Racisme et liberté d’expression

Régu­liè­re­ment, suite à la média­ti­sa­tion d’événements relatant la réaction du politique à des faits ou propos racistes, les réseaux sociaux répandent des statuts tels que « Le racisme n’est pas une opinion, c’est un délit. »

Le racisme est une opinion.

Je crois person­nel­le­ment que le racisme est une opinion et un délit. Mais cette tournure est plus gênante car elle place le délit d’opinion au centre du problème, et aucune démo­cratie n’aime recon­naître qu’elle dispose d’une police de la pensée.

De quoi parle-t-on ? Une « opinion », c’est un ensemble de jugements. Il n’y a rien de scien­ti­fique là-dedans. Une opinion ne s’assortit a priori d’aucune valeur de vérité. Des phrases telles que « Les Noirs sont paresseux », « Les Juifs sont roublards » ou « Les Arabes sont des voleurs. » sont à l’évidence des opinions. Qu’un état les sanc­tionne ne suffit pas à changer leur nature.

Qu’une opinion soit fondée ou non, stupide ou non, méchante ou non est un autre problème (dont ne se préoccupe géné­ra­le­ment guère le politique) : les dresseurs d’horoscopes et autres lecteurs d’avenir ne risquent pas la prison s’ils s’en tiennent là. Bref, dire des bêtises ne ressort pas du pénal, et une opinion n’est qu’une opinion.

Ce n’est qu’à partir du moment où une opinion se confronte à la critique scien­ti­fique qu’elle peut acquérir quelque valeur de vérité. Et le propre d’une démarche scien­ti­fique est de générer des énoncés réfu­tables, de telle sorte que, passant ces épreuves, l’opinion sera soit invalidée, soit sans cesse remise en question.

En refusant de consi­dérer le racisme comme une opinion, on empêche cette dynamique et on le constitue en dogme. C’est très symp­to­ma­tique de certaines intel­li­gent­sias de renforcer ce qu’elle prétendent vouloir détruire. Sans doute est-il bon d’avoir un ennemi sombre afin de montrer à quel point on est soi-même lumineux… dange­reuse politique !

Un raisonnement fallacieux

La mécanique du racisme repose sur un raison­ne­ment falla­cieux :

  1. On considère une carac­té­ris­tique visible d’un groupe humain (p. ex. la peau noire) ;
  2. Sur base de l’observation (biaisée ou non) d’un petit groupe, on associe certaines valeurs à cette carac­té­ris­tique (le fait de courir vite aux Jeux Olym­piques)
  3. On néglige des sous-groupes dépourvus de ces valeurs (peu de Pygmées, bien que noirs, ont remporté le 100 m.)
  4. On néglige des individus non carac­té­ris­tiques pourvus de ces valeurs (des Blancs ont remporté le 100 m)
  5. La carac­té­ris­tique (peau noire) étant héré­di­taire, on sous-entend que les valeurs (courir vite) le sont aussi.

Ce type de para­lo­gisme n’est pas un produit de notre société contem­po­raine. On en trouve par exemple traces écrites dans l’Ancien Testament ou chez Hippo­crate, ainsi que dans la plupart des civi­li­sa­tions.

Bien, le fait qu’un raison­ne­ment soit falla­cieux n’implique pas qu’il soit faux. De nombreux racistes pourront rétorquer que c’est nier l’évidence que de refuser que les Noirs sont plus rapides que les Blancs au 100 mètres. Et qu’évoquer les Pygmées, c’est comme évoquer les poissons volants pour tenter de démontrer que les poissons ont des ailes : un contre-exemple n’invalide pas une règle.

Déconstruire le racisme

Certes. L’invalidation du racisme est autre et passe, à nouveau, par la défi­ni­tion des mots employés, et main­te­nant par le mot « race »

Regrouper les orga­nismes vivants est le rôle de la taxonomie, et cette dernière utilise de nombreux types de classes (taxons) ayant chacune sa défi­ni­tion : règne, embran­che­ment, classe, ordre, famille, genre, espèce, sous-espèce etc. Aucune trace du mot « race » là-dedans !

Si ce terme n’est plus utilisé par les scien­ti­fiques, ce n’est pas pour des raisons de bien-pensance, mais parce qu’il est trop peu défini. C’est un peu comme le mot « légume » qui peut désigner tantôt des fruits (tomate p. ex.), tantôt des feuilles, des fleurs ou encore des racines. Aucun scien­ti­fique ne parle de légume parce que ce terme ne répond qu’à un paramètre précis et peu important (son type d’utilisation dans notre tradition culinaire) dont on ne peut rien déduire d’autre.

Il n’y a qu’en cuisine que l’on parle de légume, et qu’en élevage que l’on parle de race. Or, il semble pertinent, dans un contexte politique et juridique, d’utiliser des termes scien­ti­fiques qui permettent une carac­té­ri­sa­tion précise. (Après tout, c’est bien ce que cherchent les racistes, non !?)

Alors, sur un plan taxo­no­mique où se situe l’homme ? (Ne m’attaquez pas sur la descrip­tion entre paran­thèses, volon­tai­re­ment très très simpli­fiée !)

  • Règne : animal (nous devons manger d’autres êtres vivants)
  • Embran­che­ment : cordé (symétrie bila­té­rale… entre autres!)
  • Sous-embran­che­ment : vertébré (nous avons des vertèbres)
  • Classe : mammifère (nous avons des mamelles)
  • Sous-classe : thérien (nous ne pondons pas d’oeufs)
  • Infra-classe : euthérien (le placenta nous est connu)
  • Ordre : primate (la vision l’emporte sur l’olfaction, etc.)
  • Sous-ordre : haplo­rhi­nien (la truffe fait place au nez)
  • Infra-ordre : simii­forme (arrière de l’orbite occulaire fermé)
  • Micro-ordre : cata­rhi­nien (narines rappro­chées et ouverte vers le bas)
  • Super-famille : hominoïdé (nous avons un coccyx)
  • Famille : hominidé (face prognathe et bipédie)
  • Sous-famille : homininé (humains, chim­panzés et gorilles)
  • Tribu : hominien (humains et chim­panzés)
  • Genre : homo (homme actuel et espèces éteintes)
  • Espèce : homo sapiens (cerveau volu­mi­neux, pilosité réduite…)

Fort bien, mais ne peut-on pas continuer ? Si l’on veut pour­suivre la taxonomie de façon plus fine, il convient de parler de « sous-espèce » et non de « race ». Ce n’est pas qu’une question de mots puisque le taxon « sous-espèce » est nettement défini comme un « groupe d’individus qui se trouvent isolés et qui évoluent en dehors du courant génétique de la sous-espèce de référence1. »

L’idée de sous-espèces humaines n’est donc a priori pas absurde puisque la plupart des espèces animales possèdent de telles varia­tions. Les méca­nismes de l’évolution favo­risent les individus qui ont un fitness génétique adapté au milieu, et la dissé­mi­na­tion des homo sapiens en des zones très diffé­rentes au niveau clima­tique (et donc écolo­gique) a conduit à privi­lé­gier certaines allèles dont témoignent d’évidentes signa­tures phéno­ty­piques.

Là où il y a un os, c’est que ces varia­tions locales ont été pertur­bées par de très nombreux phéno­mènes de migration et de nomadisme qui ont généré un important métissage. Aucun groupe humain référencé n’a jamais vécu isolé assez longtemps, de telle sorte qu’il n’y ait pas de sous-espèces.

En outre, il a été démontré2 que le phénomène de dérive génétique (évolution de la fréquence d’un gène causée par des phéno­mènes aléa­toires comme le hasard des accou­ple­ments) produit une érosion de la biodi­ver­sité dans les popu­la­tions impor­tantes et est donc un second facteur anta­go­niste à l’apparition de sous-espèces humaines.

Arbre de l'ADN mitochondrial humain (© Wikimedia)

Arbre de l’ADN mito­chon­drial humain (© Wikimedia)

Enfin, on comprendra sans peine que la pression de l’environnement permettra de privi­lé­gier des allèles condui­sant à une peau plus ou moins pigmentée. Il serait assez difficile de concevoir un envi­ron­ne­ment privi­lé­giant une valeur morale, ou un envi­ron­ne­ment privi­lé­giant les individus les plus idiots. De telle manière que, même s’il existait des sous-espèces humaines, celles-ci ne pour­raient que diffi­ci­le­ment servir d’assise scien­ti­fique à des préjugés racistes.

D’autre part, on constate aussi que l’Afrique contient 100 % de la diversité génétique humaine, ce qui semble logique quand on considère la grande diversité d’environnements de ce continent3.

Quant aux subdi­vi­sions taxo­no­miques plus fines encore (variété, sous-variété, forme, sous-forme), elles n’ont de sens qu’en botanique et en mycologie.

Si donc parler de races n’a rien de scien­ti­fique pour des espèces possédant des embran­che­ments en sous-espèces, c’est tota­le­ment insensé pour l’être humain qui ne subdivise guère qu’en popu­la­tions.

Il faut encore ajouter que la notion-même d’espèce est de plus en plus remise en question. En effet, l’espèce se définit comme l’ensemble des individus poten­tiel­le­ment inter-féconds, mais de trop nombreux contre-exemples (les tigrons, nés d’un tigre et d’un lion sont non seulement viables mais fertiles et peuvent se repro­duire avec un tigron, un tigre ou un lion !) fragi­lisent cette défi­ni­tion. Alors, la race…

La banalité du racisme

Mais alors, pourquoi le racisme est-il si répandu ? Le raison­ne­ment falla­cieux cité plus haut n’est proba­ble­ment qu’un mécanisme de renfor­ce­ment a poste­riori. Le racisme pourrait être beaucoup plus répandu, voire universel et contré seulement au prix d’efforts. Bien sûr, cette idée d’un racisme naturel qui demande à être corseté ou étouffé n’est guère confor­table. Pourtant, certaines expé­riences4 tendent à démontrer que de nombreuses personnes ayant un discours égali­taire et anti-raciste (re)tombent très faci­le­ment dans des postures racistes quand elles relâchent leur attention. Et ce racisme implicite semble exister chez les enfants indé­pen­dam­ment de l’éducation qu’ils reçoivent5.

Nous savons que les stéréo­types et les préjugés sont des stra­té­gies rapides (et donc souvent un peu idiotes) qui nous permettent de prendre des décisions sans connaître tous les éléments néces­saires.

Le racisme se développe d’autant plus que les capacités de réflexion et que l’accès à une culture scien­ti­fique s’appauvrissent ; d’autant plus aussi que les schémas mentaux répondent à des dogmes rigides plutôt qu’à des énoncés réfu­tables.

Ceci implique que le respect des individus au-delà des diffé­rences phéno­ty­piques et/ou cultu­relles n’est pas inné. Ce respect demande un travail d’éducation faisant appel à la logique, au raison­ne­ment et à la culture.

De la criminalisation du racisme

Cet effort ne peut se faire à coup de décrets, ni en récitant comme un mantra orwellien que le racisme est un délit et non une opinion.

Une société qui choisit d’interdire (voire de crimi­na­liser) plutôt que d’éduquer crée plusieurs problèmes :

  1. Les racistes resteront racistes. Simple­ment, ne pouvant en parler ouver­te­ment qu’entre eux, ils déve­lop­pe­ront des méca­nismes de groupe, soudés par l’adversité qu’il ressentent à l’égard de la société. Les plus subtils feront recette en surfant sur le fil de la légalité, obligeant le légis­latif à revoir sans cesse son arsenal à coup de mesures ad hoc.
  2. La société rogne sur une liberté impor­tante qui est celle d’expression. Elle s’instaure en garant du bien et du mal, consi­dé­rant qu’une insulte comme « sale nègre » est plus grave que « sale rouquin ».
  3. Elle rabaisse la science au rang de simple opinion puisqu’elle (la société) préjuge que les récits scien­ti­fiques n’ont aucune supé­rio­rité leur permet­tant de venir à bout des préjugés racistes.

En fait, je crois que, si de nombreuses sociétés préfèrent l’interdiction à l’éducation, c’est simple­ment parce que beaucoup de poli­ti­ciens sont eux-même inca­pables de dire en quoi le racisme est une erreur. Plus géné­ra­le­ment, je crois aussi que beaucoup utilisent — dans d’autres matières — des raison­ne­ments falla­cieux compa­rables à ceux qui sous-tendent le racisme.

Le racisme est sans doute un bon indi­ca­teur du degré d’inculture d’une civi­li­sa­tion, c’est entendu. Mais le fait de vouloir taire des opinions consi­dé­rées comme dange­reuses est un indi­ca­teur encore plus pertinent car il ne mesure pas des individus lambda mais ceux-là même que la démo­cratie a élu pour en rédiger ses lois.

Il faut réap­prendre comment s’articule un raison­ne­ment, comment confronter des idées les unes aux autres mais aussi à l’observation et à l’expérience. Pour tout cela, il est impératif que les mots gardent leur signi­fi­ca­tion. « Quand les mots perdent leur sens, les hommes perdent leur liberté. » a justement écrit Confucius.

Que des individus feignent de l’ignorer pour justifier le racisme est une bêtise.

Que la société feigne de l’ignorer au nom de la démo­cratie est une infamie.

avk

 


  1. Inter­na­tional Code of Zoolo­gical Nomen­cla­ture.
  2. Strachan and Read. Human molecular genetics.
  3. Edwards, AWF (2003). Human genetic diversity: Lewontin’s fallacy. BioEssays 25 (8): 798–801.
  4. Devine, Patricia G.; Forscher, Patrick S.; Austin, Anthony J.; Cox, William T. L. (2012). Long-term reduction in implicit race bias: A prejudice habit-breaking inter­ven­tion in Journal of Expe­ri­mental Social Psycho­logy 48 (6): 1267–1278.
  5. Smith, Jeremy A.; Jason Marsh; Rodolfo Mendoza-Denton. Are We Born Racist?: New Insights from Neuros­cience and Positive Psycho­logy Paperback. Beacon Press, Berkley.

Introduction au quatrième principe de la thermodynamique

Le texte suivant, « Intro­duc­tion au quatrième principe de la ther­mo­dy­na­mique » n’a encore jamais été publié sur Internet. C’est avec l’autorisation de son auteur (transmise par MM. Jacques Nasielski et Pierre Résibois qui, bien que non-cossi­gna­taires, affirment être à l’origine de ce travail) que nous pouvons enfin le rendre dispo­nible à la commu­nauté inter­na­tio­nale.

Ce papier s’inscrit brillam­ment dans la tradition des études scien­ti­fiques à la fois révo­lu­tion­naires (au sens Popérien du terme) et ignorées ou contes­tées :

  • Galilei, Galileo. « Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo », 632 ;
  • Asimov, Isaac. « The Endo­chronic Proper­ties of Resu­bli­mated Thio­ti­mo­line », 1948 ;
  • Gardner, Martin. « e^(pi sqrt(163)) is an integer » in Scien­tific American April 1975, p. 112
  • Sokal, Alan, « Trans­gres­sing the Boun­da­ries: Towards a Trans­for­ma­tive Herme­neu­tics of Quantum Gravity », Social Text 46/47, printemps/été 1996, p. 217–252.

Chacune des contri­bu­tions histo­riques illustre de façon lumineuse l’ingrate trajec­toire bergéenne des grandes décou­vertes :

  1. Tout le monde prend la chose pour un canular ;
  2. Une fois les faits établis, on leur conteste toute utilité ;
  3. Une fois le glis­se­ment de paradigme opéré, tout le monde s’accorde à dire : « Mais avec quoi venez-vous, on sait ça depuis longtemps ! »

Bien que publiée à l’Université Libre de Bruxelles (ULB) en 1959, le papier de D. Contraire en est toujours au deuxième stade de cette évolution.

Pourtant, sa présente publi­ca­tion quelques semaines après l’attribution du dernier Prix Nobel de physique n’est pas une coïn­ci­dence. En effet, si les conclu­sions de Désiré Contraire restent en phase avec les plus récentes avancées dans l’étude des modes de vibra­tions longi­tu­di­nales du groupe carbonyle, elle le sont aussi avec les expé­riences ATLAS et CMS menées par le CERN et dont les conclu­sions ont validé les hypo­thèses que Higgs, Englert et Brout rédi­gèrent suite à la lecture du travail que nous avons enfin l’honneur de présenter ici :

Intro­duc­tion au 4e Principe de la ther­mo­dy­na­mique [pdf]

avk

Pourquoi mourir ?

A priori, la mort est la seule expé­rience qui nous semble inéluc­table : quelle que soit notre condition, aussi prudent que soit notre parcours, notre vie est limitée dans le temps.

Pourquoi meurt-on ?

Les méca­nismes de la sélection naturelle qui ont permis l’apparition de l’espèce humaine reposent en grande partie sur le phénomène de la mort : il faut bien que les anciennes géné­ra­tions dispa­raissent si on veut que les nouvelles s’imposent. Et les décès purement acci­den­tels ne suffisent pas. Le fait de limiter natu­rel­le­ment la durée de vie cellu­laire (apoptose) est un facteur de pression sélective qui accélère la dynamique de l’évolution et, par consé­quent, la renforce.

Télomères (en blanc)

Concrè­te­ment, l’apoptose est liée à la dégra­da­tion des télomères, ces bouchons terminaux des chro­mo­somes qui tiennent fonc­tion­nel­le­ment du petit cylindre de plastique à la fin des lacets de chaus­sures. Ces struc­tures sont synthé­ti­sées par une enzyme, la télo­mé­rase, lors du processus de répli­ca­tion de l’ADN. Si la télo­mé­rase est très active durant la période embryo­lo­gique et foetale, elle ne s’exprime plus guère après que dans les cellules germi­nales et dans certaines cellules cancé­reuses.

Les cellules soma­tiques, dépour­vues tota­le­ment ou presque de cette enzyme après la naissance, se divisent dès lors privées de la pleine protec­tion des télomères qui dispa­raissent après une cinquan­taine de divisions. Les chro­mo­somes subissent par consé­quent les mitoses ulté­rieures avec des dommages (alté­ra­tion de l’information, fusion de deux chro­mo­somes…) empêchant de nouvelles divisions et menant à la mort cellu­laire et au vieillis­se­ment de l’organisme.

Comme l’explique Richard Dawkins 1 : « …/ les gènes qui réus­sissent auront tendance à retarder la mort de leurs machines à survie, au moins jusqu’à ce qu’elles ne puissent plus se repro­duire. (…) il est évident qu’un gène létal qui fera effet à retar­de­ment sera plus stable dans le pool génique qu’un autre qui fera effet tout de suite. (…) Ainsi, selon cette théorie, la sénilité n’est que le sous-produit de l’accumulation dans le pool génique de gènes létaux et de gènes semi-létaux à effet retard, qui ont réussi à passer à travers les mailles du filet de la sélection naturelle simple­ment parce qu’ils ne font sentir leurs effets que très tard. »

Les récentes simu­la­tions infor­ma­tiques d’André C. R. Martins 2 mettent en présence des popu­la­tions d’organismes immortels avec des compé­ti­teurs mortels. Elles démontrent clai­re­ment que « When condi­tions change, a senescent species can drive immortal compe­ti­tors to extinc­tion. This counter-intuitive result arises from the pruning caused by the death of elder indi­vi­duals. When there is change and mutation, each gene­ra­tion is slightly better adapted to the new condi­tions, but some older indi­vi­duals survive by chance. Senes­cence can eliminate those from the genetic pool. Even though indi­vi­dual selection forces can sometimes win over group selection ones, it is not exactly the indi­vi­dual that is selected but its lineage. While senes­cence damages the indi­vi­duals and has an evolu­tio­nary cost, it has a benefit of its own. It allows each lineage to adapt faster to changing condi­tions. We age because the world changes. »

Évolution des simu­la­tions d’André C. R. Martins

Il y a pourtant des immortels

Par « immortels », je ne parle pas ici des orga­nismes dotés de méca­nismes de préser­va­tion qui leur confèrent une grande longévité tels certains tardi­grades3, mais bien d’organismes dont la seule façon de mourir est de succomber à un accident, une maladie ou une prédation. Bref il existe des orga­nismes qui ne meurent pas « de mort naturelle » pour adopter cette étrange expres­sion.

La sexualité, qui brasse le matériel génétique des individus d’une même espèce, n’est pas le seul mode de repro­duc­tion. La plupart des orga­nismes se repro­duisent par scis­si­pa­rité. Dans ce cas, l’avantage sélectif que la mort confère aux espèces sexuées, cet avantage semble nettement moins important, voire absent. De fait, à l’instar des cellules germi­nales des pluri­cel­lu­laires, de nombreux unicel­lu­laires ne sont en effet pas soumis à la pression sélective d’une mort programmée et jouissent d’une immor­ta­lité théorique.

Tur­ri­topsis nutri­cula

Étran­ge­ment, ils ne sont pas seuls à être exemptés d’apoptose et certains orga­nismes au cycle de vie complexe, prétendent aussi à l’immortalité. C’est le cas de la méduse Turri­topsis nutricula qui peut — en réponse à des condi­tions diffi­ciles — retourner à l’état de polype, lequel a la possi­bi­lité de se multi­plier avant de reprendre un état de méduse.4

Certains vers plats (planaires) consti­tuent un autre exemple inté­res­sant car certains sont dotés comme nous d’une sexualité tandis que les autres se repro­dui­sant par scis­si­pa­rité. Or, les deux types de planaires sont également capables de se régénérer indé­fi­ni­ment en recons­ti­tuant les tissus néces­saires. Et ce sans que l’on observe de diffé­rence génétique entre les tissus originels et les tissus régénérés. Chez ces planaires, l’activité de la télo­mé­rase, protec­trice des télomères, reste constante et leur garantit une éternelle jeunesse. 5

Bref, de nombreux exemples naturels existent qui prouvent que la mort n’est pas un mécanisme inéluc­table.

Mais qu’est-ce qui nous ennuie dans la mort ?

Toutes les religions affirmant de pair l’existence d’un Dieu et la survie de l’esprit confirment ceci : ce qui nous ennuie vraiment dans la mort, ce n’est pas tant la fin de la vie que la fin de l’esprit.

Bien sûr, une autre chose nous ennuie aussi mais elle se produit avant la mort : c’est la vieillesse. « Mourir cela n’est rien. Mais vieillir… » C’est que, nous l’avons vu, la vieillesse n’est rien d’autre que l’accumulation de petites morts cellu­laires avec tout ce que cela entraîne comme maladies, dysfonc­tion­ne­ments, douleurs et handicaps.

Dès lors, le vieux rêve d’immortalité peut prendre deux direc­tions. La première est biolo­gique mais semble semée d’embûches. En effet, le phénomène d’apoptose qui condamne nos cellules est — par le même mécanisme — notre meilleure protec­tion contre le cancer. D’autres pistes existent toutefois comme celle des cellules souches qui vient d’enregistrer des résultats inté­res­sants. 6

La seconde direction est infor­ma­tique. Elle consiste à sauver l’esprit avant que la dégra­da­tion biolo­gique de l’individu ne l’atteigne…

Projets d’immortalité

Si les rêves d’immortalité ont prix corps dans de nombreux mythes et romans, peu de projets de recherche publiques y ont été consacrés. Toutefois, l’idée que nous puissions disposer de copies parfaites de l’information contenue dans nos cerveaux n’est ni neuve ni extra­or­di­naire. L’hypothèse de l’IA forte 7 gagne en crédi­bi­lité chaque jour, permet­tant de penser que l’expression de cette infor­ma­tion ne sera pas une pâle copie de nos souvenirs mais bien nous-mêmes avec nos émotions, aspi­ra­tions et tout ce qui fait que ce que nous sommes.

Un projet initié par un milliar­daire russe, Dmitry Itskov, constitue un premier pas dans cette direction : le 2045 Avatar Project. Un objectif est de trans­planter un cerveau humain dans un robot humanoïde d’ici une dizaine d’années ans. Une étape ulté­rieure sera de remplacer le cerveau biolo­gique par un cerveau arti­fi­ciel. 8

Étapes du 2045 Avatar Project

Je ne sais si ce projet parti­cu­lier dispose de toutes les garanties voulues pour mener pareille entre­prise à bien. En revanche, je ne doute guère que nous sommes à un carrefour où convergent deux courants impor­tants. Tout d’abord, une accé­lé­ra­tion foudroyante de notre compré­hen­sion des processus de l’esprit et des tech­no­lo­gies qui y sont liées de près ou de loin. Enfin, une priva­ti­sa­tion de plus en plus efficace de recherches autrefois réservées à de lourdes admi­nis­tra­tions telles que la NASA. Cette conver­gence confère à l’intelligence humaine un bras de levier excep­tionnel capable de soulever des obstacles qui nous étaient apparus comme immuables.

Bien sûr, cette mutation sera la plus impor­tante de toutes celles que l’humanité ait vécues. Du fait des facilités d’interfaçage des individus numérisés, d’autoreprogrammabilité et de repro­duc­ti­bi­lité, la notion même d’individualité perdra vite toute signi­fi­ca­tion.

Face à un tel chan­ge­ment, toute tentative de prévision semble absurde… si ce n’est celle qu’Haldane fit il y a plus d’un siècle : « Ce qui ne fut pas sera, et personne n’est à l’abri. »


  1. Dawkins, Richard. Le gène égoïste. [Nouv. éd.]. ed. Paris: O. Jacob, 2003. p 66. 
  2. Martins ACR (2011) Change and Aging Senes­cence as an Adap­ta­tion. PLoS ONE 6(9): e24328. doi:10.1371/journal.pone.0024328 
  3. Certains tardi­grades peuvent ralentir leur méta­bo­lisme de telle manière qu’il semble tota­le­ment à l’arrêt (cryp­to­biose). 
  4. Piraino, S.; Boero, F.; Aeschbach, B.; Schmid, V. (1996). «Reversing the Life Cycle: Medusae Trans­for­ming into Polyps and Cell Trans­dif­fe­ren­tia­tion in Turri­topsis nutricula (Cnidaria, Hydrozoa)». The Biolo­gical Bulletin (Biolo­gical Bulletin, Vol. 190, No. 3) 190 (3): 302–312. 
  5. Thomas C. J. Tan, Ruman Rahman, Farah Jaber-Hijazi, Daniel A. Felix, Chen Chen, Edward J. Louis, and Aziz Aboobaker. Telomere main­te­nance and telo­me­rase activity are diffe­ren­tially regulated in asexual and sexual worms. PNAS 2012 : 1118885109v1-201118885. 
  6. Inhi­bi­tion of activated pericen­tro­meric SINE/Alu repeat trans­crip­tion in senescent human adult stem cells reins­tates self-renewal. Cell Cycle, Volume 10, Issue 17, September 1, 2011. 
  7. Selon la thèse de l’Intelligence Arti­fi­cielle forte, il est possible de construire une machine consciente d’elle-même et disposant de senti­ments. (Étant entendu que les termes « conscient » et « senti­ments » sont définis de la même façon que pour un être humain.) 
  8. http://​2045​.com/ 

L’inconfortable posture NOMA

Du respect

Le respect est une valeur que la plupart des civi­li­sa­tions, des religions et des mouve­ments philo­so­phique tiennent en haute estime. Elle implique que l’on accepte qu’une personne pense diffé­rem­ment, ce qui est très bien car cela permet d’éviter des conflits bien coûteux.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul avantage puisque la personne qui en fait montre se hisse au-dessus de possibles querelles, affirmant par là une compré­hen­sion et donc une intel­li­gence qui ne sont pas données à tout le monde. Être respec­tueux est donc double­ment grati­fiant.

Sur le plan religieux par exemple, les croyants entre­te­nant commerce spirituel avec d’autres confes­sions sont tenus pour plus éclairés que ceux-là qui se battent, à Jérusalem, Belfast ou dans les Balkans pour faire prévaloir leur inter­pré­ta­tion de tel texte considéré comme sacré. Qui n’a pas été ému par ces images de Juifs et de Musulmans frater­ni­sant sur un champ de ruines ou dans un film de Gérard Oury ?

Je me souviens d’un raison­ne­ment falla­cieux véhiculé par des auto­col­lants que l’industrie ciga­ret­tière avait distri­bués lorsque les poli­tiques s’interrogeaient sur la perti­nence d’interdire le tabac dans les restau­rants : « Fumeur ou pas, restons courtois. » Cette phrase est falla­cieuse en ce sens qu’elle ignore l’une des prémisses du débat sur la tabagie dans les lieux publics : le fait d’enfumer ses voisins de table est un manque de cour­toisie.

Un autre raison­ne­ment falla­cieux consiste à assimiler une chose à une autre. Par exemple, à assimiler les personnes à leurs idées, on en vient à consi­dérer que ce sont les idées qu’il convient de respecter avant les hommes. La notion de blasphème n’est rien d’autre. Et le respect des idées, c’est l’exact opposé de la démarche scien­ti­fique qui recherche la confron­ta­tion (la fameuse réfu­ta­bi­lité poper­rienne).

L’eau dans le vin

Quiconque a déjà mis de l’eau dans son vin sait perti­nem­ment qu’il n’a réussit qu’à gâcher chacun des deux breuvages. Pourtant, c’est bel et bien ce que cherchent à faire de nombreux scien­ti­fiques athées confrontés à des inter­lo­cu­teurs croyants. Prenons l’exemple du catho­li­cisme. Un catho­lique se distingue prin­ci­pa­le­ment d’un chrétien par le fait qu’il accepte certains dogmes comme l’Assomp­tion de la Vierge (qui implique que celle-ci soit montée au ciel corps et âme) ou la trans­sub­stan­tia­tion (qui implique une trans­mu­ta­tion réelle, non symbo­lique, du vin en sang et de l’hostie en chair).

Un scien­ti­fique athée ne peut (comme scien­ti­fique) ni ne veut (comme athée) accepter l’idée que le vin se change systé­ma­ti­que­ment en sang à chaque rituel eucha­ris­tique. Pourtant, alors qu’il n’hésitera pas à donner son avis sur le réchauf­fe­ment clima­tique, sur la vie extra­ter­restre, sur l’intelligence arti­fi­cielle ou sur les neutrinos supra­lu­mi­niques, il se censurera s’il est question de la montée de la Vierge ou de la survi­vance d’une âme après la mort. Sans doute sous le couvert que ne pas respecter des idées qui sont aussi ancrées dans l’identité d’un homme, c’est aussi manquer de respect à cet homme.

NOMA

L’avancée des sciences de l’évolution et des neuros­ciences depuis les années 80 ont exacerbé ce type de confusion à tel point que certains cher­cheurs améri­cains, par ailleurs croyants, ont proposé un étrange modèle qui semble se popu­la­riser dans de nombreuses sphères acadé­miques.

Dans Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life1, Stephen Jay Gould affirme que « la science et la religion ne se regardent pas de travers mais s’entrelacent dans des figures complexes qui s’offrent des simi­li­tudes croisée à chaque échelle fractale. » Bref, pour le respec­table paléon­to­logue, science et religion ne sont pas en concur­rence mais bien dans des rapports de complé­men­ta­rité et d’homologie. Il appelle donc religieux et scien­ti­fiques de bonne volonté à consi­dérer ce qui lui apparaît comme une évidence et à avancer main dans la main dans cette posture diplo­ma­tique désormais connue sous l’étiquette de Non-over­lap­ping magis­teria (NOMA) ou d’accommodationisme.

Bien sûr, Gould peut mettre en doute certains dogmes catho­liques mais il reste selon lui des éléments tels que l’âme qu’il considère à la fois exister et être en dehors du magistère de la science : « Moreover, while I cannot perso­nally accept the Catholic view of souls, I surely honor the meta­pho­rical value of such a concept both for grounding moral discus­sion and for expres­sing what we most value about human poten­tia­lity: our decency, care, and all the ethical and intel­lec­tual struggles that the evolution of conscious­ness imposed upon us. »2

Le NOMA reçut un crédit inespéré quand, en 1999, la National Academy of Sciences déclara que « Scien­tists, like many others, are touched with awe at the order and complexity of nature. Indeed, many scien­tists are deeply religious. But science and religion occupy two separate realms of human expe­rience. Demanding that they be combined detracts from the glory of each. »3 C’est beau comme du Walt Disney.

Tel est donc le partage des braves demandé par le NOMA : la science garde l’empirisme et la modé­li­sa­tion du monde matériel ; la religion se voit attribuer les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux et la morale surna­tu­relle.

… ou plutôt OMA

Quelques éléments devraient toutefois être consi­dérés par les scien­ti­fiques séduits par le visage avenant de NOMA.

  1. Les religions ont des causes et des effets qui sont notamment histo­riques, écono­miques et psycho­lo­giques. La démarche scien­ti­fique cesser d’étudier l’histoire, de dresser des modèles écono­miques et se détourner de la biochimie du cerveau ? Une réponse positive marque­rait un recul par rapport aux acquis des Lumières. Une réponse négative ne satisfera pas de nombreux croyants. Il y a over­lap­ping.
  2. Les religions reposent chacune sur un corpus de récits qui sont scien­ti­fiques de nature : miracles, sacre­ments, prières et autres événe­ments surna­tu­rels qui ont pour prin­ci­pale carac­té­ris­tique d’être réels, mesu­rables et en contra­dic­tion avec les principes de la science en vigueur. Les plus hauts digni­taires religieux ne semblent guère prêts à déclarer que tout ceci n’est que méta­phores et symboles. Ici encore, il y a over­lap­ping.
  3. Pourquoi la religion serait-elle le seul objet que la science ne pourrait pas étudier, critiquer et aborder ration­nel­le­ment ? Si l’objet religieux trans­cende le monde naturel, une étude maté­ria­liste ne pourrait en aucun cas lui nuire. Après tout, étudier le phénomène amoureux ne nuit guère aux senti­ments. L’over­lap­ping ne devrait pas gèner la foi.
  4. NOMA présup­pose que le monde n’est pas tota­le­ment rationnel, puisque les ques­tion­ne­ments fonda­men­taux n’y sont pas objets de démarche empirique. C’est là un postulat qui semble taillé pour les religions et qui, dès lors, ne pourra jamais être réfuté. Le NOMA se verrouille de lui même, ce qui le rend encore un peu moins sympa­thique. Ce verrouillage est un over­lap­ping.
  5. La démarche scien­ti­fique repose sur le critère de réfu­ta­bi­lité, lequel ne doit être en rien limité. Si j’énonce que « La Lune est en fromage blanc », tout le monde est en droit de tenter de réfuter cet exposé sans aucune restric­tion. Je pourrai à mon tour essayer de réfuter ces réfu­ta­tions. Cette dynamique contra­dic­toire s’enrichira d’observations, expé­ri­men­ta­tions et modé­li­sa­tions qui renfor­ce­ront l’une ou l’autre thèse. Mais si l’on s’interdit de toucher à certains objets de notre monde, on pourra parfois se trouver en face d’énoncés qui ne pourront plus être réfutés. Et petit à petit, le domaine scien­ti­fique s’effilochera au détriment du magistère religieux. Nouvel over­lap­ping.
  6. À l’image de l’Intel­li­gent Design qui n’est autre que du créa­tion­nisme outra­geu­se­ment maquillé, NOMA semble bien être une version moderne de cette vieille histoire où l’on pouvait goûter de tous les fruits du jardin sauf d’un seul: celui de la connais­sance.

Le propre de la démarche scien­ti­fique est – quand elle n’est pas dévoyée – d’accepter tout énoncé qui se prête à la réfu­ta­tion. C’est un système ouvert. Le propre d’un système religieux – quand il n’est pas dévoyé –, c’est de reposer sur des récits qui ne sont pas réfu­tables.

C’est un vieux débat de savoir si les démo­cra­ties doivent accepter en leur sein des partis qui veulent sa mort. De nombreux dicta­teurs sont venus ainsi au pouvoir, démo­cra­ti­que­ment élus, pour voter l’abolition de la démo­cratie. Person­nel­le­ment, je pense ce risque accep­table, du moins dans des sociétés disposant d’un certain niveau d’éducation et de canaux d’informations contra­dic­toires. Même si le risque est réel, c’est accep­table car les partis démo­cra­tiques pourront combattre leurs adver­saires à armes égales. Ce serait en revanche inac­cep­table si ces partis étaient protégés par une clause de non-agression.

Croyants et scien­ti­fiques doivent convenir – peu importe que ce soit pour des raisons distinctes – que le monde est unique et cohérent. Y construire un mur de Berlin tel que le NOMA est une insulte à l’intelligence et, m’ont confié des amis croyants, à la foi.

Le respect des hommes et des femmes est le ciment d’une civi­li­sa­tion ouverte.
Le respect des idées est le terreau du dogma­tisme.

Et si vous n’êtes pas d’accord, bienvenue !

avk

Références

Wikipedia


  1. Gould, Stephen Jay (2002). Rocks of Ages: Science and Religion in the Fullness of Life. New York: Ballan­tine Books. ISBN 034545040X
  2. Gould, Stephen Jay (1997). «Nono­ver­lap­ping Magis­teria.» Natural History 106 (March): 16–22. 
  3. Steering Committee on Science and Crea­tio­nism (1999). «Science and Crea­tio­nism: A View from the National Academy of Sciences». NAS Press. Retrieved 2007-11-16. 

Climat: que croire?

Beaucoup de gens pensent que le climat est un des problèmes majeurs de notre époque. C’est faux, parce que le climat est d’abord une formi­dable ressource naturelle. C’est grâce aux ressources du climat que les plantes poussent (chaleur, rayon­ne­ment, eau) et nous nourissent. C’est aussi grâce au climat que tournent les éoliennes et que l’eau sévapore et s’accumule dans les barrages.

«J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc. Il avait fait alors une grande démons­tra­tion de sa décou­verte à un Congrès Inter­na­tional d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça. Heureu­se­ment pour la répu­ta­tion de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démons­tra­tion en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis.» Antoine de Saint Exupéry, Le petit prince. illus­tra­tions extraites de http://​www​.thought​for​theday​.com​.au/​i​m​a​g​e​s​/​T​h​e​_​l​i​t​t​l​e​_​p​r​i​nce_II.pdf

Le climat est la seule ressource naturelle dont nous ne verrons pas la fin, qui ne s’épuisera pas tant que la terre sera terre et que le soleil restera soleil. Mais le climat change, et le chan­ge­ment du climat est perçu comme un risque majeur à cause de son impor­tance pour de très nombreuses activités humaines. Le climat est changeant (variable) par nature, et nous accé­lé­rons sa varia­bi­lité par nos activités, surtout indus­trielles et agricoles (trans­ports, produc­tion d’energie, utili­sa­tion d’engrais, défri­che­ments etc).

Il se fait que nous, êtres humains, craignons le chan­ge­ment. Nous pensons que le chan­ge­ment est néces­sai­re­ment négatif et nous avons une peur irrai­sonnée de ce qui n’est pas entiè­re­ment prévi­sible. Il faut relire Eric Hoffer (1976), un philo­sophe-docker New-Yorkais qui a analysé les racines de notre phobie du chan­ge­ment et les compor­te­ments que nous adoptons quand nous sommes en état d’incertitude.

Je pense que notre réaction face au chan­ge­ment clima­tique est souvent, elle aussi, irra­tion­nelle, et très mal informée. Mais nous avons une excuse: nous faisons confiance à ceux qui savent. Qui sont-ils, ceux qui savent? Avant tout le GIEC (Groupe d’experts inter­gou­ver­ne­mental sur l’évolution du climat), mieux connu sous son sigle anglais IPCC. Le GIEC est un groupe d’experts à la structure très hiéra­chisée établi en 1988 par l’Orga­ni­sa­tion Météo­ro­lo­gique Mondiale et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Depuis 1988, le bébé a grandi, il a pris de l’assurance et de l’arrogance; il nous prédit désastres, misère, famines et autres points de non retour.

Beaucoup de clima­to­logues, autrement gens sensés et placides, ont pris goût au pouvoir. Ils ont érigé leur fond de commerce en dogme; ils détiennent doré­va­vant la vérité et persé­cutent toutes les déviances… J’ai publié ailleurs des notes dans ce sens, sur le mode humo­ris­tique (par exemple ici). Il se fait que les rapports pério­diques d’IPCC, qui sont consi­dérés avec une révérence quasi reli­gieuse, ne sont pas exempts d’erreurs. On y affirme, par exemple, que certains pays africains verront leur produc­tion agricole diminuer de moitié d’ici 2020. Tout qui a un minimum de connais­sance de l’agriculture et du climat perçoit immé­dia­te­ment qu’il s’agit là d’une invrai­sem­blance profonde. J’ai examiné ce point précis de près (d’abord sur le site web de la FAO et ensuite ici) pour montrer comment, d’erreurs de traduc­tion en synthèses de raccourcis de résumés ces incon­gruités peuvent prendre naissance.

L’auteur de ce billet a passé les trente-cinq dernières années a étudier les inter­ac­tions entre climate et agri­cul­ture. Non pas dans une optique théorique mais pratique, en aidant nombre de pays à prévoir leurs récoltes. Je suis catas­trophé (on me passera l’expression) de lire que notre futur serait fait de désastres liés au climat. Actuel­le­ment, les facteurs extrêmes atmo­sphé­riques sont certes spec­ta­cu­laires, mais leur impact est insi­gni­fiant, notamment sur la produc­tion agricole. Par contre, les impacts de toutes les micro-défi­ciences chro­niques du climat (poches de séche­resse, grêle, insectes favorisés par les condi­tions clima­tiques etc) conduisent à des pertes bien plus impor­tantes et pour la plupart invi­sibles.

Il y a ensuite le fait que les projec­tions d’impact font interagir un climat futur (incertain) avec toutes nos activités futures (dont nos systèmes de produc­tion agricole) qui sont encore plus incer­taines. La vérité, c’est que nous sommes dans un flou profond, et ce n’est pas le nombre de publi­ca­tions qui y changera grand chose.

Pas plus tard qu’il y a quelques jours (24 novembre 2011), un réexamen des donnés clima­tiques anciennes par Schmittner et al. semble indiquer que, peut-être, nous avons surestimé la force du lien entre gaz carbo­nique et tempé­ra­ture de l’atmosphère. La nouvelle a bien entendu été reprise par la presse internet populaire, par exemple Science Daily qui annonce Climate Sensi­ti­vity to Carbon Dioxide More Limited Than Extreme Projec­tions, Research Shows. En deux mots: les augmen­ta­tions de tempé­ra­ture projetées seraient exces­sives, ce qui réduirait aussi l’augmentaton du niveau de la mer (effet dû surtout à la dila­ta­tion thermique de l’eau). Voilà qui décevrait les catas­tro­phistes! J’attends avec impa­tience les réactions!

En attendant, j’ai écrit le petit texte ci-dessous pour expliquer mon point de vue! J’hésite à l’appeler un credo clima­tique, parce que je sais ce que credo a de dogma­tique… Je l’appellerai donc

Exercice de style en forme de credo clima­tique

Je crois au climat qui change
qui a toujours changé et conti­nuera a changer
depuis que les saisons ne sont plus ce qu’elles étaient
que les volcans crachent pous­sières et CO2
que la constante solaire n’arrête pas de varier
que les océans et l’atmopshère inter­agissent
que l’astronomie existe et que Milan­kovic est son prophète
Je crois aussi que l’homme inten­sifie et accélère le chan­ge­ment
par ses émissions de gaz à effet de serre
sa myopie intel­lec­tuelle
son appât du gain
et le mépris pour ses enfants
Je crois que les impacts du climat – comme tous les impacts -
sont et resteront le produit de deux facteurs inégaux
les carac­té­ris­tiques du climat et la vulné­ra­bi­lité de notre société
dont la concen­tra­tion géogra­phique de nos activités
leur loca­li­sa­tion
la destruc­tion des milieux naturels en surface et en nombre
et tous nos oeufs dans les mêmes paniers
ener­gé­tique
alimen­taire
et politique
J’ai confiance en notre fabuleuse faculté d’adaptation en tant qu’espèce
Je crois que nous saurons nourrir ceux que nous serons capables de procréer
qu’il y aura des ruptures
que nous appren­drons la leçon
et qu’ensuite nous repar­ti­rons
Je ne crois pas au catas­tro­phisme clima­tique
Je n’accepte pas le principe d’autorité et par consé­quent
je ne crois pas en l’infaillibilité du GIEC
qui est trop souvent
oppor­tu­niste
dogma­tique
incom­pé­tent
auto­ri­taire
partial
animé de moti­va­tions poli­tiques
et ridicule quand il pratique la science par consensus
Je ne crois pas qu’il soit juste de mépriser les incroyants
les agnos­tiques comme les athées mission­naires
même s’ils sont
ignorants
inté­ressés
créa­tion­nistes
ou produc­teurs de pétrole
Car il vrai que
nous sommes tous à l’image de notre temps
même les génies:
Kepler faisait des horo­scopes très demandés
Newton voulait trans­former en or les métaux vulgaires
Chasles a collec­tionné des auto­graphes en français de
Jules César
Aristote
Cléopatre
et Alexandre le Grand
le British Museum a acheté les faux manus­crits d’Islam Akhun, un anal­pha­bète
les traduc­tions de l’étrusque abondent
et Teilhard de Chardin a eu son heure de gloire
Car il est vrai que les saintes écritures ont accueilli in illo tempore
decons­truc­ting point access
elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium
trans­for­ma­tive herme­neu­tics of quantum gravity
et human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE
Tant il est vrai que
peu de certi­tudes sont absolues, si ce n’est dans la foi
la vérité évolue au gré du temps et même des modes
ce qui est accepté aujourd’hui
sera faux, ou moins faux, demain
tant de grands scien­ti­fiques d’aujourd’hui
seront oubliés dès demain
et plus d’un tacheron obscur ressus­ci­tera
Car en vérité
notre espace et nos ressources sont limités
notre évolution tech­no­lo­gique est plus rapide
que celle de nos vieux gènes
le climat est notre seule ressource inépui­sable
il conti­nuera d’exister et de changer
avec ou sans ce fou d’homo sapiens
la crédulité des foules
le GIEC
et les menées de ses grands prêtres
la mani­pu­la­tion de nos peurs
notre manque de confiance en l’avenir
et la mort de Dieu
Amen

 

Remer­cie­ments

Je tiens à remercier Jacques du Guerny pour ses commen­taires critiques sur l’exercice de style.

Notes

Pour «Kepler faisait des horo­scopes très demandés» voir Connor, 2005.

Pour «Decons­truc­ting point access» voir Phillips & Kent, 2009; «Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of deuterium», voir Flei­sch­mann et al., 1989 ; «Trans­for­ma­tive her­me­neu­tics of quantum gravity», voir Sokal, 1996; «Human baso­phil degra­nu­la­tion trig­gered by very dilute anti­serum against IgE», voir Dayenas et al. 1988. Il s’agit, dans l’ordre, d’un canular, de la publi­ca­tion qui a lancé le débat et la contro­verse sur la fusion froide, d’un autre canular et de l’article sur la «mémoire de l’eau». Voir wikipedia pour les détails. Tous ces articles ont été acceptés par des revues qui ont pignon sur rue, voire des revues pres­ti­gieuses. Ils montrent que la science est fragile, et procède souvent par tâtons. Pour les articles de Flei­sch­mann et celui de Dayenas, le débat n’est certai­ne­ment pas clos.

Réfé­rences

Connor, J.A. 2005. Kepler’s Witch. Harper-Collins eBooks. Kindle Edition. Loc. 978–80: Astrology was for the seven­teenth century what economics is for the twenty-first. Astrology tried to form predic­tions about an uncertain future based on strict mathe­ma­tical calcu­la­tion, just as economics does with the laws of the market. Both are wrong about as often as they are right. Loc. 986–94: Because his love for puzzles and acrostics had started when he was a child, Kepler was parti­cu­larly good at reading signs. He soon learned, however, that being a good astro­loger required more than just math skills. One student, Rebstock, a fellow with a red face and beer breath, accosted Kepler in the hallway and demanded a horoscope. Kepler reluc­tantly agreed and, after obtaining the man’s birth date, set to calcu­la­ting his chart. What Kepler learned that day, however, is how dangerous it is to read all the signs. Rebstock’s noisy drinking habits had to be taken into account, so Kepler predicted that the fellow would one day become a drunk, which wasn’t much of a stretch. The stars tell all, but so does beer breath. Rebstock didn’t like the report and forced his way into Kepler’s room, where the two duked it out. The next day, Kepler asked Mästlin for advice. What should he do? If he was going to be an astro­loger, he had to read all the available signs, and that included a beer breath, because the stars were so often hard to read. Sometimes his predic­tions worked and sometimes they didn’t, so what could he do to make them more secure? Mästlin told him to just predict disaster. That would be bound to come true sooner or later. Loc 1334–38: In 1595, partly from his calcu­la­tions and partly from his common­sense reading of the times, Kepler made three predic­tions: one, a terrible winter, with bitter cold weather that would damage fruit trees and cause hardship all around; two, an attack by the Turks from the south; and three, a peasant uprising. All three came true. That winter was so bad, they said, that anytime a shepherd in the mountains blew his nose, it would pop off.9 The Turks did attack, which wasn’t all that surpri­sing, and there was a peasant revolt, again, not all that surpri­sing. Suddenly, Kepler was a celebrity.

Dayenas, E., F.Beauvais, J.Amara, M.Oberbaum, B.Robinzon, A.Miadonna, A. Tedeschi, B.Pomeranz, P.Fortner, P.Belon, J.Sainte-Laudy, B.Poitevin & J.Benveniste. 1988. Human basophil degra­nu­la­tion triggered by very dilute antiserum against IgE. Nature, 333:816–818. Avec une Editorial reser­va­tion en fin d’article: Readers of this article may share the incre­du­lity of the many referees who have commented on several versions of it during the past several months. The essence of the result is that an aqueous solution of an antibody retains its ability to evoke a biolo­gical response even when diluted to such an extent that there is a negli­gible chance of there being a single molecule in any sample. There is rfo physical basis for such an activity. With the kind colla­bo­ra­tion of Professor Benve­niste, Nature has therefore arranged for inde­pendent inves­ti­ga­tors to observe repe­ti­tions of the expe­ri­ments. A report of this inves­ti­ga­tion will appear shortly.

de Saint-Exupéry, A. 1943. Le petit prince, Gallimard.

Flei­sch­mann, M., S. Pons & M. Hawkins. 1989. Elec­tro­che­mi­cally induced nuclear fusion of Deuterium. J. Elec­troanal. Chem. 261:301–308. L’article original avait omis le troisième auteur, qui a ensuite été ajouté, avec les excuses de Flei­sch­mann et Pons, dans une liste d’errata.

Hoffer, E. 1963. The ordeal of change. New York: Harper and Row. 136 pp. Très nombreuses réim­pres­sions.

Phillips, D. & A.Kent. 2009. Decons­truc­ting Access Points. Accepted for publi­ca­tion in the peer reviwed The Open Infor­ma­tion Science Journal (TOISCIJ). Plus de détails ici: http://​scho​lar​ly​kit​chen​.sspnet​.org/​?​s​=​phrenology 47: 217–252.

Schmittner, A., N.M.Urban,  J.D. Shakun, N.M. Mahowald, P.U. Clark, P. J. Bartlein, A. C. Mix,  A.Rosell-Melé. 2011. Climate Sensi­ti­vity Estimated from Tempe­ra­ture Recons­truc­tions of the Last Glacial Maximum. Scien­cex­press, 4 pp.+ 3 figs. http://​www​.scien​cemag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​e​a​r​l​y​/​2​0​1​1​/​1​1​/​2​2​/​s​c​i​e​n​ce.1203513

Sokal, A.D. 1996. Trans­gres­sing the Boun­da­ries: Towards a Trans­for­ma­tive Herme­neu­tics of Quantum Gravity. Social Text, 46/

 

Pseudo-ethnicité et néo-dogmatisme

Une contro­verse inté­res­sante s’est déve­loppée ces derniers jours dans le petit monde de l’anthropologie. Au départ, un article sur le site web de Natu­re­News présente une étude génétique des popu­la­tions descen­dant des Tainos, autoch­tones des Caraïbes à l´époque de Chris­tophe Colomb, en indiquant que ces Tainos n’existent plus. Or, beaucoup de personnes se consi­dèrent, à tort ou à raison, comme Tainos, d’où la contro­verse qui a rapi­de­ment débordé le cadre scien­ti­fique.

Breaking the Law of Averages

En cette époque où même le climat a peur de changer, tant il est surveillé de près par les ortho­doxes (pour la dernière affaire en date, cliquez ici, ou ici, ou ici), où certains neutrinos se mêlent d’arriver au Gran Sasso avec 60 ns (nano­se­condes) d’avance, on n’est jamais trop prudent: Nature a fait the right thing et s’est excusé: This article origi­nally stated that the Taíno were extinct, which is incorrect. Nature apolo­gizes for the offence caused, and has corrected the text to better explain the research project described.

Evidem­ment, qu’est-ce qu’un peuple? A priori, je suis, moi même un Trévire (Celte) du haplo­groupe R1b1a2a1a1b3 dont l’origine se trouve autour de la Suisse/Tyrol/Italie du Nord et qui est habi­tuel­le­ment associé à la culture de La Tène-Hallstatt… bien qu’on trouve un ilot solitaire de  R1b1a2a1a1b3 au Bash­kor­tostan, allez savoir pourquoi! Je peux donc déclarer que je suis Celte de chez Celte, mais ça n’engage évidem­ment que moi!

Etre Taino est assu­ré­ment une autre paire de manches. Une personne qui se déclare Taino écrit quelque part que la Tainicité (comme la judaïcité!) se transmet par les femmes. Faisons le Gedan­ke­nex­pe­riment suivant: prenons une Taino «pure»  en 1492; elle-même et ses descen­dantes ne procréent qu’avec des non Tainos. Qui voyons-nous en 2011? Je ne sais pas au juste quels sont les traits typiques des «vrais» Tainos, mais il est probable que je ne les recon­nai­trais pas. Même chose avec les Oglala, les Apaches et les Mohicans etc.qui ressemblent doré­na­vant bien plus à M et Mme Smith qu’à leurs ancêtres préco­lom­biens (sauf le Mohican, peut-être).

Si une personne se déclare Wallonne (je suis prudent!!!) ou Oglala, elle est Wallonne ou Oglala! Je me souviens avoir lu la phrase suivante chez Malraux à l’époque où j’étais fan (et Malraux lui-même était ministre de la culture de Gaulle, ce qui nous fait 1959 à 1969: j’allais avoir 20 ans!) est Juif qui se veut Juif, et ce n’est pas les Khazars qui me démen­ti­ront (1).

Evidem­ment, ce n’est pas réllement de leur plein gré que les Tainos, Oglalas et Apaches sont très mélangés aujourd’hui, certai­ne­ment bien plus qu’en 1492. Je pense donc avec Dienekes que les Tainos existent certai­ne­ment un peu moins en 2011 qu’en 1492, même  s’il est parfai­te­ment possible de se déclarer Taino! Il reste quand même la question de savoir ce qui fait un Taino. La langue, peut-être? Les uns disent qu’il n’en reste que quelques mots dans une langue mélangée d’espagnol, alors que d’autres affirment la parler.  Et nous savons par ailleurs que langue et ethnicité ne se super­posent pas toujours (voir, par exemple, Cavalli-Sforza, 1994).

Il est possible, en théorie, d’être un vrai Taino «ethnique» et de l’ignorer. A l’autre bout du spectre, nous avons le Trévire R1b1a2a1a1b3 qui ne sait pas un mot de Taino, sauf peut-être colibri, iguane et tabacù , et qui n’est certai­ne­ment pas Taino. Entre ces deux extrêmes, tout est possible.

La morale de cette histoire c’est que le poli­ti­que­ment correct a un prix, qu’à force de courtiser et Margot et sa soeur nous finirons par vendre notre âme. En d’autres termes, la distance n’est pas si grande entre les néga­tion­nismes de tout poil, le créa­tion­nisme et les excuses de Nature.

 

Réfé­rences

L.L. Cavalli-Sforza. 1997. Genes, peoples, and languages. PNAS, 94:7719–7724. Dispo­nible ici.

Note

(1) Je n’ai malheu­reu­se­ment pas retrouvé la citation de Malraux sur le web: c’est sans doute la seule citation qui n’est pas sur le web, ou alors, c’est ma mémoire qui me joue des tours. Quelqu’un peut-il m’aider?

English variant: click here

 

Science, conscience et non-science

Science is the belief in the ignorance of experts.
(Richard P. Feynman)

Il y avait à Princeton jusqu’en 2007 un labo­ra­toire parti­cu­lier nommé PEAR : Princeton Engi­nee­ring Anomalies Research. Ce labo­ra­toire avait été créé par Robert Jahn en 1979 pour étudier des phéno­mènes diffi­ciles à prévoir et parfois étranges dans des circuits élec­tro­niques [1]. Les activités du labo­ra­toire ont ensuite évolué, comme c’est souvent le cas quand la problé­ma­tique initiale devient de mieux en mieux comprise. Les thèmes de recherche ont dérivé vers les inter­ac­tions complexes qui peuvent exister entre des circuits élec­tro­niques et leurs utili­sa­teurs, en relation avec leur état de conscience.

Une expé­rience célèbre de PEAR est basée sur des géné­ra­teurs de nombres aléa­toires [2]: ce sont des circuits élec­tro­niques qui génèrent de manière impré­vi­sible une séquence de 0 et de 1, avec une proba­bi­lité de 1/2 extrê­me­ment bien calibrée.  L’expérience consiste à demander à un utili­sa­teur d’essayer « par la pensée » de forcer le circuit à générer plus de 1 ou plus de 0 : l’utilisateur exprime expli­ci­te­ment un vœu (p.ex. «  plus de 0 ») et  déclenche ensuite le géné­ra­teur. Les résultats ont été accumulés au cours d’une dizaine d’années, par une centaine d’expérimentateurs.

A expé­rience surpre­nante, résultats surpre­nants : la fréquence de 0 et de 1 dans la séquence générée est corrélée avec le voeu exprimé par l’expérimentateur. L’effet est certes faible : un bit sur dix mille est lié en moyenne au vœu, mais la quantité de données recueillie est telle que l’existence d’un effet est indis­cu­table d’un point de vue statis­tique. On observe aussi une grande varia­bi­lité d’un individu à un autre : certains sont doués et d’autres pas (les femmes plus que les hommes [3]), certains obtiennent préfé­ren­tiel­le­ment des 1 alors qu’ils veulent des 0, etc.

Si ces résultats vous choquent au point que vous soup­çon­niez une falsi­fi­ca­tion obscu­ran­tiste de la part de PEAR, et de la naïveté de ma part, c’est que vous avez des préjugés profon­dé­ment ancrés sur la manière dont le monde doit fonc­tionner. Heureu­se­ment, la science est là pour voir les choses en toute objec­ti­vité. En l’occurrence, la méthode utilisée par Jahn est scien­ti­fi­que­ment irré­pro­chable, mais on pouvait s’y attendre de la part de quelqu’un qui était doyen de la faculté d’ingénierie d’une des meilleures univer­sités au monde. En plus, et le fait est suffi­sam­ment rare que pour qu’on en parle, les données ont été rendues dispo­nibles à quiconque voulait les analyser à sa manière. Sur cette base, des arguments ont été proposés pour contester l’analyse faite par Jahn et ses colla­bo­ra­teurs. Ceux que j’ai pu lire [4] balaye­raient certains résultats de PEAR, mais au prix de remettre en cause beaucoup de méthodes statis­tiques géné­ra­le­ment acceptées.

Le fait inté­res­sant ici est qu’il y a des faits qui mettent mal à l’aise, et qui sont –au sens premier du mot- incroyables. Dans ces condi­tions, la réaction des experts consiste souvent à montrer sur base d’une argu­men­ta­tion technique pourquoi les conclu­sions sont fausses, et non pas à savoir honnê­te­ment si elles le sont. Je me souviens avoir discuté en mangeant avec un profes­seur d’université d’un petit livre écrit par Yves Rocard, physicien et père de Michel, sur les sourciers [5] : je racontais les expé­riences ingé­nieuses faites par ce dernier pour essayer de déter­miner s’il y avait oui ou non un « signal du sourcier ». Le fait même de trouver que cette question méritait une réponse argu­mentée m’a valu d’être classé défi­ni­ti­ve­ment dans la catégorie des crétins par mon inter­lo­cu­teur. Dans le même état d’esprit, aucune revue scien­ti­fique reconnue n’a jamais accepté de publier les résultats de PEAR, indé­pen­dam­ment d’une trans­pa­rence métho­do­lo­gique absolue.

Contrai­re­ment à une idée reçue, les revues scien­ti­fiques publient régu­liè­re­ment des résultats faux, et c’est normal : c’est unique­ment par la publi­ca­tion que d’autres équipes peuvent répéter les expé­riences, qu’un débat peut avoir lieu, et qu’un consensus peut appa­raître concer­nant la signi­fi­ca­tion et la portée éven­tuelle des résultats initiaux. Dans le cas des résultats de PEAR, personne n’a voulu que ce débat ait lieu. Le même état d’esprit anti-scien­ti­fique explique l’anathème jeté sur Jacques Benve­niste dans l’affaire que des jour­na­listes ont appelé la « mémoire de l’eau ». Benve­niste a eu beau contrer un par un les arguments de ses pairs et détrac­teurs, faire repro­duire ses expé­riences par d’autres labo­ra­toires que le sien [6], analyser diffé­rem­ment les données en s’associant à une équipe reconnue de statis­ti­ciens [7], changer de modèle biolo­gique [8], rien n’y a fait. Ce qu’on lui repro­chait c’était ses résultats, pas sa méthode. Les exemples de ce type abondent [9].

Revenons à PEAR. Les résultats sont fasci­nants, mais pas néces­sai­re­ment choquants quand on les examine avec un esprit ouvert. Ils peuvent vouloir dire soit que la conscience de l’expérimentateur influence la séquence générée, soit que l’expérimentateur pressent la séquence sur le point d’être générée et que cela influence son vœu. La première éven­tua­lité n’est pas très diffé­rente d’un problème bien connu en mécanique quantique : un obser­va­teur modifie l’état d’un système physique du simple fait qu’il l’observe. Quant à la seconde éven­tua­lité, elle peut paraître plus surpre­nante mais elle n’est pas inédite : un exemple classique est le positron qui par beaucoup d’aspects peut être compris comme un électron qui remon­te­rait le temps. On parle parfois aussi très sérieu­se­ment de rétro­cau­sa­tion, c’est-à-dire d’événements présents influencés par le futur, pour analyser notamment des situa­tions d’enchevêtrement quantique [10]. Pourquoi accepte-t-on des expli­ca­tions de cet ordre dans certains domaines et qu’on les rejette de manière épider­mique dans d’autres ?

La seule expli­ca­tion qui me vienne à l’esprit serait que la plupart des scien­ti­fiques doutent de la méthode scien­ti­fique elle-même et que dans ces condi­tions c’est  toujours le « bon sens » et la convic­tion, c’est à dire les préjugés, qui ont le dernier mot. Le raison­ne­ment libre et non orienté n’est possible que dans des contextes où il n’y a pas de convic­tion a priori possible. On accepte des recherches débridées sur les parti­cules élémen­taires ou sur les trous noirs parce que ça nous concerne peu. Pour tout ce qui nous importe au premier plan, le raison­ne­ment vient souvent ratio­na­liser a poste­riori ce qui est tenu intui­ti­ve­ment pour vrai [11]. Refuser de parler objec­ti­ve­ment des sourciers était, pour ce profes­seur d’université, un aveu de sa faible confiance en ses capacités d’analyse.

Or, des faits bien docu­mentés montrent le peu de crédit que l’on peut accorder à la convic­tion, même en ce qui concerne notre envi­ron­ne­ment immédiat. Les cas de construc­tion de souvenirs, par exemple, montrent à quel point une convic­tion peut être non fondée. L’existence d’hallucinations est aussi instruc­tive [12]. Un autre exemple inté­res­sant est celui des spec­tacles de magie. On croit souvent qu’un truc de magie fonc­tionne parce que le magicien cache à sa victime ce qu’il fait. Des systèmes de eye-tracking montrent pourtant que les yeux de la victime sont parfois pointés dans la bonne direction, ce qui suggère que le truc exploite un mécanisme cognitif plus élevé qui empêche sa victime d’avoir conscience de ce qu’elle a sous les yeux [13]. Il est très vrai­sem­blable que des méca­nismes du même ordre soient à l’œuvre dans la percep­tion que nous avons de notre envi­ron­ne­ment physique immédiat. Je ne serais pas surpris s’il y avait des phéno­mènes macro­sco­piques qui échap­paient à notre conscience, pour des raisons qui gagne­raient elles-mêmes à être élucidées. La première étape pour y voir plus clair et aller de l’avant serait d’en admettre la possi­bi­lité.

Cedric Gommes

Sources

[1] L. Odling-Smee, The lab that asked the wrong question, Nature 446, 2007, 10.
[2] R.G. Jahn, B.J. Dunne, R.D. Nelson, Y.H. Dobyns, G.J. Bradish, Corre­la­tions of Random Binary Sequences with Pre-Stated Operator Intention: A Review of a 12-Year Program. J. Scien­tific Explo­ra­tion, 11(3), 1997, 345.
[3] B.J. Dunne, Gender Diffe­rences in Human/Machine Anomalies, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 12(1), 1998, 3.
[4] W. Jefferys, Bayesian Analysis of Random Event Generator Data, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 4(2), 1990, 153.
[5] Y. Rocard, Les Sourciers, Presse Univer­si­taire de France, 1981, Que Sais-Je ? n° 1939.
[6] Une des condi­tions imposée par Nature à Benve­niste pour publier ses résultats était qu’ils soient confirmés préa­la­ble­ment par d’autres labo­ra­toires que le sien ; l’article par lequel le scandale est arrivé (Nature, 333, 1988, 816) présen­tait donc les résultats de 4 équipes de recherche : celle de Benve­niste, une italienne, une cana­dienne, et une israé­lienne.
[7] J. Benve­niste, E. Davenas, B. Ducot, B. Cornillet, B. Poitevin, A. Spira, L’agitation de solutions hautement diluées n’induit pas d’activité biolo­gique spéci­fique. C. R. Acad. Sci. (Paris) tome 312 série II n°5, 1991, 461.
[8] F. Beauvais, L’âme des molécules — une histoire de la «mémoire de l’eau», Collec­tion Mille Mondes, Lulu Press : 2007 ; dispo­nible en ligne ici.
[9] T. Gold, New ideas in science, J. Scien­tific Explo­ra­tion, 3(2), 1989, 103.
[10] Wikipedia:retrocausality
[11] Steven J. Gould (Darwin et les grandes énigmes de la vie, chapitre 27, Pygmalion : 1979) rapporte un cas frappant de deux concep­tions biolo­giques pourtant contraires -à propos des rapports entre phylo­ge­nèse et onto­ge­nèse- qui furent utilisées succes­si­ve­ment pour « prouver » l’infériorité de la race noire dans le contexte de la colo­ni­sa­tion de l’Afrique.
[12] TED​.com: Oliver Sacks, What hallu­ci­na­tion reveals about our minds.
[13] S. Martinez-Conde, S. Macknik, Une nouvelle science : la neuro­magie, Pour la Science, 377, mars 2009.

La forme et la matière

So what is this mind of ours: what are these atoms with conscious­ness? Last week’s potatoes! They now can remember what was going on in my mind a year ago…a mind which has long ago been replaced.
(Richard P. Feynman)


Je suis en train de me remémorer un épisode
de mon enfance et je vous invite à faire la même chose. Je me souviens d’un son et d’une odeur comme si j’y étais. Vous vous dites peut-être qu’il n’y a là rien de bien surpre­nant, puisque j’y étais. Et bien, en un certain sens, je prétends n’avoir pas assisté à ces épisodes dont je me souviens si bien. Pas plus que vous d’ailleurs.

Des analyses de traceurs radio­ac­tifs montrent que les molécules d’eau restent en moyenne 4 semaines dans notre corps, les atomes des os y restent quelques mois, les plus longs temps de séjour ne sont que de quelques années [1, 2]. Chaque année, 98 % de la matière qui constitue notre corps est remplacée. Prati­que­ment, notre corps ne contient plus aucun des atomes qui le consti­tuaient durant notre enfance. Comme le résume mali­cieu­se­ment Feynman: ce sont les atomes des pommes de terre que nous avons mangées la semaine dernière qui sont aujourd’hui le support matériel de nos souvenirs d’enfance! Ou pire. Du souvenir des pensées que nous avions étant enfants.

Notre identité intime ne se confond donc pas avec celle de la matière qui constitue notre corps, pas même notre cerveau, puisqu’elle est constam­ment remplacée alors que nous restons nous-mêmes [2]. Nos souvenirs, notre conscience, nos senti­ments, n’ont comme support matériel que la forme de la matière, pas la matière elle-même. Nous sommes comme un tour­billon qui est à chaque instant fait d’une eau diffé­rente, mais qui garde sa forme au cours du temps. Compre­nons nous : nous ne sommes pas l’eau qui constitue le tour­billon, nous ne sommes que la forme du tour­billon.

Steve Grand, le créateur du jeu infor­ma­tique Creatures, suggère qu’il n’y a pas de diffé­rence fonda­men­tale entre la forme et la matière [3]. La diffé­rence que nous percevons pourrait bien n’être qu’un biais anthro­po­cen­trique [1]. Consi­dé­rons l’électron. On le considère comme une particule maté­rielle, mais on ne détecte sa présence que par ses effets élec­tro­ma­gné­tiques. De beaucoup de points de vue, l’électron peut donc être compris comme étant une défor­ma­tion du champ élec­tro­ma­gné­tique qui ne s’atténue pas au cours du temps. L’électron serait au champ élec­tro­ma­gné­tique ce que le tour­billon est à l’eau : une forme persis­tante. Idem du proton. Et quand un proton et un électron se rencontrent, ils créent une nouvelle forme persis­tante : l’atome d’hydrogène. Et ainsi de suite pour la chimie de plus en plus complexe qui mène à la vie et à la conscience par une hiérar­chi­sa­tion des formes. Et les esprits conscients ne seraient qu’une forme persis­tante de plus, dont la nature n’est pas fonda­men­ta­le­ment diffé­rente des autres phéno­mènes.

Cedric Gommes

Sources

[1] Richard Dawkins, « Queerer than we can suppose », http://​www​.ted​.com/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​t​a​l​k​s​/​r​i​c​h​a​r​d​_​d​a​w​k​i​n​s​_​o​n​_​o​u​r​_​q​u​e​e​r​_​u​n​i​verse.html
[2] Tor Norre­tran­ders, « Permanent rein­car­na­tion »,
http://​www​.edge​.org/​q​2​0​0​8​/​q08_4.html
[3] Steve Grand, « Effing the ineffable: an engi­nee­ring approach to conscious­ness »
http://​machi​nes​li​keus​.com/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​E​ffing.html