La Qualification terroriste

Stop Making Sense
Talking Heads (1984)

Depuis 2010, la France a qualifié de terrorisme djihadistes 17 attentats commis sur son territoire. (Dans le même temps, 91 actes de terrorismes – non meurtriers et non médiatisés – ont été commis dans la mouvance de l’indépendantisme corse.)1

À l’exception probable de la cyber attaque contre TV5 Monde qui ne fit ni mort ni blessé, tous ces actes ont été commis par des Français et ont permis la mise en place de lois limitant les libertés individuelles et de dispositifs augmentant les capacités de surveillance de l’État.

Sur ces 17 événements, la plupart ont été requalifiés par la suite : l’attentat de Joué-lès-Tours (20/12/2014) était un fait divers ; l’attentat à la voiture-bélier dans les rues de Dijon (22/12/2014) a été commis par un déséquilibré influencé par le récit médiatique des « attentats » récents ; l’attentat comparable, dans le marché de Noël de Nantes (22/12/2014) était en fait une tentative de suicide dont la forme démontre – s’il en était besoin – la force de contagion dudit récit médiatique. Le dernier en date (Saint-Quentin-Fallavier, 26/06/2015) s’est révélé être un fait divers grossièrement mis en scène.

Dans le passé, le rock, la violence télévisuelle, les jeux de rôle ou les jeux vidéo inspirèrent certains auteurs et furent désignés à l’opprobre par les médias. Maintenant ce sont les « discours de haine », et notamment ceux appelant au djihad de l’épée2 qui inspirent les médias et, en conséquence, certains auteurs.

Restent bien sûr les attentats commis par Mohammed Merah (tueries de 2012), les frères Kouachi (Charlie Hebdo, 07/01/2015) et Amedy Coulibaly (07-09/01/2015), attentats dont la nature terroriste djihadiste reste l’explication canonique. Qui sont ces personnes ?

  • Mohammed Merah est un enfant gâté dans une banlieue pauvre, fan des Simpson et de PlayStation, adepte de foot et de rodéos urbains, délinquant récidiviste bien éloigné des préceptes du Coran. Ses actes semblent d’ailleurs plus inspirés par Call of Duty que par le Coran. Le djihad interdit le meurtre d’enfants. Il en tue trois.
  • Les frères Kouachi sont orphelins, élevés par la République. Petites formations, petits boulots. La fréquentation d’un groupe de jeunes salafistes parisiens forgera un embryon d’idéal et de recherche de sens. L’un d’eux suivra un entraînement armé au Yémen, ce qui n’empêchera pas de perdre une chaussure et sa carte d’identité, d’improviser des tirs inutiles sur des cibles improvisées. L’autre s’intéresse plus aux vidéos pornos. Le djihad interdit le meurtre de femmes. Ils en tuent une. Les auteurs se réclament d’AQPA qui ne revendique (de façon ambiguë) l’attentat qu’une semaine plus tard.
  • Amedy Coulibaly connaît les frères Kouachi. C’est un délinquant multirécidiviste. Avant sa prise d’otage du magasin Hyper Casher de la Porte de Vincennes, il tue lui aussi une femme, ainsi qu’un joggeur. Le djihad interdit le meurtre de femmes mais aussi d’innocents.

Autant de profils dont la motivation religieuse semble difficile à trouver. Alors, petit à petit, le récit médiatique déconnecte le djihad du religieux pour en faire un fait politique propre toutefois à une communauté liée par une religion ou, à tout le moins, par une culture religieuse. On en vient à parler de « guerre de civilisations3. »

La vitesse avec laquelle les médias et la sphère gouvernementale française brandissent et amplifient la qualification terroriste repose sur des mécanismes évidents profitables à diverses parties...

Si l’auteur est présenté comme déséquilibré, le discours médiatique se structurera autour de l’idée de responsabilité de l’état et de celle la personne. Le débat abordera la question d’une société qui développe en son sein des individus potentiellement dangereux qu’elle ne sait pas gérer. Il sera question d’insécurité endogène.

Au contraire, si l’auteur est présenté comme le bras armé d’une mouvance djihadiste, le discours médiatique se structurera autour des ennemis probables de la sécurité nationale, autour des valeurs que défendent nos représentants démocratiques, autours de réformes qui attaqueront certes un peu nos libertés individuelles mais dont on voit l’absolue nécessité.freedom_security1

  1. La qualification terroriste est donc profitable au politique : elle augmente le capital-sympathie des citoyens à l’égard du pouvoir en place. Ce faisant, elle crée un contexte propice à la mise en place de lois sécuritaires et de procédures liberticides. De plus, elle détourne de l’attention citoyenne les problèmes socio-économiques.
  2. La qualification terroriste est bien sûr aussi profitable aux médias. Outre de hauts indices d’audience qu’ils peuvent maintenir par un story-telling de tension continue, ils renforcent leur accointance avec le pouvoir politique à grands renforts de débats et d’interviews augmentant la visibilité des acteurs auto-proclamés de la lutte pour notre sécurité.
  3. Bien sûr, la qualification terroriste est grandement profitable aux mouvements tels qu’Al Quaïda ou EIIL qui peuvent, à peu de frais, mettre leur imprimatur sur des actes qu’ils n’ont ni planifiés ni financés ni commis. Ils acquièrent un gain d’autorité sur les populations qu’ils asservissent ainsi qu’une personnalité symbolique internationale.
  4. Enfin, la qualification terroriste offre une plus-value à ceux qui commettent les actes et qui peuvent transformer un acte de violence ordinaire en geste politique. La formule de l’anthropologue Alain Bertho4 ne dit rien d’autre : « Nous n’avons pas affaire à une radicalisation de l’Islam, mais plutôt à une islamisation de la révolte radicale (...) Le djihadisme, c'est une façon de mettre un sens à une révolte désespérée. »

Alessandro Baricco5 a expliqué que ceux qui ont construit la mondialisation sont ceux qui en profitent le plus, et que cette construction reposait sur des fictions dont la force leur a donné souffle et vie. En imaginant des moines zen connectés à Internet, nous avons créé des moines zen connectés à Internet. De même, en développant une fiction d’Islam radical à l’attaque de nos valeurs occidentales, nous en faisons une réalité. Victor Hugo résume cela d’une formule mille fois démontrée : « À force de montrer au peuple un épouvantail, on crée le monstre réel. »

En aval (et non pas en amont) se trouve EIIL qui, dans un Irak et une Syrie que nous démocraties occidentales ont dévastés, se posent en conquérants et en porteurs de sens. Chaque fois que nous crions « Attentat djihadiste ! », eux envoient une revendication. Et chacun, de son côté, profite de cette logique absurde qui se nourrit de notre tragique et éperdue recherche de sens.

Plus encore, la qualification terroriste est une arme infiniment plus puissante que le terrorisme : elle ne meurtrit pas les chairs mais engourdit et conforme les esprits. Elle fait partie intégrante d’un mécanisme de ségrégation sociale fondé non sur l’accroissement du capital mais sur la capacité de chacun de décoder le monde.

Ce qui est sans doute le bien le plus précieux de tout homme libre.

avk

 


  1. Wikipedia
  2. Le djihad est principalement une lutte purificatrice contre le Mal, principalement en soi-même. Le djihad de l’épée (pour reprendre la distinction d’Averroès, n’est généralement pas considéré comme une obligation et doit respecter des règles très précises comme le respect des prisonniers, des femmes, enfants et vieillards, et l’interdiction de mutiler – donc décapiter – les corps). Le fait que tant EIIL que nos démocraties ne s’encombrent pas de ces détails laisse entrevoir un intérêt commun à redéfinir ce qu’est le djihad.
  3. Manuel Valls, 28 juin 2015 (suite au fait divers de Saint-Quentin-Fallavier).
  4. Bertho, Alain. Une islamisation de la révolte radicale. (regards.fr, 11 mai 2015)
  5. Barisso, Alessandro. Next, petit livre sur la globalisation et le monde à venir. (Paris : Albin Michel, 2002)

Le terrorisme est notre modèle social

On nous Claudia Schieffer
On nous Paul-Loup Sulitzer
Oh le mal qu'on peut nous faire
(Alain Souchon, Foule Sentimentale)

Un extraterrestre curieux de comprendre les terriens ne se soucierait certainement pas de savoir ce qui différencie les frères Kaouchi d’Anders Breivik. Ou de ces adolescents nord-américains qui, à la suite d’Eric Harris et Dylan Klebold du lycée Columbine, ouvrent régulièrement le feu sur leurs condisciples. Ou encore de ce Nordine Amrani qui a mitraillé une foule à Liège en 2011. Cet extraterrestre se demanderait simplement pourquoi certaines personnes se mettent tout à coup à tirer sur leurs semblables par un acte qui semble échapper à toute logique, fut-elle de vengeance.

On m’opposera sans doute que les attentats djihadistes sont d’une autre nature, puisqu’ils sont le fait de gens manipulés, pris en main par des organisations obéissant à une logique implacable. Mon point de vue est que le djihad occidental peut être vu comme l’instrumentalisation par ces organisations d’un phénomène plus général qui touche plus largement nos sociétés.

On pourrait ajouter à la liste des Breiviks ces phénomènes apparentés que sont les sectes destructrices de l’individu, le suicide des adolescents, et peut-être cette récente épidémie de burnouts. On peut naturellement trouver des explications contingentes à tous ces évènements : le patron d’untel était une ordure; tel adolescent était tyrannisé par ses condisciples; tel autre avait croisé le chemin d’un imam fondamentaliste. Il est pourtant difficile d’admettre que des causes si diverses donnent lieu à des effets si semblables. L’explication la plus simple est qu’il s’agit dans tous les cas de réactions de personnes fragiles à une même forme de pression sociale. C’est cette pression que j’apparente à du terrorisme.

Qui n’aspire pas à trouver un sens à sa vie? Face à l’universalité de ce besoin, le modèle qu’on nous offre le plus souvent est celui de la vacuité obscène du monde des célébrités et de l’argent. De la téléréalité aux joueurs de foot en passant par les familles princières. Et toute cette fange est liée par des messages publicitaires insidieux dont la somme constitue une espèce de norme qui s’auto-entretient. On aimerait nous laisser croire qu’il est normal de conduire des voitures luxueuses, d’avoir un travail (pardon, un job) épanouissant, d’avoir une plastique à la Photoshop, que les jouets offerts aux enfants rassemblent les familles, et que les sociétés de télécom rapprochent les gens. Parce que tu le vaux bien! Et si tu n’as rien de tout cela, qu’est-ce que tu vaux?

Tous ces messages sont terroristes par leur pendant négatif. Si tu n’achètes pas mon produit, tu n’auras rien de ce à quoi tu aspires le plus. La menace la plus courante dans les publicités est une forme de « tu n’auras pas d’amis » ou « tu ne coucheras pas avec elle/lui ». Des choses simples en somme. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait délibérément créer des gens mal dans leur peau : attisez leurs frustrations et engagez ceux qui le peuvent dans un processus de consommation sans fin qui n’arrange que vous. Est-il vraiment surprenant que les plus fragilisés d’entre nous disjonctent?

Mettre le djihad occidental exclusivement sur le dos de fondamentalistes manipulateurs est une manière de nous laver les mains: c'est nous qui leur fournissons le terreau. Un peu comme ces gens bienpensants qui mettaient la fusillade de Columbine sur le dos de Marilyn Manson, dont les tueurs étaient fans. A ce titre, je vous invite à écouter l'interview que Michael Moore fait de Marilyn Manson dans Bowling for Columbine. De mémoire, l’interview se termine plus ou moins comme ceci.
Moore : Qu’est-ce que tu leur dirais à ces gosses, si tu en avais l’occasion?
Manson : Je ne leur dirais rien. J’écouterais ce qu’ils ont à dire. Personne ne les écoute jamais.
Il y a fort à parier que la seule personne qui ait jamais fait mine d’écouter les frères Kaouchi quand ils étaient des adolescents en quête de sens a malheureusement été un islamiste fondamentaliste.

J’entendais ce matin un quarteron de politiciens wallons de tous bords, réunis par la gravité de la situation, proposer à l’unisson … des cours d’éducation au « vivre ensemble ». Quel emplâtre sur une jambe de bois! Une leçon de plus qu’on veut faire à des enfants déjà perdus, et qui ajoutera une norme supplémentaire à un modèle social dans lequel ils ne se reconnaissent de toute façon pas. Pour s'attaquer aux Breiviks et autres Kaouchis, il faudra à nos politiciens plus de discernement et de courage. Suite à cette interview de Marilyn Manson, une de ses connaissances l’aurait maladroitement complimenté en ces termes : « Je ne te savais pas si malin. » Et l’autre de répondre : « Je ne te savais pas si con. »

Cedric Gommes

Racisme et liberté d'expression

Régulièrement, suite à la médiatisation d'événements relatant la réaction du politique à des faits ou propos racistes, les réseaux sociaux répandent des statuts tels que « Le racisme n'est pas une opinion, c'est un délit. »

Le racisme est une opinion.

Je crois personnellement que le racisme est une opinion et un délit. Mais cette tournure est plus gênante car elle place le délit d'opinion au centre du problème, et aucune démocratie n'aime reconnaître qu'elle dispose d'une police de la pensée.

De quoi parle-t-on ? Une « opinion », c'est un ensemble de jugements. Il n'y a rien de scientifique là-dedans. Une opinion ne s'assortit a priori d'aucune valeur de vérité. Des phrases telles que « Les Noirs sont paresseux », « Les Juifs sont roublards » ou « Les Arabes sont des voleurs. » sont à l'évidence des opinions. Qu'un état les sanctionne ne suffit pas à changer leur nature.

Qu'une opinion soit fondée ou non, stupide ou non, méchante ou non est un autre problème (dont ne se préoccupe généralement guère le politique) : les dresseurs d'horoscopes et autres lecteurs d'avenir ne risquent pas la prison s'ils s'en tiennent là. Bref, dire des bêtises ne ressort pas du pénal, et une opinion n'est qu'une opinion.

Ce n'est qu'à partir du moment où une opinion se confronte à la critique scientifique qu'elle peut acquérir quelque valeur de vérité. Et le propre d'une démarche scientifique est de générer des énoncés réfutables, de telle sorte que, passant ces épreuves, l'opinion sera soit invalidée, soit sans cesse remise en question.

En refusant de considérer le racisme comme une opinion, on empêche cette dynamique et on le constitue en dogme. C'est très symptomatique de certaines intelligentsias de renforcer ce qu'elle prétendent vouloir détruire. Sans doute est-il bon d'avoir un ennemi sombre afin de montrer à quel point on est soi-même lumineux... dangereuse politique !

Un raisonnement fallacieux

La mécanique du racisme repose sur un raisonnement fallacieux :

  1. On considère une caractéristique visible d'un groupe humain (p. ex. la peau noire) ;
  2. Sur base de l'observation (biaisée ou non) d'un petit groupe, on associe certaines valeurs à cette caractéristique (le fait de courir vite aux Jeux Olympiques)
  3. On néglige des sous-groupes dépourvus de ces valeurs (peu de Pygmées, bien que noirs, ont remporté le 100 m.)
  4. On néglige des individus non caractéristiques pourvus de ces valeurs (des Blancs ont remporté le 100 m)
  5. La caractéristique (peau noire) étant héréditaire, on sous-entend que les valeurs (courir vite) le sont aussi.

Ce type de paralogisme n'est pas un produit de notre société contemporaine. On en trouve par exemple traces écrites dans l'Ancien Testament ou chez Hippocrate, ainsi que dans la plupart des civilisations.

Bien, le fait qu'un raisonnement soit fallacieux n'implique pas qu'il soit faux. De nombreux racistes pourront rétorquer que c'est nier l'évidence que de refuser que les Noirs sont plus rapides que les Blancs au 100 mètres. Et qu'évoquer les Pygmées, c'est comme évoquer les poissons volants pour tenter de démontrer que les poissons ont des ailes : un contre-exemple n'invalide pas une règle.

Déconstruire le racisme

Certes. L'invalidation du racisme est autre et passe, à nouveau, par la définition des mots employés, et maintenant par le mot « race »

Regrouper les organismes vivants est le rôle de la taxonomie, et cette dernière utilise de nombreux types de classes (taxons) ayant chacune sa définition : règne, embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce, sous-espèce etc. Aucune trace du mot « race » là-dedans !

Si ce terme n'est plus utilisé par les scientifiques, ce n'est pas pour des raisons de bien-pensance, mais parce qu'il est trop peu défini. C'est un peu comme le mot « légume » qui peut désigner tantôt des fruits (tomate p. ex.), tantôt des feuilles, des fleurs ou encore des racines. Aucun scientifique ne parle de légume parce que ce terme ne répond qu'à un paramètre précis et peu important (son type d'utilisation dans notre tradition culinaire) dont on ne peut rien déduire d'autre.

Il n'y a qu'en cuisine que l'on parle de légume, et qu'en élevage que l'on parle de race. Or, il semble pertinent, dans un contexte politique et juridique, d'utiliser des termes scientifiques qui permettent une caractérisation précise. (Après tout, c'est bien ce que cherchent les racistes, non !?)

Alors, sur un plan taxonomique où se situe l'homme ? (Ne m'attaquez pas sur la description entre paranthèses, volontairement très très simplifiée !)

  • Règne : animal (nous devons manger d'autres êtres vivants)
  • Embranchement : cordé (symétrie bilatérale... entre autres!)
  • Sous-embranchement : vertébré (nous avons des vertèbres)
  • Classe : mammifère (nous avons des mamelles)
  • Sous-classe : thérien (nous ne pondons pas d'oeufs)
  • Infra-classe : euthérien (le placenta nous est connu)
  • Ordre : primate (la vision l'emporte sur l'olfaction, etc.)
  • Sous-ordre : haplorhinien (la truffe fait place au nez)
  • Infra-ordre : simiiforme (arrière de l'orbite occulaire fermé)
  • Micro-ordre : catarhinien (narines rapprochées et ouverte vers le bas)
  • Super-famille : hominoïdé (nous avons un coccyx)
  • Famille : hominidé (face prognathe et bipédie)
  • Sous-famille : homininé (humains, chimpanzés et gorilles)
  • Tribu : hominien (humains et chimpanzés)
  • Genre : homo (homme actuel et espèces éteintes)
  • Espèce : homo sapiens (cerveau volumineux, pilosité réduite...)

Fort bien, mais ne peut-on pas continuer ? Si l'on veut poursuivre la taxonomie de façon plus fine, il convient de parler de « sous-espèce » et non de « race ». Ce n'est pas qu'une question de mots puisque le taxon « sous-espèce » est nettement défini comme un « groupe d'individus qui se trouvent isolés et qui évoluent en dehors du courant génétique de la sous-espèce de référence1. »

L'idée de sous-espèces humaines n'est donc a priori pas absurde puisque la plupart des espèces animales possèdent de telles variations. Les mécanismes de l'évolution favorisent les individus qui ont un fitness génétique adapté au milieu, et la dissémination des homo sapiens en des zones très différentes au niveau climatique (et donc écologique) a conduit à privilégier certaines allèles dont témoignent d'évidentes signatures phénotypiques.

Là où il y a un os, c'est que ces variations locales ont été perturbées par de très nombreux phénomènes de migration et de nomadisme qui ont généré un important métissage. Aucun groupe humain référencé n'a jamais vécu isolé assez longtemps, de telle sorte qu'il n'y ait pas de sous-espèces.

En outre, il a été démontré2 que le phénomène de dérive génétique (évolution de la fréquence d'un gène causée par des phénomènes aléatoires comme le hasard des accouplements) produit une érosion de la biodiversité dans les populations importantes et est donc un second facteur antagoniste à l'apparition de sous-espèces humaines.

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Enfin, on comprendra sans peine que la pression de l'environnement permettra de privilégier des allèles conduisant à une peau plus ou moins pigmentée. Il serait assez difficile de concevoir un environnement privilégiant une valeur morale, ou un environnement privilégiant les individus les plus idiots. De telle manière que, même s'il existait des sous-espèces humaines, celles-ci ne pourraient que difficilement servir d'assise scientifique à des préjugés racistes.

D'autre part, on constate aussi que l'Afrique contient 100 % de la diversité génétique humaine, ce qui semble logique quand on considère la grande diversité d'environnements de ce continent3.

Quant aux subdivisions taxonomiques plus fines encore (variété, sous-variété, forme, sous-forme), elles n'ont de sens qu'en botanique et en mycologie.

Si donc parler de races n'a rien de scientifique pour des espèces possédant des embranchements en sous-espèces, c'est totalement insensé pour l'être humain qui ne subdivise guère qu'en populations.

Il faut encore ajouter que la notion-même d'espèce est de plus en plus remise en question. En effet, l'espèce se définit comme l'ensemble des individus potentiellement inter-féconds, mais de trop nombreux contre-exemples (les tigrons, nés d'un tigre et d'un lion sont non seulement viables mais fertiles et peuvent se reproduire avec un tigron, un tigre ou un lion !) fragilisent cette définition. Alors, la race…

La banalité du racisme

Mais alors, pourquoi le racisme est-il si répandu ? Le raisonnement fallacieux cité plus haut n'est probablement qu'un mécanisme de renforcement a posteriori. Le racisme pourrait être beaucoup plus répandu, voire universel et contré seulement au prix d'efforts. Bien sûr, cette idée d'un racisme naturel qui demande à être corseté ou étouffé n'est guère confortable. Pourtant, certaines expériences4 tendent à démontrer que de nombreuses personnes ayant un discours égalitaire et anti-raciste (re)tombent très facilement dans des postures racistes quand elles relâchent leur attention. Et ce racisme implicite semble exister chez les enfants indépendamment de l'éducation qu'ils reçoivent5.

Nous savons que les stéréotypes et les préjugés sont des stratégies rapides (et donc souvent un peu idiotes) qui nous permettent de prendre des décisions sans connaître tous les éléments nécessaires.

Le racisme se développe d'autant plus que les capacités de réflexion et que l'accès à une culture scientifique s'appauvrissent ; d'autant plus aussi que les schémas mentaux répondent à des dogmes rigides plutôt qu'à des énoncés réfutables.

Ceci implique que le respect des individus au-delà des différences phénotypiques et/ou culturelles n'est pas inné. Ce respect demande un travail d'éducation faisant appel à la logique, au raisonnement et à la culture.

De la criminalisation du racisme

Cet effort ne peut se faire à coup de décrets, ni en récitant comme un mantra orwellien que le racisme est un délit et non une opinion.

Une société qui choisit d'interdire (voire de criminaliser) plutôt que d'éduquer crée plusieurs problèmes :

  1. Les racistes resteront racistes. Simplement, ne pouvant en parler ouvertement qu'entre eux, ils développeront des mécanismes de groupe, soudés par l'adversité qu'il ressentent à l'égard de la société. Les plus subtils feront recette en surfant sur le fil de la légalité, obligeant le législatif à revoir sans cesse son arsenal à coup de mesures ad hoc.
  2. La société rogne sur une liberté importante qui est celle d'expression. Elle s'instaure en garant du bien et du mal, considérant qu'une insulte comme « sale nègre » est plus grave que « sale rouquin ».
  3. Elle rabaisse la science au rang de simple opinion puisqu'elle (la société) préjuge que les récits scientifiques n'ont aucune supériorité leur permettant de venir à bout des préjugés racistes.

En fait, je crois que, si de nombreuses sociétés préfèrent l'interdiction à l'éducation, c'est simplement parce que beaucoup de politiciens sont eux-même incapables de dire en quoi le racisme est une erreur. Plus généralement, je crois aussi que beaucoup utilisent - dans d'autres matières - des raisonnements fallacieux comparables à ceux qui sous-tendent le racisme.

Le racisme est sans doute un bon indicateur du degré d'inculture d'une civilisation, c'est entendu. Mais le fait de vouloir taire des opinions considérées comme dangereuses est un indicateur encore plus pertinent car il ne mesure pas des individus lambda mais ceux-là même que la démocratie a élu pour en rédiger ses lois.

Il faut réapprendre comment s'articule un raisonnement, comment confronter des idées les unes aux autres mais aussi à l'observation et à l'expérience. Pour tout cela, il est impératif que les mots gardent leur signification. « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » a justement écrit Confucius.

Que des individus feignent de l'ignorer pour justifier le racisme est une bêtise.

Que la société feigne de l'ignorer au nom de la démocratie est une infamie.

avk

 


  1. International Code of Zoological Nomenclature.
  2. Strachan and Read. Human molecular genetics.
  3. Edwards, AWF (2003). Human genetic diversity: Lewontin's fallacy. BioEssays 25 (8): 798–801.
  4. Devine, Patricia G.; Forscher, Patrick S.; Austin, Anthony J.; Cox, William T. L. (2012). Long-term reduction in implicit race bias: A prejudice habit-breaking intervention in Journal of Experimental Social Psychology 48 (6): 1267–1278.
  5. Smith, Jeremy A.; Jason Marsh; Rodolfo Mendoza-Denton. Are We Born Racist?: New Insights from Neuroscience and Positive Psychology Paperback. Beacon Press, Berkley.

Nouvelles du futur : où en sommes-nous avec les prévisions?

English version available here.

Cet article examine plusieurs méthodes qui ont montré une capacité certaine de prévoir le futur. La première comprend des équations simples (lois de puissance, power laws) dont les coefficients empiriques ont pu être déterminés sur plusieurs ordres de grandeur dans des conditions très variées. Les modèles sous-jaçants sont à la limite de plusieurs disciplines, de l'écologie à la sociologie. Vient ensuite le suivi systématique des innombrables sources d'information numériques sur l'actualité dont nous dispososons dorénavant, approche connue sous le nom de culturomique (note 3). Finalement, la vieille méthode des seuils critiques chère aux anciens polémologues (Bouthoul, 1962) et dont le dépassement conduit à des changements qualitatifs a été remis à l'honneur dans le cas des émeutes liées au prix des denrées alimentaires.

Peut-on prévoir le futur à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux, en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique (Voir note 1)? Il semble bien que la réponse soit oui, et de nombre de publications scientifiques récentes vont dans ce sens.

1. Equations empiriques

Commençons par quelques articles publiés il y a deux ans environ par Bohorquez et al. (2009) et par Johnson et al. (2011). Dans le cas du premier article,

Fréquence cumulée d'actes de guerre en Afghanistan en fonction du nombre de blessés (a) nombre de tels actes depuis le 5ooème jour des opérations dans le pays (b). Figure composée à partir de deux figures de Bohorquez, 2009. Voir note 2.

les auteurs sont des ingénieurs, des physiciens et un économiste. A l'époque de la publication, Bohorquez travaillait au Department of Industrial Engineering and CEIBA Complex Systems Research Center à l'Universidad de Los Andes à Bogota, en Colombie. Les scientifiques qui cosignent l'article de Johnson comprennent un plus grand nombre de disciplines, de la biologie à la sociologie en passant par l'informatique et la physique. Johnson lui-même est un physicien de l'université de Miami. Notons par ailleurs que ces deux groupes travailent en collaboration.

Que disent ces articles? D'abord qu'il existe un loi de puissance (power law) très simple qui relie l'intervalle entre deux attaques terrroristes (ou actions belliqueuses). Cet intervalle a tendance à raccourcir en même temps que les terroristes apprennent leur métier. Si la loi est connue, la date de la prochaine attaque peut être estimée (avec une certaine erreur, bien évidemment). Il existe aussi un rapport simple entre l'importance des attaques et leur fréquence: la fréquence diminue avec la "taille" des attaques à la puissance 2.5 (Gilbert, 2009).

Le mérite de ces travaux est qu'ils relient de manière quantitative certains comportements humains violents ou non (au-delà du terrorisme, donc), l'écologie et certains modèles économiques (ce n'est pas par hasard que nous avons l'éco-logie et l'éco-nomie!). Ils ne manquent pas de rappeler d'autres études (Bettencourt et al, 2007; Bettencourt et  West, 2011) qui utilisent des lois de puissance pour décrire les relations entre la taille des villes (mesurée par leur nombre d'habitants) et une collection disparate d'indicateurs qui vont du salaire moyen au nombre d'inventeurs en passant par la consommation  d'électtricité des ménages et la densité des stations d'essence. Ces travaux permettent eux aussi de "prédire" la façon dont un certain nombre de variables vont se comporter dans le futur, disons en 2050. En effet, beaucoup d'indicateurs sont liés à la population comme variable indépendante, laquelle population est très prévisible puisque la majorité des êtres humains qui peupleront la terre en 2050 sont déjà nés. Par ailleurs, les projections de population faites au cours de l'immédiat après-guerre (je parle de 1940-45) se sont avérées étonnamment exactes (voir par exemple Chi, 2009).

Figure extraite de Lagi et al., 2011: historique des émeutes/révolutions depuis 2004 en fonction d'un indice de prix des denrées alimentaires.

2. Culturomique

Récemment, d'autres auteurs, dont Leetaru (2011), ont abordé les prévisions d'une manière radicalement différente, basée sur le fait que nous disposons maintenant d'énormes bases de données numériques relatives à la presse écrite et parlée et aux agences de presse, sans parler des sites web des journaux et magazines nationaux et internationaux. Ces bases de données couvrent au moins les trente dernières années. Les techniques d'exploration des données (data mining) permettent de trouver certains termes, leur fréquence, leur association avec d'autres termes, ainsi que leur ton et leur géolocation. Le ton (tone en anglais, mais mood serait plus approprié) et la géolocation constituent la principale innvation apportée par Leetaru. Le ton est donné par des termes "postifs" ou "négatifs" comme "terrible", "amélioration" ou "heureux". La géolocation consiste simplement à situer géographiquement tous ces termes. Cette approche, que Leetaru appelle "culturomique" (note 3) lui a permis de faire des prévisions à court terme relatives aux révolutions en Egypte, Tunisie et Lybie, de voir se préparer le conflit en Serbie et prédire la stabilité de l'Arabie Saoudite jusqu'en 2012. Appliquée à la localisation de Ossama Bib Laden, la méthode identifie une région qui comprend Abbotabad où le raid étatsunien a finalement eu raison de lui.

3. Dépassement de seuils critiques

Je terminerai en signalant une étude très remarquée de Lagi et al. (2011) dont une description très lisible est donnée par Johnson, 2011 (Il s'agit d'un autre Johnson que l'auteur cité plus haut.) Ces auteurs ont observé une association historique entre certaines émeutes et la cherté des denrées alimentaires. Le seuil se situe vers 220 $/tonne en prix courants et vers 190$/tonne en prix constants de 2004. Il a été dépassé en 2008 et en concordance avec le Printemps Arabe. Selon les auteurs, si la tendance des prix courante se maintient, les prochaines révolutions sont à attendre entre juillet 2012 et août 2013.

4. Conclusion

Dans l'ensemble, ces méthodes sont intéressantes, et l'engouement suscité par les articles de Leetari, Lagi et ceux issus du cercle de Geoffrey West (p.ex. Bettencourt et al.) témoignent de l'intérêt des milieux scientifiques comme de celui de la prese généraliste pour les prévisions. Il me semble,  cependant,  que le succès des méthodes soit dû à l'abondance des données disponibles plus qu'à la nouveauté des approches. D'une certaines façon, ces méthodes témoignent toutes de l'importance et de l'efficacité de l'internet. La note de Leetari, par exemple, n'a pas souffert de sa publication sur un site jusqu'alors confidentiel. Le village global existe bel et bien!

Notes

Note 1 : Cette note est un clin d'oeil. La phrase est extraite avec quelques modifications mineures de Wikipedia: La psychohistoire est une science imaginée par l'auteur de science-fiction Nat Schachner et développée plus largement par Isaac Asimov (1920-1992) dont le but est de prévoir l'Histoire à partir des connaissances sur la psychologie humaine et les phénomènes sociaux en appliquant une analyse statistique à l'image de la thermodynamique.

Note 2 : La partie supérieure de la figure (a) indique que 100% des actes de guerre font au moins une victime, alors que 1/1000 fait 100 victimes. Partie inférieure (b): 8 événements par jour ne se produisent pratiquement jamais, alors quer 30% des jours sont caractérisés par deux événements.

Note 3 : culturomics en anglais. Comme thermodynamics devient "la thermodynamique" et cyndinics "la cyndinique" j'ai osé le terme de "culturomique"

References

Bettencourt, L.M.A., J.Lobo, D.Helbing, C.Kühnert & G.B. West. 2007. Growth, innovation, scaling, and the pace of life in cities. PNAS, 104(17):7301–7306.

Bettencourt, L.M.A & G.B. West. 2011. Bigger Cities do more with less: new science reveals why cities become more productive and efficient as they grow. 305(3):51-53.

Bohorquez, J.C., S.Gourley, A.R.Dixon, M.Spagat & N.F.Johnson. 2009. Common ecology quantifies human insurgency. Nature 462:911-914.

Bouthoul, G. 1962. Le Phénomène-Guerre. Petite bibliothèque Payot, Paris. 283 pp.

Chi, G. 2009. Can knowledge improve population forecasts at subcounty levels? Demography,46:405–427. Disponible sur le net. Voir aussi http://www.esri.com/library/whitepapers/pdfs/evaluating-population.pdf et http://www.ageing.ox.ac.uk/files/workingpaper_507.pdf

Gilbert, N. 2009. Modellers claim wars are predictable.Insurgent attacks follow a universal pattern of timing and casualties. Nature 462:836. L'article de Gilbert est une présentation du travail de Bohorquez et al., 2009.

Johnson, E.M. 2011. Freedom to Riot: On the Evolution of Collective Violence.

Johnson, N.F., S.Carran, J.Botner, K.Fontaine, N.Laxague, P.Nuetzel, J.Turnley & B.Tivnan. 2011. Patterns of Escalations in Insurgent and Terrorist Activity. Science 333(81):81-84. Voir aussi NPR staff, 2011. Math Can Predict Insurgent Attacks.

Lagi, M., K.Z.Bertrand & Y.Bar-Yam. 2011. The Food Crises and Political Instability in North Africa and the Middle East. http://arxiv.org/abs/1108.2455v1. L'article est téĺéchargeable.

K.H.Leetaru. 2011. Culturomics: forecasting large-scale human behaviour using glocal news mwdia tone in time and space. First Monday,  16(9). This is an internet publication. Voir ce site. Voir aussi http://www.kurzweilai.net/culturomics-2-0-forecasting-large-scale-human-behavior-using-global-news-media-tone-in-time-and-space qui comprend des animations intéressantes.

 

Quand les ténèbres viendront.

« Si les étoiles devaient briller une seule nuit au cours d'un millénaire, combien plus les hommes croiraient-ils, adoreraient-ils et conserveraient-ils pendant des générations le souvenir de la Cité de Dieu ! » -- Ralph Waldo Emerson

Il ne se passe plus guère de semaine où je ne lise une information qui me ramène à cette nouvelle d’Isaac Asimov dont le titre original, Nightfall, avait bénéficié de cette traduction : « Quand les ténèbres viendront. » L'auteur y prenait la citation d'Emerson à contre-pied pour dépeindre la fragilité du savoir et des civilisations.

Perry and his book

Aujourd'hui, c'est Rick Perry, gouverneur du Texas, qui donne son avis sur le réchauffement climatique : « Je crois qu'il y a un certain nombre de scientifiques qui ont manipulé les données afin de récolter de l'argent pour leurs projets. Et je crois que presque toutes les semaines, voire tous les jours, des scientifiques remettent en question l'idée originale que c'est le réchauffement climatique induit par l'homme qui est la cause du changement climatique. » Il remonte sur le canasson qu’il avait déjà chevauché dans son dernier livre [1] où il qualifiait la recherche climatique de « pagaille bidon tirée par les cheveux qui est en train de s'effondrer. »

Rick Perry « croit que » : c’est ce qu’on appelle un croyant. Croire, c’est bien ne pas savoir. Ignorer aussi, mais ce terme implique l’inconfort du manque de connaissance. Croire, c’est choisir une posture malgré son ignorance, et l’assumer.

Quand on affirme sa croyance, on fait d’une pierre deux coup. On se met d’abord à l’abri d’éventuels contradicteurs : « Eh ! je n’ai rien affirmé, j’ai simplement dit que je croyais ! » Ensuite, on place la croyance sur le même plan que la science sans autre forme de procès. Ce faisant, on instille le doute, on décrédibilise sans se mouiller. Ce genre de phrase qui remet en cause la connaissance sur seule base d’une croyance, c'est la mérule du savoir.

Soyons clairs : le problème n’est pas de mettre en doute le modèle dominant. Après tout, c'est plutôt sain qu'il n'y ait pas unanimité totale autour de modèles aussi complexes que ceux de la climatologie. Claude Allègre s’en est par exemple fait une spécialité. Mais si les arguments de ce dernier sont de niveau à faire s'interroger un auditeur de TF1 moyennement cultivé, ceux de Rick Perry sont tout simplement inexistants. Rick Perry ne sait pas, ne compare pas des données ni des raisonnements. Non, Rick Perry croit en certaines choses et pas à d’autres. Voila ! D'un côté, un millier de scientifiques bardés de diplômes et bossant depuis des dizaines d'années sur des peta-octets de données dans un esprit de concurrence où l'erreur de l'un fera la renommée de l'autre ; et de l'autre, des gens comme Perry qui disent simplement : « Non, je ne crois pas. »

Rick Perry est donc un croyant. Ce n’est pas un imbécile ; il a suivi un parcours universitaire, dispose de talents d’orateur et des compétences qui lui ont permis d’arriver à ce poste. Ceci n’est pas négligeable. Mais c’est très inquiétant.

Car comme des centaines de millions de personnes, Rick Perry est convaincu de l'inerrance biblique, c’est-à-dire qu’il pense que la Bible originelle est un texte parfait ne comportant aucune erreur. Il n’est sans doute pas contre l’idée que sa Bible de chevet puisse présenter quelque erreur de traduction ou coquille éditoriale, mais cela est très mineur. Il croit tout cela pour une raison très simple : c’est que qu’on lui a appris et cette croyance ne l’a pas empêché de devenir gouverneur du Texas. Et pour tout dire, elle pourrait bien l’aider à atteindre la Présidence. Alors, qu’on ne vienne pas l’embêter avec des chipoteries comme la réfutabilité poperienne et autres théories de la validation du savoir !

« Ce qui s’énonce sans preuve se réfute sans preuve » disait Euclide. « Et alors, je m’en fous, je passe à la télé, moi ! » pourrait répondre Perry.

D’ailleurs, il est créationniste. Oh ! il ne sait pas trop s’il doit l’être à la dure comme son père ou à la cool comme son gosse. Cela n’a guère d’importance : « Well, God is how we got here. God may have done it in the blink of the eye or he may have done it over this long period of time, I don't know. But I know how it got started. » [2]

Il a bien sûr œuvré pour que le créationnisme soit enseigné dans les écoles ; lui et ses amis croyants ont fait là un bon boulot. L’Amérique latine et l’Europe commencent d’ailleurs à suivre : la théorie de l’évolution n’étant qu’une théorie, elle peut bien être mise dos-à-dos avec une croyance. Et comme il n’y a pas de raison de se limiter à la climatologie et à la biologie, c’est maintenant la géologie qui est priée de faire montre de tolérance : oui, la tectonique des plaques, tout ça...

Croire que Dieu a tout créé et que l’Homme n’est pas de taille à tout foutre en l’air est rudement plus simple à croire. D’ailleurs,le fait que le monde existe encore est un solide argument. Et puis, tous les amis, les voisins, les collègues pensent pareil !

Dans son dernier papier du New York Times, Paul Krugmann explique très bien que le Parti républicain est en train de devenir un parti anti-science. Seulement voilà, cette tendance ne se limite pas à une classe politique. Pendant que les chapeliers du Tea Party flinguent Darwin, Wegener et le Giec, les bobo écolos et libéraux réécrivent l’histoire du Tibet, se font construire des baraques par des architectes feng shui, introduisent le chamanisme dans l’entreprise et alternent chimiothérapie avec séminaires de pensée magique.

Dans le bouquin d’Asimov, la nuit ne se produit qu’une fois tous les 2049 ans à la faveur d’une éclipse. Le moment venu, tandis que les scientifiques découvrent émerveillés l’existence des étoiles, la population terrifiée brûle les villes en quête de lumière.

C’est bien de la science-fiction : dans la réalité, quand le savoir sera totalement mérulé, quand la science sera mise au rang de récit parmi les récits, quand les ténèbres seront là, eh bien, plus personne n’aura les moyens de s’en rendre compte.

avk

Sources
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[1] Perry, Rick. Fed up!: Our Fight to Save America from Washington. New York: Little, Brown and Co, 2010.

[2] NBC News

 

 

De part et d'autre des 2000 watts

Le concept de la Société à 2 000 watts est né à Zurich en 1998. Il propose aux « personnes qui vivent dans les pays riches » d'utiliser au maximum 2 000 watts par an tout en ne faisant aucun compromis sur leur confort de vie. Cette quantité représente la consommation moyenne de la population mondiale, soit 17 500 kWh ou 2 700 litres de pétrole.

La mesure semble drastique puisque l'Européen brûle actuellement 6 000 W/an et l'Américain... le double! Il faut donc diviser respectivement leur consommation par 3 et par 6. Établir si la chose est réaliste ou non est pour le moins délicat, mais nous pouvons toutefois nous livrer à quelques calculs.

Tout d'abord, quelques règles de trois. Le United States Census Bureau nous apprend que les États-Unis possèdent actuellement 307,894 millions d'habitants (disons 308 millions), soit 4,5% de la population mondiale : 6,796 millions. Et selon Wikipédia, nous sommes actuellement 731 millions d'Européens.

Ce qui nous mène au tableau suivant.

Région Population

(millions)

Moyenne actuelle

(W/an/personne)

Consommation

(GW annuels)

U.S.A. 308 12 000

3 696

Europe 731 6 000 4 386
U.S.A. + Europe 1 039 7 778 8 082
Monde 6 796 2 000 13 592
Monde-(USA+Europe) 5 757 957 5 510

Les pays "non riches" auraient donc une consommation annuelle moyenne de près de 1 000 W/personne. Bigre, je m'étais donc fait des idées avec toutes ces images de gosses affamés et de populations déportées. Et cela donne quoi en équivalent pétrole? 2 700 litres / 2 000 * 957 = 1 292 litres de pétrole, soit trois litres et demi par jour et par personne. Bon, c'est moins que nous mais c'est moins grave que je pensais. Bonne chose!

Mais voilà qu'un doute me traverse. La lecture du site zurichois m'avait conduit à accepter l'équation "Pays riches = USA + Europe". Mais le Japon, le Brésil, le Vénézuela, la Chine. Ne doivent-ils pas entrer dans la balance? D'autant que les États-Unis ne représentent que 4,5% de l'humanité souffrante. D'accord, la plus grande surface des ces pays est peuplée de gens dont la principale consommation énergétique se résume au travail musculaire, mais passer au blanc des villes comma Caracas, Sao Paulo ou Hongkong ne peut se faire sans un examen préalable. D'autant qu'il me semble bien qu'elles constituent des économies émergentes qui vont peser de plus en plus lourd.

Et puis il y a aussi le Canada, et l'Australie. Bon, je sais bien, ce sont des coins un peu bizarres mais on ne va tout de même pas les exclure en raison de leurs gastronomies douteuses et de leurs accents impossibles.

Bien, l'infatigable Wikipédia va nous aider à dresser un tableau des villes avec lesquelles il faut sans doute compter :

Ville Pays Population
Tokyo–Yokohama Japan 34,670,000
Seoul–Incheon South Korea 19,660,000
São Paulo Brazil 19,505,000
Mexico City Mexico 18,585,000
Osaka–Kobe–Kyoto Japan 17,310,000
Shanghai People's Republic of China 14,655,000
Shenzhen People's Republic of China 14,230,000
Buenos Aires Argentina 12,925,000
Beijing People's Republic of China 12,780,000
Guangzhou–Foshan People's Republic of China 11,850,000
Rio de Janeiro Brazil 11,400,000
Istanbul Turkey 11,330,000
Nagoya Japan 9,285,000
Tianjin People's Republic of China 8,340,000
Johannesburg South Africa 7,500,000
Hong Kong Hong Kong, China 7,000,000
Kuala Lumpur Malaysia 5,715,000
Riyadh Saudi Arabia 4,650,000
Singapore Singapore 4,485,000
Porto Alegre Brazil 3,495,000
Durban South Africa 3,195,000
Cape Town South Africa 3,175,000
Jeddah Saudi Arabia 3,115,000
Salvador Brazil 3,100,000
Caracas Venezuela 2,645,000
Dubai United Arab Emirates 2,335,000
Fukuoka Japan 2,245,000
Kuwait City Kuwait 2,190,000
Brasília Brazil 2,185,000

Nous pourrions continuer (Moscou etc.) mais arrêtons-nous déjà ici : en ajoutant le Canada et l'Australie, nous avons atteint une population plus large que celles des U.S.A : 339 millions d'habitants!

Consommation énergétique par personne

Que consomment tous ces gens? L'absence de données précises nous impose une certaine audace L'épatant Gapminder nous confirme graphiquement que la consommation énergétique est fortement corrélée au revenu moyen. Et, à titre d'exemple, Tokyo est la ville la plus riche du monde. Osaka est en 8e position, suivie par Séoul et Mexico City. Hongkong est en 13e position, Buenos Aires en 16e et Singapore en 18e tandis que Vienne n'arrive que cinquantième. Nous pouvons donc estimer sans trop de risque que ces populations brûlent au moins autant d'énergie que l'occidental moyen, soit 7 778 W/an. Adoptons donc cette valeur de travail.

Nous pouvons maintenant insérer une nouvelle ligne dans notre tableau.

Région Population

(millions)

Moyenne actuelle

(W/an/personne)

Consommation

(GW annuels)

U.S.A. 308 12 000 3 696
Europe 731 6 000 4 386
U.S.A. + Europe 1 039 7 778

8 082

oubliés de Zurich 339 7 778 2 637
Monde 6 796 2 000 13 592
Populations pauvres 5 418 487 2 637

Et bien voilà : les pauvres sont deux fois plus pauvres que ne le laissait entendre le tableau zurichois (et sans doute plus encore, les hypothèses ayant été réalisées a minima.)

Quelle est la conclusion de cette histoire? Je ne savais pas très bien comment l'amener et vous remercie de me poser la question. J'en vois en fait plusieurs.

  1. Même avec les meilleures intentions du monde, grossir le trait à des fins de communication peut avoir des effets pervers qui faussent l'analyse et peuvent mener à adopter des stratégies qui ne sont pas nécessairement les meilleures. Comme me répétait mon prof de biologie : « De la précision, sinon c'est la catastrophe! »
  2. Le modèle selon lequel l'Europe et l'Amérique sont les deux poles de la richesse mondiale est dépassé, et le sera de plus en plus.
  3. L'écart entre les gros consommateurs d'énergie et les petits est de 1/25 et non de 1/12.

Alors, il serait à l'évidence très utile que les gros consommateurs modèrent quelque peu leur goinfrerie énergétique. Mais il  est au moins aussi indispensable que les exclus de la gabegie puissent avoir accès à plus : il n'y a pas de développement durable sans énergie.

Il me semble fondamental d'intégrer cette donnée à l'équation, comme il me semble indispensable de coupler la démarche écologique à une réflexion humaniste.

Pourquoi ne pas le faire en imaginant un mécanisme de solidarité assez simple?

Le Système européen d'échange de quotas d'émission de gaz à effet de serre est devenu un marché très spéculatif mais aussi un peu honteux. L'instauration d'une taxe sur ces opérations offrirait la possibilité de financer l'installation d'éoliennes, de petites centrales hydroélectriques ou de capteurs solaires à destination de populations pauvres. J'imagine qu'elle serait aussi de nature à redorer quelque peu l'image des spéculateurs.

Bref, un Plan Marchall énergétique alimenté par la spéculation sur les droits d'émission.

avk

Sources

Et si Pékin avait raison?

Nous avons tous lu Tintin au Tibet. Nous avons tous entendu le dalaï-lama. Nous aimons tous le Tibet. Spiritualité, intemporalité, blancheur.

Le Lotus Bleu, c'était autre chose. Une histoire complexe où s'affrontent des puissances militaires, financières. La drogue, la folie, le crime.

Tintin rencontre Chang en Chine. Il comprendra là la dure complexité du monde. C'est au Tibet qu'il le retrouvera. Et c'est là qu'il comprendra que la complexité est un masque. Les larmes de Tintin relient les deux albums.

Une invasion chinoise?

Depuis le XIIe siècle, le Tibet est chinois et le dalaï-lama avait généralement un statut de gouverneur qu'il partageait à certaines époques avec le Panchen-lama. En 1720, le Tibet devient un protectorat chinois : l'identité culturelle était garantie mais le commerce, la diplomatie et la défense étaient du ressort de la Chine. La présence de tibétain sur de nombreux monuments chinois en tant qu'une des cinq langues officielles, en témoigne.

Les choses changent en 1904 lorsque les Britanniques envahissent la région de façon sanglante. Quatre ans plus tard, la Chine reprend le contrôle et ce n'est qu'après la révolution de 1911 que le Tibet proclame son indépendance, indépendance que n'acceptera pas la Chine.

En 1950, le troupes communistes chinoises reviennent au Tibet, ce qui est qualifié d'invasion par les États-Unis alors en pleine fièvre anticommuniste. La CIA arme et entraine les guerriers tibétains et, en 1959, aide le dalaï-lama à s'exiler en Inde.

Si l'on peut parler de conflit territorial d'indépendance, le présenter comme une invasion n'est pas conforme à la réalité historique. Je ne défends pas là la vision chinoise, j'expose celle de la communauté internationale exprimée depuis longtemps par l'ONU et par la Communauté Européenne.

Que tout le monde maintenant se mette à parler d'invasion est étrange... à moins que les récents enjeux commerciaux puissent expliquer ce revirement idéologique.

Une population opprimée?

La Chine moderne n'est pas mon modèle de civilisation. Les droits de l'homme sont considérés comme un gadget inutile, les médias sont des marionnettes du Parti, le régime politique est une farce et la justice n'est citée en exemple que par Ségolène Royal. Ça ne donne pas envie, c'est sûr.

Pour autant, voir dans le Tibet du dalaï-lama un sanctuaire consacré à la spiritualité et échappant à la corruption du matérialisme occidental est sans doute un peu naïf.

Quel était la situation du Tibet avant le départ de dalaï-lama?

1. Théocratie absolue : Ni parti ni élections. Ni média non plus d'ailleurs.

2. Oligarchie et servage de la population : Par exemple, le commandant en chef de l'armée tibétaine, ami proche du dalaï-lama, possédait 4.000 kilomètres carrés de terre et régnait sur 3.500 serfs. Les monastères pouvaient enlever de force des enfants de paysans pour les enrôler comme domestiques, danseurs ou soldats. [A. Tom Grunfeld, The Making of Modern Tibet rev. ed. (Armonk, N.Y. and London : 1996)]

3. Droits de l'homme : Si la peine de mort n'était pas appliquée activement, la torture était d'usage courant : brisure des membres, énucléation des yeux, utilisation d'une panoplie proche de celle de notre moyen-age. Bien sûr, les enfants de paysans n'avaient ni scolarisation ni accès aux soins de santé. [Felix Greene, A Curtain of Ignorance (Garden City, N.Y. : Doubleday, 1961) ; Waddell, Landon, and O'Connor are quoted in Gelder and Gelder, The Timely Rain]

Ça ne donne pas envie non plus. A vrai dire, ça donne encore moins envie.

La domination chinoise est donc un sale coup pour l'oligarchie tibétaine. Les images d'émeutes montrent clairement que les opposants sont des moines ou des tibétains de milieux favorisés. Pour la plus grande partie de la population, je crois que c'est plutôt une bonne chose.

Mais vous savez comment sont les religions : elles ont le chic pour vous faire croire que ce qui est bon est mauvais et vice-versa. En plus, s'il faut reconnaître quelque chose au dalai-lama, c'est que c'est un communicateur fabuleux, le genre Steve Jobs vous voyez. En plus, son produit, c'est la vision d'un monde drôlement sympa. Vraiment le genre de chose dont nous avons tous besoin. Et en plus, y croire ne coûte pas un cent...

Alors? Alors, si l'on se préoccupe de droits de l'homme, de liberté de la presse, de démocratie et de développement individuel, il est sans doute légitime de lancer des actions contre la Chine. Mais le faire au nom du Tibet est grotesque.

Le Lourd Bilan des biocarburants

Un litre de biocarburant génère entre 17 et 420 (!) fois plus de CO2 qu'un litre de carburant fossile.

Tillman et Fargione

Tillman et Fargione

Cette gabegie de CO2 trouve sa source principale en amont de la production agricole ; le pétrole, lui, est déjà produit et déjà stocké. La production de bioéthanol nécessite d'énormes surfaces de terres fertiles, et ces surfaces sont prises sur la forêt. Or, une parcelle de forêt capte toujours beaucoup plus de carbone atmosphérique qu'une parcelle de terre agricole. En outre, lors du défrichage, une partie importante du carbone défriché va se retrouver dans l'atmosphère. Si le bioéthanol, une fois dans le moteur, est effectivement un peu plus propre, une étude publiée par Joe Fargione et David Tilman dans The Nature Conservancy et par l'University of Minnesota, démontre qu'il faudrait attendre 420 ans pour que la balance du CO2 retrouve son équilibre.

La solution qui consiste à consacrer des terres agricoles aux biocarburants ne fait que déplacer le problème : les fermier américains alternaient traditionnellement la culture du maïs avec celle du soja. La demande croissante en éthanol en a convaincu de nombreux de ne plus se consacrer qu'au maïs. Résultat : pour faire face aux besoins de la planète en soja, le Brésil en est devenu le principal exportateur après avoir défriché ce qu'il fallait de forêt pour en organiser la culture.

Le bilan du bioéthanol en termes de CO2 est donc catastrophique. Il faut arrêter de donner des labels écologiques aux voitures appelant ce type de carburant. À moins qu'une solution plus réaliste n'émerge, par exemple par l'utilisation du plancton.

Un autre aspect particulièrement noir des agrobiocarburants est qu'ils font directement concurrence avec l'alimentation, particulièrement dans les pays pauvres. Le marché des aliments de base peut devenir hautement spéculatif : il y a quelques mois, le prix de la tortilla a atteint des sommets au Mexique où il constitue l'essentiel de l'alimentation, déclenchant de très importants mouvements sociaux. C'est que, désormais, le maïs mexicain se vend très bien aux firmes américaines de biocarburants.

De tels effets sont observés alors que les biocarburants ne font que commencer leur percée. Si ceux-ci continuent leur ascension, les instabilités géopolitiques, financières et sociologiques liées au pétrole nous paraîtront bien anodines.

Que nos ressources fossiles soient limitées est une évidence, mais se rabattre sur nos champs et nos forêts en guise de solution est une folie. Les forêts doivent rester des forêts pour le maintien de la biodiversité et la stabilisation du cycle du carbone. Et les champs doivent servir à nourrir les hommes.

avk

Sources

www1.umn.edu/umnnews/Feature_Stories/The_dark_side_of_biofuels.html
www.reuters.com/article/bondsNews/idUSN0715309720080207
www.radiohc.cu/espanol/comentarios/mayo07/comentario10mayo.htm
www.liberation.fr/actualite/monde/229270.FR.php
www.ecoportal.net/content/view/full/69023