La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terrorisme djihadistes 17 attentats commis sur son territoire. (Dans le même temps, 91 actes de terrorismes – non meurtriers et non médiatisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés individuelles et de dispositifs augmentant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événements, la plupart ont été requalifiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséquilibré influencé par le récit médiatique des « attentats » récents ; l’attentat comparable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit médiatique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers grossièrement mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télévisuelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspirèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Maintenant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en conséquence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07-09/01/2015), attentats dont la nature terroriste djihadiste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayStation, adepte de foot et de rodéos urbains, délinquant récidiviste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la République. Petites formations, petits boulots. La fréquentation d’un groupe de jeunes salafistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraînement armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles improvisées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne revendique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délinquant multirécidiviste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la motivation religieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit médiatique déconnecte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une communauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture religieuse. On en vient à parler de « guerre de civilisations3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouvernementale française brandissent et amplifient la qualification terroriste repose sur des mécanismes évidents profitables à diverses parties...

Si l’auteur est présenté comme déséquilibré, le discours médiatique se structurera autour de l’idée de responsabilité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus potentiellement dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djihadiste, le discours médiatique se structurera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos représentants démocratiques, autours de réformes qui attaqueront certes un peu nos libertés individuelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La qualification terroriste est donc profitable au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécuritaires et de procédures liberticides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-économiques.
  2. La qualification terroriste est bien sûr aussi profitable aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accointance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmentant la visibilité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la qualification terroriste est grandement profitable aux mouvements tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur imprimatur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les populations qu’ils asservissent ainsi qu’une personnalité symbolique internationale.
  4. Enfin, la qualification terroriste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent transformer un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radicalisation de l’Islam, mais plutôt à une islamisation de la révolte radicale (...) Le djihadisme, c'est une façon de mettre un sens à une révolte désespérée. »

Alessandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondialisation sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construction reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en développant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occidentales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démocraties occidentales ont dévastés, se posent en conquérants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djihadiste ! », eux envoient une revendication. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la qualification terroriste est une arme infiniment plus puissante que le terrorisme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie intégrante d’un mécanisme de ségrégation sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est principalement une lutte purificatrice contre le Mal, principalement en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinction d’Averroès, n’est généralement pas considéré comme une obligation et doit respecter des règles très précises comme le respect des prisonniers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démocraties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une islamisation de la révolte radicale. (regards.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Alessandro. Next, petit livre sur la globalisation et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Le terrorisme est notre modèle social

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu'on peut nous faire
(Alain Souchon, Foule Sentimentale)

Un extraterrestre curieux de comprendre les terriens ne se soucierait certainement pas de savoir ce qui différencie les frères Kaouchi d’Anders Breivik. Ou de ces adolescents nord-américains qui, à la suite d’Eric Harris et Dylan Klebold du lycée Columbine, ouvrent régulièrement le feu sur leurs condisciples. Ou encore de ce Nordine Amrani qui a mitraillé une foule à Liège en 2011. Cet extraterrestre se demanderait simplement pourquoi certaines personnes se mettent tout à coup à tirer sur leurs semblables par un acte qui semble échapper à toute logique, fut-elle de vengeance.

On m’opposera sans doute que les attentats djihadistes sont d’une autre nature, puisqu’ils sont le fait de gens manipulés, pris en main par des organisations obéissant à une logique implacable. Mon point de vue est que le djihad occidental peut être vu comme l’instrumentalisation par ces organisations d’un phénomène plus général qui touche plus largement nos sociétés.

On pourrait ajouter à la liste des Breiviks ces phénomènes apparentés que sont les sectes destructrices de l’individu, le suicide des adolescents, et peut-être cette récente épidémie de burnouts. On peut naturellement trouver des explications contingentes à tous ces évènements : le patron d’untel était une ordure; tel adolescent était tyrannisé par ses condisciples; tel autre avait croisé le chemin d’un imam fondamentaliste. Il est pourtant difficile d’admettre que des causes si diverses donnent lieu à des effets si semblables. L’explication la plus simple est qu’il s’agit dans tous les cas de réactions de personnes fragiles à une même forme de pression sociale. C’est cette pression que j’apparente à du terrorisme.

Qui n’aspire pas à trouver un sens à sa vie? Face à l’universalité de ce besoin, le modèle qu’on nous offre le plus souvent est celui de la vacuité obscène du monde des célébrités et de l’argent. De la téléréalité aux joueurs de foot en passant par les familles princières. Et toute cette fange est liée par des messages publicitaires insidieux dont la somme constitue une espèce de norme qui s’auto-entretient. On aimerait nous laisser croire qu’il est normal de conduire des voitures luxueuses, d’avoir un travail (pardon, un job) épanouissant, d’avoir une plastique à la Photoshop, que les jouets offerts aux enfants rassemblent les familles, et que les sociétés de télécom rapprochent les gens. Parce que tu le vaux bien! Et si tu n’as rien de tout cela, qu’est-ce que tu vaux?

Tous ces messages sont terroristes par leur pendant négatif. Si tu n’achètes pas mon produit, tu n’auras rien de ce à quoi tu aspires le plus. La menace la plus courante dans les publicités est une forme de « tu n’auras pas d’amis » ou « tu ne coucheras pas avec elle/lui ». Des choses simples en somme. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait délibérément créer des gens mal dans leur peau : attisez leurs frustrations et engagez ceux qui le peuvent dans un processus de consommation sans fin qui n’arrange que vous. Est-il vraiment surprenant que les plus fragilisés d’entre nous disjonctent?

Mettre le djihad occidental exclusivement sur le dos de fondamentalistes manipulateurs est une manière de nous laver les mains: c'est nous qui leur fournissons le terreau. Un peu comme ces gens bienpensants qui mettaient la fusillade de Columbine sur le dos de Marilyn Manson, dont les tueurs étaient fans. A ce titre, je vous invite à écouter l'interview que Michael Moore fait de Marilyn Manson dans Bowling for Columbine. De mémoire, l’interview se termine plus ou moins comme ceci.
Moore : Qu’est-ce que tu leur dirais à ces gosses, si tu en avais l’occasion?
Manson : Je ne leur dirais rien. J’écouterais ce qu’ils ont à dire. Personne ne les écoute jamais.
Il y a fort à parier que la seule personne qui ait jamais fait mine d’écouter les frères Kaouchi quand ils étaient des adolescents en quête de sens a malheureusement été un islamiste fondamentaliste.

J’entendais ce matin un quarteron de politiciens wallons de tous bords, réunis par la gravité de la situation, proposer à l’unisson … des cours d’éducation au « vivre ensemble ». Quel emplâtre sur une jambe de bois! Une leçon de plus qu’on veut faire à des enfants déjà perdus, et qui ajoutera une norme supplémentaire à un modèle social dans lequel ils ne se reconnaissent de toute façon pas. Pour s'attaquer aux Breiviks et autres Kaouchis, il faudra à nos politiciens plus de discernement et de courage. Suite à cette interview de Marilyn Manson, une de ses connaissances l’aurait maladroitement complimenté en ces termes : « Je ne te savais pas si malin. » Et l’autre de répondre : « Je ne te savais pas si con. »

Cedric Gommes

L'inconfortable posture NOMA

Du respect

Le respect est une valeur que la plupart des civilisations, des religions et des mouvements philosophique tiennent en haute estime. Elle implique que l'on accepte qu'une personne pense différemment, ce qui est très bien car cela permet d'éviter des conflits bien coûteux.

Ce n'est d'ailleurs pas le seul avantage puisque la personne qui en fait montre se hisse au-dessus de possibles querelles, affirmant par là une compréhension et donc une intelligence qui ne sont pas données à tout le monde. Être respectueux est donc doublement gratifiant.

Sur le plan religieux par exemple, les croyants entretenant commerce spirituel avec d'autres confessions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jérusalem, Belfast ou dans les Balkans pour faire prévaloir leur interprétation de tel texte considéré comme sacré. Qui n'a pas été ému par ces images de Juifs et de Musulmans fraternisant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me souviens d'un raisonnement fallacieux véhiculé par des autocollants que l'industrie cigarettière avait distribués lorsque les politiques s'interrogeaient sur la pertinence d'interdire le tabac dans les restaurants : « Fumeur ou pas, restons courtois. » Cette phrase est fallacieuse en ce sens qu'elle ignore l'une des prémisses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d'enfumer ses voisins de table est un manque de courtoisie.

Un autre raisonnement fallacieux consiste à assimiler une chose à une autre. Par exemple, à assimiler les personnes à leurs idées, on en vient à considérer que ce sont les idées qu'il convient de respecter avant les hommes. La notion de blasphème n'est rien d'autre. Et le respect des idées, c'est l'exact opposé de la démarche scientifique qui recherche la confrontation (la fameuse réfutabilité poperrienne).

L'eau dans le vin

Quiconque a déjà mis de l'eau dans son vin sait pertinemment qu'il n'a réussit qu'à gâcher chacun des deux breuvages. Pourtant, c'est bel et bien ce que cherchent à faire de nombreux scientifiques athées confrontés à des interlocuteurs croyants. Prenons l'exemple du catholicisme. Un catholique se distingue principalement d'un chrétien par le fait qu'il accepte certains dogmes comme l'Assomption de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la transsubstantiation (qui implique une transmutation réelle, non symbolique, du vin en sang et de l'hostie en chair).

Un scientifique athée ne peut (comme scientifique) ni ne veut (comme athée) accepter l'idée que le vin se change systématiquement en sang à chaque rituel eucharistique. Pourtant, alors qu'il n'hésitera pas à donner son avis sur le réchauffement climatique, sur la vie extraterrestre, sur l'intelligence artificielle ou sur les neutrinos supraluminiques, il se censurera s'il est question de la montée de la Vierge ou de la survivance d'une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas respecter des idées qui sont aussi ancrées dans l'identité d'un homme, c'est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA

L'avancée des sciences de l'évolution et des neurosciences depuis les années 80 ont exacerbé ce type de confusion à tel point que certains chercheurs américains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se populariser dans de nombreuses sphères académiques.

Dans Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la religion ne se regardent pas de travers mais s'entrelacent dans des figures complexes qui s'offrent des similitudes croisée à chaque échelle fractale. » Bref, pour le respectable paléontologue, science et religion ne sont pas en concurrence mais bien dans des rapports de complémentarité et d'homologie. Il appelle donc religieux et scientifiques de bonne volonté à considérer ce qui lui apparaît comme une évidence et à avancer main dans la main dans cette posture diplomatique désormais connue sous l'étiquette de Non-overlapping magisteria (NOMA) ou d'accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute certains dogmes catholiques mais il reste selon lui des éléments tels que l'âme qu'il considère à la fois exister et être en dehors du magistère de la science : « Moreover, while I cannot personally accept the Catholic view of souls, I surely honor the metaphorical value of such a concept both for grounding moral discussion and for expressing what we most value about human potentiality: our decency, care, and all the ethical and intellectual struggles that the evolution of consciousness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit inespéré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scientists, like many others, are touched with awe at the order and complexity of nature. Indeed, many scientists are deeply religious. But science and religion occupy two separate realms of human experience. Demanding that they be combined detracts from the glory of each. »3 C'est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l'empirisme et la modélisation du monde matériel ; la religion se voit attribuer les questionnements fondamentaux et la morale surnaturelle.

... ou plutôt OMA

Quelques éléments devraient toutefois être considérés par les scientifiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les religions ont des causes et des effets qui sont notamment historiques, économiques et psychologiques. La démarche scientifique cesser d'étudier l'histoire, de dresser des modèles économiques et se détourner de la biochimie du cerveau ? Une réponse positive marquerait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse négative ne satisfera pas de nombreux croyants. Il y a overlapping.
  2. Les religions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scientifiques de nature : miracles, sacrements, prières et autres événements surnaturels qui ont pour principale caractéristique d'être réels, mesurables et en contradiction avec les principes de la science en vigueur. Les plus hauts dignitaires religieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n'est que métaphores et symboles. Ici encore, il y a overlapping.
  3. Pourquoi la religion serait-elle le seul objet que la science ne pourrait pas étudier, critiquer et aborder rationnellement ? Si l'objet religieux transcende le monde naturel, une étude matérialiste ne pourrait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phénomène amoureux ne nuit guère aux sentiments. L'overlapping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA présuppose que le monde n'est pas totalement rationnel, puisque les questionnements fondamentaux n'y sont pas objets de démarche empirique. C'est là un postulat qui semble taillé pour les religions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se verrouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sympathique. Ce verrouillage est un overlapping.
  5. La démarche scientifique repose sur le critère de réfutabilité, lequel ne doit être en rien limité. Si j'énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune restriction. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfutations. Cette dynamique contradictoire s'enrichira d'observations, expérimentations et modélisations qui renforceront l'une ou l'autre thèse. Mais si l'on s'interdit de toucher à certains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d'énoncés qui ne pourront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scientifique s'effilochera au détriment du magistère religieux. Nouvel overlapping.
  6. À l'image de l'Intelligent Design qui n'est autre que du créationnisme outrageusement maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille histoire où l'on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d'un seul: celui de la connaissance.

Le propre de la démarche scientifique est – quand elle n'est pas dévoyée – d'accepter tout énoncé qui se prête à la réfutation. C'est un système ouvert. Le propre d'un système religieux – quand il n'est pas dévoyé –, c'est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfutables.

C'est un vieux débat de savoir si les démocraties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nombreux dictateurs sont venus ainsi au pouvoir, démocratiquement élus, pour voter l'abolition de la démocratie. Personnellement, je pense ce risque acceptable, du moins dans des sociétés disposant d'un certain niveau d'éducation et de canaux d'informations contradictoires. Même si le risque est réel, c'est acceptable car les partis démocratiques pourront combattre leurs adversaires à armes égales. Ce serait en revanche inacceptable si ces partis étaient protégés par une clause de non-agression.

Croyants et scientifiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons distinctes – que le monde est unique et cohérent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l'intelligence et, m'ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d'une civilisation ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogmatisme.

Et si vous n'êtes pas d'accord, bienvenue !

avk

Références

Wikipedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life. New York: Ballantine Books. ISBN 034545040X. 
  2. Gould, Stephen Jay (1997). "Nonoverlapping Magisteria." Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Steering Committee on Science and Creationism (1999). "Science and Creationism: A View from the National Academy of Sciences". NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

Tu me sondes et tu me connais

Éternel ! tu me sondes et tu me connais,
Tu sais quand je m'assieds et quand je me lève, Tu pénètres de loin ma pensée (...)
Car la parole n'est pas sur ma langue, Que déjà, ô Éternel ! tu la connais entièrement (...)
Une science aussi merveilleuse est au-dessus de ma portée, Elle est trop élevée pour que je puisse la saisir.
-Psaume 139

Jeppe Hein, Follow Me (Bristol University)

Il existe des moyens intelligents d’utiliser ce qu’on sait sur une personne. Les casinos Harrah's en savent quelque chose. Sur base du formulaire d’apparence anodine que vous remplissez pour accéder à la salle des jeux (âge, sexe, formation, etc.) ils déterminent votre « point de douleur », c’est-à-dire le montant maximum que vous pouvez perdre sans que ça vous coupe l’envie de revenir jouer [1]. Quand vos pertes approchent ce montant, un membre du personnel vient vous faire remarquer que vous n’avez décidément pas de chance ce soir, et il vous conseille de rejoindre le restaurant du casino « aux frais de la maison ». Tout l’art consiste à bien choisir le moment d’arrêter de vous plumer.

La possibilité aujourd’hui d’analyser de grandes quantités d’information rend ce type de manipulation omniprésente, et on aurait tort de sous-estimer son efficacité [2]. On connait la phrase célèbre d’un ancien patron de TF1, selon laquelle le but de la télévision est de vendre du cerveau humain disponible à Coca-Cola [3]. Tout cela semble bon-enfant par rapport à ce qui se trame sur Internet.

Il y a tout ce dont on se doute. Par exemple, que le bouton « j’aime » de Facebook ne sert pas qu’à dire à ses copains qu’on a trouvé leur lien rigolo. Il sert aussi à Facebook à mieux vous connaitre. En gros, chaque fois que vous cliquez « j’aime », comme chaque fois que vous vous inscrivez à un jeux, vous vous rendez plus vulnérable à la manipulation, et Facebook le monnaie auprès des annonceurs publicitaires. Comme dans les casinos Harrahs’s, sauf que l’information dont on dispose sur vous est beaucoup plus riche, et que les manipulateurs entrent dans une sphère que vous pensiez relever de votre intimité.

Il y a une autre forme de manipulation sur Internet qui n’est pas directement commerciale, du moins pas encore. Si vous et votre voisin tapez le mot « Egypte » sur Google vos résultats seront sans doute très différents : peut-être tomberez-vous sur les hôtels de la Mer Rouge et votre voisin sur le procès de Moubarak. Google recueille en permanence des informations sur vous : où vous vous trouvez, le type d’ordinateur que vous utilisez, et aussi l’historique des liens sur lesquels vous avez cliqué. Sur base de ce flux d’information, un algorithme estime le type de site qui vous plaira et vous cache purement et simplement les autres. Eli Pariser en parle comme d’une bulle dans laquelle les moteurs de recherche vous enferment [4], sans rien vous dire de toute la partie d’Internet qui vous est rendue invisible. Pour rebondir sur le post d’Alain : si vous n'avez jamais navigué que sur des sites créationnistes, il y a fort à parier que Google vous cachera jusqu’à l’existence de Darwin.

Chaque fois qu’on s’aventure sur Internet, l’information circule désormais dans les deux sens : on vous regarde autant que vous regardez. Et Internet est aux mains de gens habiles qui ont des intérêts qui leur sont propres. Rebecca MacKinnon a un argumentaire assez convainquant sur le fait qu’Internet ne deviendra pas spontanément l’idéal qu’on imaginait il y a encore peu [5]. Si on veut qu’Internet continue à donner un accès non biaisé à l’information, et qu’on ne veut pas s’y faire manipuler, cela nécessitera une forme d’activisme de notre part.

Cedric Gommes

[1] I. Ayes, Super Crunchers, Bantam Books (2008) ;
[2] R.-V. Joule, J.-L. Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble (2002).
[3] Wikipedia:Patrick Le Lay
[4] TED.com: Eli Pariser, Beware Online Filter Bubbles.
[5] TED.com: Rebecca MacKinnon, Let's Take Back The Internet.