qui l’a dit! »

C2. La raison du plus riche (Argu­mentum ad crumenam)

« Ce n’est tout de même pas ce clo­chard qui va me dire comment mener ma vie!? »

C3. La raison du plus pauvre (Argu­mentum ad lazarum)

« Pour nous, un euro, c’est un euro. Nous connais­sons la valeur des choses. Alors, quand on vous dit que le capi­ta­lisme est le pire des modèles, nous savons de quoi nous parlons. »

C4. La loi du nombre (Argu­mentum ad populum)

« L’astrologie existe dans toutes les civi­li­sa­tions. Elle est donc fondée. »

C5. Appel à la tra­di­tion (Argu­mentum ad antiquitatem)

« Avant l’électricité, les gens se débrouillaient très bien. L’électricité est donc superflue. »

C6. Appel à la nou­veauté (Argu­mentum ad novitatem)

« Tu devrais essayer : c’est tout nouveau! »

C7. Appel à la nature (Natu­ra­listic fallacy)

« Cela ne peut pas vous faire de mal : c’est 100% naturel! »

C8. L’honneur par association

« Je ne suis pas un imbé­cile, puisque je suis doua­nier. » (Fernand Raynaud)

C9. La vérité pure et simple (Bare asser­tion fallacy)

Le degré zéro de l’argument d’autorité puisque tout locu­teur fait auto­rité pour autant qu’il affirme que ce qu’il dit est vrai.

« La lune est en fromage blanc.
– Non!?
– Si-si, c’est vrai!
– Ah ben ça alors! »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

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B. CAUSALITÉ DISCUTABLE (NON CAUSA PRO CAUSA)
où l’on fait passer pour cer­taine une cause incor­recte ou douteuse…


B1. Conclu­sion hors de propos (Igno­ratio elenchi)

Selon Aris­tote, l’Ignoratio elenchi recouvre l’ensemble des rai­son­ne­ments fal­la­cieux. Dans son accep­tion contem­po­raine tou­te­fois, il désigne l’absence totale de lien entre une pré­misse et une conclusion.

Lors d’un concours de piano : « Le can­didat suivant est un si gentil garçon. Il mérite vrai­ment de gagner. »

B2. Post hoc ergo propter hoc

Confu­sion entre syn­chro­ni­cité et causalité.

« Tu m’as appelé alors que je pensais jus­te­ment à toi : c’est très fort, ce qu’il y a entre nous! »

Cette confu­sion touche de près au sub­jec­ti­visme, à celui de l’historien par exemple : « Par ce dis­cours, César scella son destin et celui de Rome. »

B3. Cum hoc ergo propter hoc

Confu­sion entre cor­ré­la­tion et causalité.

« Les courbes démontrent que les ventes de glace sont liées aux ventes de maillots. »

B4. Sim­pli­fi­ca­tion excessive

Le fait de négliger la mul­ti­pli­cité des causes d’un problème.

« Encore une tuerie! Quand donc interdira-t-on les jeux vidéos?! »


B5. Ren­ver­se­ment de la cau­sa­lité (Wrong direction)

« Les malades n’ayant pas de poux, ceux-ci sont béné­fiques pour la santé. » (croyance médiévale)

B6. Com­pa­raison incomplète

Ne précise pas l’élément de com­pa­raison (très courant en publicité).

« Cette lessive est un peu plus chère mais bien meilleure. »

B7. Com­pa­raison inconsistante

Compare dif­fé­rents élé­ments d’un produit à ceux de dif­fé­rents pro­duits (très courant aussi en publicité).

« Cette voiture est moins chère qu’une Ferrari, plus rapide qu’une De Dion-Bouton et plus sexy qu’une Traban. »

B8. Fausse ana­logie (Com­parer des poires et des oranges, False analogy)

Un rai­son­ne­ment repo­sant sur une ana­logie n’est valide que si l’analogie est pertinente.

L’exemple suivant est une fausse ana­logie repo­sant sur une équi­vo­ca­tion puisque le mot horloge revêt à la fois une accep­tion pre­mière (avec hor­loger) et méta­pho­rique (avec univers).

« L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer // Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. » (Vol­taire, Les Cabales)


B9. Regres­sion fallacy

Jus­ti­fi­ca­tion d’un argu­ment par des fluc­tua­tions indépendantes.

« J’étais si fatigué hier. Ce matin, j’ai mangé un oeuf et j’étais en pleine forme toute la journée. »


B10. Monte-Carlo (Gambler’s fallacy)

Croyance que la pro­ba­bi­lité d’un évé­ne­ment aléa­toire est influencée par ses occur­rences précédentes.

« Le 7 sort beau­coup ce soir. Mise tout dessus! »


B11. Monte-Carlo inverse (Inverse gambler’s fallacy)

Croyance qu’un évé­ne­ment de faible pro­ba­bi­lité ne peut appa­raître qu’après de nom­breux essais préalables.

« Il a fait un double six au premier lancer : ses dés doivent être truqués! »


B12. La théorie des dominos (Slip­pery slope)

Cette trom­perie consiste à pré­tendre qu’un argu­ment doit être refusé car il mène­rait pro­gres­si­ve­ment à une catastrophe.

« Si vous auto­risez le port du jeans à l’école, le signal sera donné que nous assou­plis­sons les règles, les élèves man­ge­rons en classe, télé­pho­ne­ront, arri­ve­rons en retard, les pro­fes­seurs seront démo­tivés, l’école deviendra un lieu de débauche et de vio­lence, le savoir ne sera plus transmis et ce sera la fin de la civilisation. »

Il est inté­res­sant de constater que si un rai­son­ne­ment fal­la­cieux de ce type est régu­liè­re­ment adopté par une société dont il devient une réfé­rence éthique : c’est le prin­cipe de précaution.


B13. L’erreur du Conti­nuum (Fallacy of the beard)

Cette erreur repose sur les fron­tières floues de cer­tains concepts. Elle a été mise en évi­dence dans le premier para­doxe sorite :

Un grain de sable ne constitue pas un tas.
L’ajout d’un grain ne fait pas d’un non-tas un tas.
A l’inverse, un tas de sable auquel on enlève un grain reste un tas.
La sous­trac­tion d’un grain ne fait jamais d’un tas un non-tas.
Il n’existe donc pas de nombre n tel que n soit un non-tas et n+1 soit un tas.
On ne peut donc pas créer de tas de sable en accu­mu­lant des grains de sables.

B14. Cause ani­miste (Ani­mistic fallacy)

La cause ani­miste affirme que le hasard ne peut expli­quer des évé­ne­ments de faibles probabilité.

« Regardez la com­plexité d’une cellule, d’un oeil, de l’univers. Comment mieux démon­trer l’existence d’un Créateur? »

L’objection de Hoyle est un cas par­ti­cu­lier de la cause ani­miste. Fred Hoyle esti­mait que la pro­ba­bi­lité d’obtenir par la chance seule­ment une séquence fonc­tion­nelle d’acides aminés était simi­laire à celle qu’un ouragan pouvait avoir d’assembler un Boeing 747 au moyen des débris trouvés sur son passage. Le carac­tère fal­la­cieux de cet argu­ment a été démontré par Richard Dawkins. Il ali­mente tou­jours de nom­breux dis­cours créationnistes.


B15. Le Tireur d’élite texan (Texas sharp­shooter fallacy)

Le Tireur d’élite texan est une trom­perie qui consiste à inter­préter ou mani­puler des données non rele­vantes de façon à les faire entrer dans l’argumentation. Le nom se réfère à une his­toire où un indi­vidu a peint des cercles concen­triques autour d’un impact de balle pour afin de se pré­senter comme tireur d’élite.

« Cet homme a gagné le gros lot. Incroyable! Il y avait une chance sur un million. » (En fait, quelqu’un allait gagner le gros lot. Prévoir le gagnant a priori aurait été très peu pro­bable. Constater qu’il y en a un a pos­te­riori est abso­lu­ment normal.)


B16. Péti­tion de prin­cipe (Petitio prin­cipii, Begging the question)

La pro­po­si­tion est démon­trée impli­ci­te­ment dans les prémisses.

« Dieu possède toutes les per­fec­tions ; or l’existence est une per­fec­tion, donc Dieu existe. » (Des­cartes, Médi­ta­tions métaphysiques).

B17. Argu­ment de la néces­sité (Fallacy of necessity)

Où, sous le couvert d’un syl­lo­gisme, on applique à la conclu­sion le degré de néces­sité de l’une des prémisses.

« Je touche une allo­ca­tion parce que je suis malade. Or, j’ai besoin d’argent. Je ne peux donc pas guérir. » (La néces­sité de la pre­mière pré­misse ne peut être appli­quée à la conclu­sion puisque la gué­rison me per­mettra de gagner de l’argent en retravaillant.)

B18. Argu­ment de l’homoncule

Où une entité est sug­gérée afin d’éviter une régres­sion infinie… Ce type de rai­son­ne­ment fal­la­cieux a été mis en évi­dence par Daniel Dennett (Conscious­ness Explained) dans son modèle du théâtre car­té­sien : Des­cartes affir­mait que la conscience impli­quait une âme imma­té­rielle qui obser­vait la repré­sen­ta­tion cer­vi­cale du monde, comme un spec­ta­teur au théâtre.

B19. Argu­ment circulaire

L’argument cir­cu­laire est un type par­ti­cu­lier de péti­tion de prin­cipe, par­ti­cu­liè­re­ment utilisé en théologie.

« Mon frère n’aime pas les épi­nards // Et c’est heureux pour mon frère car // S’il les aimait, il en man­ge­rait // Or il ne peut les sup­porter » [Nino Ferrer, Madame Robert]

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

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Pra­ti­quer la mau­vaise foi est un art et une science qui dispose d’une large palette d’outils. Les anglais leurs donnent le nom de fallacy qui ne possède pas d’homologue dans notre langue. Fal­lacie serait pour­tant un joli mot mais nous n’avons que l’adjectif « fal­la­cieux » à notre disposition.

Un rai­son­ne­ment est un méca­nisme per­met­tant de savoir si une pro­po­si­tion est vraie ou fausse. Le rai­son­ne­ment s’appuie sur des pro­po­si­tions de départ dont la valeur de vérité est connue (les pré­misses) et sur un ensemble de rela­tions logiques (les inférences).

Un exemple type est le fameux syllogisme :

A. Tous les hommes sont mortels. (pré­misse majeure)
B. Socrate est un homme. (pré­misse mineure)
C. Socrate est donc mortel. (conclusion)

Les deux pré­misses étant vraies et l’inférence valide, la conclu­sion est avérée.

Un rai­son­ne­ment fal­la­cieux est un argu­ment qui mène de façon inva­lide à une conclusion :

A. Ce qui est rare est cher.
B. Un cheval bon marché est rare.
C. Un cheval bon marché est donc cher.

Un rai­son­ne­ment fal­la­cieux peut tou­te­fois mener à une conclu­sion exacte, mais qui restera non démontrée :

A. Socrate n’est pas tous les hommes.
B. Tous les hommes ne sont pas immor­tels.
C. Socrate est donc mortel.

Les rai­son­ne­ments fal­la­cieux sont à la fois fas­ci­nants et aga­çants puisqu’ils nous mettent face à face avec nos propres limites de rai­son­ne­ments. Quoi de plus hor­ri­pi­lant que de se trouver face à quelqu’un de mau­vaise foi, qui déploie une rhé­to­rique retorse que l’on est bien inca­pable d’invalider. Soit on aban­donne de guerre lasse, soit on se sur­prend à adopter soi-même une argu­men­ta­tion inva­lide mais alors… à quoi joue-t-on?

Le fait est que nous sommes souvent bien dépourvus. L’orthographe et la gram­maire s’apprennent dès le plus jeune âge. Pour les tech­niques de rai­son­ne­ment, chacun est laissé à lui-même comme s’il n’existait aucun savoir trans­mis­sible qui per­mette d’échanger des idées avec toutes les garan­ties d’une construc­tion solide. L’art de la rhé­to­rique et la science de la logique ont quitté les salles de classes.

Il y a pour­tant là sujet d’étude. Pour ce qui est des rai­son­ne­ments fal­la­cieux, Aris­tote, Scho­pen­hauer, John Stuart Mill ou David Kelley ont chacun entre­pris d’en dresser une taxo­nomie. Celles-ci sont diver­gentes et reposent la plupart sur une dis­tinc­tion préa­lable : le rai­son­ne­ment est-il fal­la­cieux dans sa forme ou non? L’opposition entre rai­son­ne­ments fal­la­cieux formels et infor­mels est ten­tante mais génère de nom­breuses incon­sis­tances. De par leur nature, les rai­son­ne­ments pervers jouent souvent sur les deux tableaux à la fois. L’on constate ainsi que les auteurs classent tantôt l’équivocation ou le rai­son­ne­ment cir­cu­laire dans l’une ou l’autre classe. Autre dicho­tomie ren­con­trée : la dis­tinc­tion repo­sant sur la bonne foi du locu­teur (para­lo­gisme) ou sa volonté de tromper (syl­lo­gisme). Force est de constater que les méca­nismes de trom­perie sont souvent indé­pen­dants de l’intention du locuteur.

La pré­sente ten­ta­tive de syn­thèse fait donc l’économie d’une dicho­tomie fon­da­men­tale et propose neuf classes prin­ci­pales. Mais l’objectif de cette petite étude est moins d’offrir une sys­té­ma­tique rigou­reuse que d’aider l’honnête homme à ne pas perdre pied lorsqu’il est confronté à lon­gueur de journée à des…

« Encore une tuerie! Quand donc interdira-t-on les jeux vidéos?! »

et autres…

« Je crois que je vais acheter cette robe. Comment tu la trouves? »

On y va par étapes. Suivez le guide et faites atten­tion où vous mettez les pieds.

A. TROMPERIES VERBALES
où l’on joue sur les mots…

A1. Équi­vo­ca­tion

L’équivocation est une faute de rai­son­ne­ment à la fois for­melle et infor­melle, qui joue sur les accep­tions mul­tiples de termes uti­lisés. Par­ti­cu­liè­re­ment agaçant.

« Les ânes ont de longues oreilles. Benoît est un âne. Il a donc de longues oreilles. »

A2. Loki’s Wager

Consiste à décréter que, puisqu’un concept n’est pas clai­re­ment défini, il ne peut être discuté. C’est la forme la plus extrème de l’équivocation.

« Tu dis que tu es amou­reux alors que tu ne peux même pas définir le mot « amour »! »

L’argument selon lequel la nature d’une divi­nité ne peut être dis­cutée puisqu’elle dépasse notre enten­de­ment est un Loki’s wager.

A3. Amphi­bo­logie

L’amphibologie offre un carac­tère équi­voque com­pa­rable, mais fondé sur la struc­ture grammaticale.

« John apprit à Mary que sa mère était malade. » (La mère de qui?)

A4. Aucun bon Écos­sais (No true Scotsman)

Dans Thin­king about Thin­king, Antony Flew donne l’exemple suivant :

Argu­ment: « No Scotsman puts sugar on his por­ridge.« 
  Reply: « But my uncle Angus, who is a Scotsman, likes sugar with his por­ridge.« 
  Rebuttal: « Aye, but no true Scotsman puts sugar on his porridge. »

Cer­tains auteurs y voient un argu­ment cir­cu­laire, puisque cela sous-entend que la façon de déguster le por­ridge inter­vient dans la défi­ni­tion d’un « true Scotsman ». En ce sens, il s’agirait plutôt d’un argu­ment en spirale puisqu’il y a sur­en­chère sur l’authenticité de la qualité. (On imagine faci­le­ment la suite : « But Uncle Angus is a true Scotsman etc. »)

A5. Para­lo­gisme de com­po­si­tion (Fallacy of composition)

Cette erreur, parfois assi­milée à une géné­ra­li­sa­tion abusive, consiste à doter le tout de la pro­priété d’une partie.

« Qui sauve un homme sauve tous les hommes. »

A6. Para­lo­gisme de divi­sion (Fallacy of division)

À l’inverse, cette erreur consiste à attri­buer à un élément une pro­priété de l’ensemble auquel il appartient.

« Les Répu­bli­cains sont pour la peine de mort. Tu votes répu­bli­cain. Tu es donc pour la peine de mort. »

avk

TABLE DES MATIÈRES

1. Intro­duc­tion et trom­pe­ries verbales

2. Non causa pro causa

3. Appels à l’autorité

4. Argu­ments ad hominem

5. Appels à l’émotion

6. Digres­sions

7. Géné­ra­li­sa­tions invalides

8. Erreurs de logique

9. Sub­jec­ti­vismes etc.

SOURCES

Aris­totle, De Sophis­tici Elenchi.

Baillar­geon, Normand. Petit Cours d’autodéfense intel­lec­tuelle. Ed. Lux: Québec, 2005.

Kelley, David. The Art of Rea­so­ning. W.W. Norton: New York, 1998.

Mill, John Stuart. Système de Logique. Livre 5. Les sophismes, in Système de logique déduc­tive et induc­tive, Pierre Mardaga éditeur: Bruxelles, 1988.

Scho­pen­hauer, Arthur. The Art of Controversy

www​.nizkor​.org

wiki­pedia

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Le créa­tion­nisme et son avatar post­mo­derne, l’Intel­li­gent Design, uti­lisent une rhé­to­rique simple pour faire des adeptes parmi les chré­tiens les plus modérés. La stra­tégie est simple : mettre dos à dos la théorie dar­wi­nienne et la Bible. Il suffit alors de déforcer la pre­mière et pour cela, tous les argu­ments sont bons.

L’Intel­li­gent Design s’affiche de plus en plus comme une opinion res­pec­table. Qui s’y oppose prend le risque de passer pour into­lé­rant. Il y a quelques années, une cam­pagne pro-tabac uti­li­sait la même stra­tégie du « dos-à-dos ». Le slogan était : «Fumeur ou pas, restons cour­tois». Il gommait l’idée simple que l’un était l’agresseur et l’autre l’agressé. Le méca­nisme est simi­laire ici : mettre sur un pied d’égalité un dogme et un modèle scien­ti­fique cohé­rent, corrélé par des faits et soumis à la cri­tique scientifique.

Amis croyants, si vous pensez que la foi et la science ne sont pas anta­go­nistes par nature, ce billet est pour vous…

1. C’est écrit dans la Bible.
«God’s Word is true, or evo­lu­tion is true. There’s no room for com­pro­mise.» [crea­tion­mu­seum]

Argu­ment d’autorité. La Bible est un récit. De nom­breux autres récits, scien­ti­fiques ou non, reli­gieux ou non, fic­tion­nels ou non, sont en contra­dic­tion avec divers pas­sages de la Bible. Croire que la Bible a raison sim­ple­ment parce que c’est la Bible est une convic­tion, par un argument.

2. Ma foi me pousse à croire le récit biblique.

Sub­jec­ti­visme. La foi de nom­breux chré­tiens les pousse à com­prendre cer­tains pas­sages bibliques comme des méta­phores. Un argu­ment en leur faveur est que cer­tains pas­sages sont compris comme méta­pho­riques même par les chré­tiens créa­tion­nistes. Si tous les chré­tiens s’accordent sur le fait que des méta­phores peuvent être pré­sentes dans la Bible, pour­quoi la Genèse ne pourrait-elle être inter­prétée ainsi?

3. Le dar­wi­nisme diminue le rôle de Dieu.
«Dar­wi­nism rules out the pos­si­bi­lity of God or any guiding intel­li­gence playing a role in life’s origin and deve­lop­ment. Within western culture Darwinism’s ascent has been truly meteoric.» [Cosmic Pour­suit, William Dembski, 1998]

Diver­sion. Pour qui pense que Dieu a planté chaque arbre indi­vi­duel­le­ment, l’affirmation qu’une entre­prise de jar­di­nage ait planté celui de mon jardin doit être blas­phé­ma­toire. Le dar­wi­nisme n’est dan­ge­reux que pour l’idée d’un Dieu anthro­po­cen­trique. Il n’interfère nul­le­ment avec l’idée d’un Dieu omni­po­tent et omniscient.

4. Argu­ment téléo­lo­gique : la beauté et la com­plexité des méca­nismes de la nature démontrent l’existence de Dieu.

Appel à l’émotion, non-sequitur. C’est une convic­tion, non un argu­ment. Elle est parfois sou­tenue par les argu­ments du hasard ou de la com­plexité (voir plus loin).

5. Darwin était athée.

Dis­crédit, non-sequitur. Argu­ment étrange, sauf à consi­dérer «Païens ont tort, chres­tiens ont droit.» Étrange et faux : Darwin était chré­tien. Il a étudié la théo­logie à Cam­bridge. Sa théorie de la sélec­tion natu­relle date de 1838 et s’est édifiée sur base d’éléments récoltés durant le voyage du Beagle, de 1831 à 1836. Darwin ne devint agnos­tique qu’en 1851, suite à la mort de sa fille Annie.

6. Le dar­wi­nisme est une théorie maté­ria­liste.
«Debun­king the tra­di­tional concep­tions of both God and man, thin­kers such as Charles Darwin, Karl Marx, and Sigmund Freud por­trayed humans not as moral and spi­ri­tual beings, but as animals or machines who inha­bited a uni­verse ruled by purely imper­sonal forces and whose beha­vior and very thoughts were dic­tated by the unben­ding forces of biology, che­mistry, and envi­ron­ment.» [The Wedge Stra­tegy]

Non sequitur. Cet argu­ment n’a de poids qu’à deux conditions :

a. Il est exact (reste à le démon­trer).
b. Les théo­ries maté­ria­listes ont tou­jours tort face aux théo­ries spi­ri­tua­listes. Cette démons­tra­tion est elle inutile puisque les chré­tiens fon­da­men­ta­listes adopte eux-même parfois une posi­tion inverse : ils croient en la trans­ub­stan­tia­tion. Pour eux, l’hostie donnée en com­mu­nion n’est pas seule­ment investie de l’esprit du Christ mais que sa sub­stance maté­rielle est réel­le­ment modifiée.

7. Le dar­wi­nisme est contredit par les der­nières avan­cées scientifiques.

Diver­sion. Bien sûr, la science pro­gresse, les théo­ries s’affinent et se com­plètent. Dans son excellent blog, Tom Roud résume par­fai­te­ment l’absurdité de l’argument :
« (…) Dembski affirme que le fait que cer­tains orga­nismes aient des moyens de contrôler leur taux de muta­tion contredit le dar­wi­nisme. Autant repro­cher à Galilée de ne pas avoir intro­duit la notion d’espace-temps ! Ce que Dembski ne recon­naît pas, c’est que la théorie de l’évolution pro­posée par Darwin est avant tout un cadre concep­tuel : ce n’est pas parce que Darwin n’a pas anti­cipé les décou­vertes récentes de la bio­logie que sa théorie ne colle pas à ces découvertes.»

8. L’évolutionnisme met le hasard au centre de tout ses méca­nismes. Il est impos­sible qu’une méca­nique aussi com­plexe que l’homme, même que chaque cellule, soit le fruit du hasard. Un archi­tecte est nécessaire.

Inexac­ti­tude, non-sequitur. Bien sûr, si l’on met les atomes consti­tu­tifs d’un homme dans un tonneau et que l’on secoue, il n’en sortira jamais un homme. Cet argu­ment cari­ca­ture le dis­cours scien­ti­fique. Ce que l’évolutionnisme avance, c’est qu’une sélec­tion natu­relle s’opère au hasard. Ce hasard n’est pas tota­le­ment aléa­toire puisqu’il s’opère dans le cadre étroit des lois de la logique, de la phy­sique et de la chimie. Ces lois étant uni­ver­selles, une sélec­tion cumu­la­tive appa­raît qui permet l’émergence de struc­tures complexes.

9. Si les muta­tions appa­raissent de façon aléa­toire, comment un organe aussi com­plexe qu’un oeil peut évoluer? Il est clair que toutes les muta­tions ont convergé pour en faire une méca­nique aussi com­plexe et parfaite.

Fausse alter­na­tive, incom­pré­hen­sion. Quand nous regar­dons en arrière le chemin qu’a par­couru l’évolution pour arriver à un organe tel que l’oeil, nous avons imman­qua­ble­ment le sen­ti­ment trom­peur d’une évo­lu­tion dirigée. C’est que nous ne voyons alors que le chemin qui a abouti. La masse fan­tas­tique d’essais infruc­tueux nous est invi­sible. Cela revient à s’étonner qu’un sper­ma­to­zoïde minus­cule, sans organe de sens ni cerveau réus­sisse le miracle de fran­chir la dis­tance colos­sale qui le sépare de l’ovule. S’il n’y avait qu’un seul sper­ma­to­zoïde, ce serait bien un miracle… mais il y en a des dizaines de millions.

10. Le deuxième prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique affirme que des sys­tèmes com­plexes ne peuvent pas appa­raître tout seuls.

Inexac­ti­tude. Ce prin­cipe énonce en fait que «Toute trans­for­ma­tion d’un système ther­mo­dy­na­mique s’effectue avec aug­men­ta­tion de l’entropie globale incluant l’entropie du système et du milieu exté­rieur.» Il n’implique nul­le­ment que, loca­le­ment, des sys­tèmes ordonnés appa­raissent, au prix d’une aug­men­ta­tion de l’entropie du milieu et d’une dis­si­pa­tion d’énergie. De nom­breux modèles validés par l’observation par l’expérience montrent que non seule­ment des struc­tures com­plexes peuvent se former, mais en outre qu’elles peuvent se main­tenir hors de l’état d’équilibre (cel­lules de Bénard, réac­tions Belousov-Zhabotinsky, travaux de Prigogine…)

11. Les évo­lu­tion­niste eux-même admettent que cer­taines espèces n’évoluent pas.

Fausse alter­na­tive. Bien sûr. Cela implique seule­ment qu’elles ont atteint un seuil d’équilibre.

12. Les dar­wi­nisme a servi à jus­ti­fier des crimes contre l’humanité.

Dis­crédit, non-sequitur. C’est exact. Récu­pérer une science pour asseoir une croyance reli­gieuse, poli­tique ou idéo­lo­gique peut mener aux plus grandes monstruosités.

13. Les muta­tions dégradent l’organisme et ne le font pas évoluer.

Inexac­ti­tude. Si c’était le cas, les entre­prises de l’agro-alimentaire n’investiraient pas tant dans les OGM. Une muta­tion modifie le patri­moine géné­tique. Parfois, cette muta­tion per­turbe les fonc­tions méta­bo­liques, pro­vo­cant parfois des défi­ciences voire la mort de la cellule mutée. Souvent, la muta­tion est neutre : elle inter­vient dans une partie du maté­riel géné­tique non codant (introns). Plus rare­ment, la modi­fi­ca­tion peut avoir des effets posi­tifs. C’est là qu’intervient la sélec­tion natu­relle : un orga­nisme ayant subi une muta­tion qui le ren­force aura plus de chance de sur­vivre et de trans­mettre cette muta­tion à une des­cen­dance que l’organisme ayant subi une muta­tion qui diminue ses chances de survie et de repro­duc­tion. C’est le méca­nisme du hope­full monster par lequel une muta­tion favo­rable se trans­mettra plus faci­le­ment qu’une autre.

14. L’histoire de la science, et par­ti­cu­liè­re­ment de l’évolutionnisme, four­mille d’erreurs, de fraudes, de canulars.

Dis­crédit, Non sequitur. Oui, comme toute acti­vité humaine. Elle intègre cepen­dant des méca­nismes qui ont permi de mettre ces erreurs, fraudes et canu­lars en lumière. La reli­gion et la foi ne dis­posent pas de tels méca­nismes, et ne sont guère plus pré­ser­vées de la failli­bi­lité humaine.

15. Si les fos­siles sont la trace d’animaux dis­parus et que l’évolution est continue, il devrait exister des fos­siles inter­mé­diaires. Le fait qu’il n’y en ait pas prouve que la théorie de l’évolution est une fable.

Inexac­ti­tude. Mais il y en a, et de très nom­breux dont le premier est bien sûr l’Archéoptéryx. Voir Evi­dence of Evo­lu­tio­nary Tran­si­tions de Michael Benton.

16. Pour l’homme en tous cas, impos­sible de parler d’évolution puisqu’il est doté de conscience. C’est donc une dif­fé­rence qua­li­ta­tive et non plus sim­ple­ment quan­ti­ta­tive qui le dis­tingue des animaux.

Inexac­ti­tude, ambi­guïté. Reste à définir cette conscience qui serait qua­li­ta­ti­ve­ment absente du monde animal. L’on peut sim­ple­ment noter que l’éthologie a mis en évi­dence dans le monde animal (non humain) des apti­tudes et com­por­te­ments tels que la conscience de soi, la capa­cité d’abstraction, le rire, l’amour, la fidé­lité, la tra­hison, le suicide, le langage sym­bo­lique, l’empathie, l’altruisme, la soli­da­rité, l’utilisation d’outils, la trans­mis­sion de savoir et de rituels.

17. On n’a jamais observé de muta­tion condui­sant à une aug­men­ta­tion de l’information géné­tique.

Inexac­ti­tude.
Argu­ment spé­cieux : on n’observe pas les muta­tions puisqu’elles inter­viennent de façon, aléa­toire, on observe leurs effets. Ceci dit, l’augmentation de maté­riel géné­tique au sein de la cellule a déjà été prouvé à diverses reprises. Le prin­cipal méca­nisme est la dupli­ca­tion de gènes suivie de la diver­gence de l’une des copies. D’autres méca­nismes ont été observés tels que l’endobiose par laquelle deux orga­nismes fusionnent (d’où les mito­chon­dries p. ex.) ou plus cou­ram­ment les méca­nismes rétroviraux.

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Je découvre un livre sai­sis­sant : The Physics of Christianity.

Son auteur, Frank Tipler, fait partie de cette mou­vance de croyants voulant nourrir leur foi de maté­riaux scien­ti­fiques. Vous le savez : je suis en général partagé entre l’amusement et l’agacement. L’amusement parce que cela me semble à la fois réduc­tion­niste et mal­adroit. L’agacement parce que ce mou­ve­ment prend une ampleur consi­dé­rable et contribue à une sorte de rela­ti­visme absolu où le théo­rème de Pytha­gore et la vir­gi­nité de Marie sont des énoncés de même valeur.

Bref, je ne peux résister au plaisir de vous citer un passage croquignolet :

If Jesus indeed rose from the dead using the mecha­nism des­cribed in Chapter 8, namely elec­tro­weak tun­ne­ling to convert matter into energy, and if indeed this was done with the inten­tion of showing us how to use the same process, then we our­selves should be able to learn how to turn matter into either elec­tro­ma­gnetic energy or neu­trinos within a few decades.

Tout le livre est comme ça.

Les cri­tiques? Là, c’est l’élément inquiétant :

A thril­ling ride to the far edges of modern physics.” –New York Times

A dazz­ling exer­cise in scien­tific spe­cu­la­tion, as rigo­rously argued as it is boldly conceived.” –Wall Street Journal

Tipler has written a mas­ter­piece confer­ring much-craved scien­tific res­pec­ta­bi­lity on what we have always wanted to believe in.” –Science

More rea­dable than Roger Penrose’s The Emperor’s New Mind or Douglas Hofstadter’s Gödel, Escher, Bach … an ima­gi­na­tive escha­to­lo­gical enter­tain­ment appro­priate to the approa­ching end of the mil­len­nium.” –New Orleans Times-Picayune

Unde­niably fas­ci­na­ting…” –Seattle Times

Tipler’s brash announ­ce­ments are challenging—and enter­tai­ning. Although written from the view­point of a Ph.D., anyone should be able to get a kick out of the professor’s big-bang ideas.” –Publi­shers Weekly

Dans mes petites pré­oc­cu­pa­tions, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique vient de rétrograder…

avk

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Petit post-scriptum à mon billet Galan­terie, fémi­nisme et syntaxe.

Il y a quelques années, un fabri­cant de grosses bou­lettes de mauvais cho­colat avait financé une cam­pagne publi­ci­taire. On y voyait la repré­sen­ta­tion kitch d’une récep­tion d’ambassade. Cham­pagne, smo­kings, hommes carrés, femmes fluides, pyra­mide de gros cho­co­lats gras dis­si­mulés dans des embal­lages dorés.

La voix off, celle de l’embassadeur, était celle d’une femme. (Ben oui, comme c’est la ména­gère qui pousse le caddie dans sa super­ette, c’est bien elle qu’il faut convaincre que les femmes peuvent accéder aux plus hautes fonc­tions afin de jouir d’un univers d’élégance auquel la petite fille qu’elles étaient n’en finit pas de rêver.) Et la voix off de pré­ciser, com­plice avec la quin­ca­gé­naire usée : «Figurez-vous que cer­tains m’appellent encore Madame l’ambassadeur

L’excellentissime Jean Veronis constate que Domi­nique Voynet crie son indi­gna­tion devant l’inemploi de termes tels que la députée, la séna­trice ou la préfète et que, par ailleurs, Michèle Alliot-Marie est offi­ciel­le­ment pré­sentée comme Madame LE ministre de la Défense. Dès lors, après une cam­pagne clamant «La France Pré­si­dente», il est pro­bable que que la fémi­ni­sa­tion aurait atteint le plus haut niveau de l’État fran­çais. Mais alors, Ber­na­dette Chirac étant offi­ciel­le­ment nommée Madame La Pré­si­dente, Fran­çois Holland serait-il devenu Mon­sieur le Pré­sident?

La situa­tion dans notre petit royaume gris pour­rait être plus inté­res­sante encore. Notre consti­tu­tion n’offre aucun statut à la femme du Roi mais l’usage lui donne le titre de Reine qu’elle conserve à la mort de son époux. Nous avons dès lors deux reines alors que notre consti­tu­tion n’en prévoit aucune. Depuis peu, les femmes peuvent accéder au trône. L’époux de la Reine sera-t-il nommé Roi ou adoptera-t-on l’usage anglais? Après tout, notre Salle du Trône ne possède guère de trône, ni notre Roi de couronne.

Les sym­boles peuvent se lire en creux.

avk

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Vous êtes médecin et vous venez de rece­voir un test pour détecter la picotte volante. Les études épis­té­mio­lo­giques ont montré que 1% de la popu­la­tion en est atteinte, et vous êtes sub­mergé de patients qui attendent d’être ras­surés ou soignés.

Les symp­tômes de cette nou­velle maladie sont vagues mais heu­reu­se­ment, vous venez de rece­voir un test épatant. Ce test est fiable à 99% : 99% des malades pro­duisent un résultat positif, et 99% des per­sonnes saines pro­duisent un résultat négatif.

Ques­tion : Si un test est positif, quelle est la pro­ba­bi­lité pour que la patient soit malade?

Vous avez répondu 99%? Vous avez tort : la réponse est 50%. Rassurez-vous, la grande majo­rité des gens auront cédé comme vous à leur intui­tion et négligé la pré­misse : seul 1% de la popu­la­tion est touché.

Si vous n’êtes pas convaincu, l’explication du théo­rème de Bayes qui éclaircit ce petit mystère se trouve détaillée sur Wiki­pedia.

Et Dieu dans tout ça?

Et bien, le fait que son exis­tence soit iden­ti­fiée comme très pro­bable par de plus en plus de mes contem­po­rains tient souvent du même méca­nisme. Celui-ci peut être incons­cient : nous aimons tous penser que telle chose est plus ou moins pro­bable, mais nous détes­tons devoir y réflé­chir en pro­fon­deur. Sans cela, le monde serait allégé de bien des lote­ries, casinos, mara­bouts et autres aigrefins.

L’argument de com­plexité (« Un monde aussi merveilleux/complexe/riche ne peut être le fruit du hasard! ») repose sur le même biais d’intuition. Sub­sti­tuer tem­po­rai­re­ment l’émerveillement à la raison pure est une capa­cité dont j’espère chacun capable, et qui par­ti­cipe au réen­chan­te­ment du monde. Nous gagnons en beau ce que nous perdons en vrai.

Fair enough disent les anglais… pour autant que cela ne dérape pas trop.

Loin du fair-play, Richard Swin­burne nage lui dans d’autres eaux : il utilise les mathé­ma­tiques baye­siennes pour tenter de démon­trer l’existence de Dieu. Ce dis­tingué pro­fes­seur de l’Oxford Uni­ver­sity estima en 1979 l’existence de Dieu à «more than 50 percent». Sa publi­ca­tion The Resur­rec­tion of God Incar­nate discute de la pro­ba­bi­lité que Dieu s’incarne.

L’utilisation de l’arsenal des pro­ba­bi­lités dans un texte théo­lo­gique est redou­table car elle donne un crédit scien­ti­fique au lecteur qui, rebuté, saute de confiance les pas­sages tech­niques. Or, les bases mêmes de son rai­son­ne­ment font état d’une mécon­nais­sance colos­sale des pro­ba­bi­lités (ou d’une mal­hon­nê­teté de même ampleur). Ici encore, le rai­son­ne­ment repose sur des pré­misses fausses, arbi­traires ou indémontrées.

En effet, la base de son dis­cours est du genre : « Dieu existe ou n’existe pas. Si nous n’en savons rien d’autre, nous devons donner à son exis­tence une pro­ba­bi­lité de 50% ». Partant de là, il ajoute divers élé­ments pour faire grimper la probabilité.

La réplique de Richard Dawkins fait éclater l’inconsistance des pré­misses : « Les montres à tête de spa­ghetti existent ou n’existent pas. Il y a donc 50% de chance qu’ils existent. » Ben oui…

Ceci prê­te­rait à rire, si l’Université d’Oxford et sa branche édi­to­riale, l’Oxford Uni­ver­sity Press, ne cau­tion­naient de leur pres­tige de tristes fadaises qui ali­mentent les sombres moulins transatlantiques.

avk

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His­toire de me décrasser les antennes, et suite à l’écriture d’un court essai sur la liberté (pas tou­jours bien compris), j’ai relu Conscious­ness Explained de Dennett.

L’un des pro­blèmes cen­traux de la conscience (et donc du libre arbitre) est celui de l’interaction. Mais la conscience est une chose que nous expé­ri­men­tons tel­le­ment que nous avons du mal à voir « ce qui pose pro­blème ». Dans ce livre, Dennett propose une com­pa­raison qui faci­lite l’exposé du problème :

« [L’incohérence] est du même type que celle que relèvent les enfants (…) dans les his­toires de Casper le gentil fantôme. Comment Casper peut-il à la fois passer à travers les murs et attraper une ser­viette qui tombe? Comment la sub­stance mentale peut-elle à la fois échapper à toute mesure phy­sique et contrôler le corps? Un fantôme dans la machine ne nous est d’aucun secours pour nos théo­ries s’il ne peut mouvoir des choses autour de lui (…) Mais toute chose qui peut mouvoir une chose phy­sique est elle-même une chose physique (…) »

Ceci conduit à conce­voir la conscience d’une per­sonne comme, par exemple, le centre de gravité d’une planète. Ce dernier n’est pas caché réel­le­ment au centre de la planète, pas plus qu’il n’est une sorte d’esprit qui en gou­verne la trajectoire.

avk

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