Une angoisse entre réalité et fiction.

La discus­sion s’étirait sur les films d’horreur, de suspens ou d’action qui nous avaient le plus marqués. Un ami évoqua un vieux fran­keins­troumph vu en cachette alors qu’il était gamin, qui lui avait filé une sacrée colique. Un autre parla de je ne sais quel film de guerre sangui­nolent au réalisme percutant, frissons garantis. Quand vint mon tour, j’eus tout d’abord un peu de mal à retrouver ce qui, ciné­ma­to­gra­phi­que­ment parlant, avait pu imprimer en moi le plus puissant sentiment de frayeur ou de dégoût. Il est vrai que j’ai toujours préféré les films pouvant me procurer de l’émerveillement, du Magicien d’Oz aux dernières aventures de Star Trek. Dans les films plus violents ou plus gores, mon émer­veille­ment se porte sur les effets spéciaux au détriment de l’émotion pure. Évidem­ment, la scène de la douche dans Psychose avait produit son petit effet, mais ce n’était rien à côté du souvenir qui se fit bientôt évidence. Quelques scènes de Contact, film de Zemeckis d’après le roman de Sagan (Carl !), repré­sentent pour moi le summum de l’angoisse.

J’imagine que cela paraîtra bien puéril à certains, mais on a les angoisses qu’on peut. Dans ce film où il est question d’établir un contact avec une intel­li­gence non humaine, se pose le choix de la personne, de l’ambassadeur terrien, qui pourra embarquer dans l’étrange machine permet­tant ce fameux contact. Jodie Foster, la scien­ti­fique, semble natu­rel­le­ment désignée pour cette mission, mais un intrigant convoite ce rôle. Un collège de sages ( ?) est alors chargé de désigner le meilleur candidat. Politique, intérêts finan­ciers et croyances sont alors mis en balance avec l’aspect purement scien­ti­fique. L’intrigant s’achète vite une licence de bon croyant en dieu et rafle l’approbation des juges. La belle Jodie Foster, scien­ti­fique avant tout, athée par honnêteté intel­lec­tuelle ou tout simple­ment par bonne santé mentale, est reléguée sur le banc de touche.

Je n’ai jamais rien connu de plus angois­sant au cinéma ! Pris par le film, tellement investi dans ce qui pour moi devait être la plus exaltante mission de l’humanité, établir un contact avec une intel­li­gence extra­ter­restre, me voici abattu par ce coup de Jarnac fruit de l’éternelle connerie humaine. La mission va échouer parce que, c’est inévi­table, si l’ambassadeur vient à évoquer ses croyances en quoi que ce soit de divin, il va se faire éjecter, comme un sot qu’il est, de la nouvelle confrérie inter­ga­lac­tique. Et avec lui, puisqu’il est sensé nous repré­senter, toute notre planète. Adieu le Grand Contact, fermées les portes des classes supé­rieures, enli­se­ment dans notre bêtise pour encore des siècles et des siècles.

D’accord, je suis dur avec les croyants. Pour moi la foi est le fait d’une défi­cience en lucidité et en curiosité. Certes, je reconnais qu’il en est de bien braves, de bien gentils, de bien sympa­thiques (pour racheter tous les autres, grands hypo­crites et fous dangereux). Il en est même de bien plus intel­li­gents que moi, ce qui ne laisse pas de me poser question sur le rapport entre la raison, l’intelligence et la santé mentale, mais c’est un autre débat.

Dans le film, heureu­se­ment, tout finit bien. La raison triomphe, l’honneur est sauf. Je me demande combien de rendez-vous avec l’histoire nous avons et allons encore manquer à cause de ce genre d’aveuglement. Parce que dans la réalité, la sottise triomphe presque toujours. Je ne parle pas de contact avec d’hypothétiques aliens, mais simple­ment d’opportunités de construire des sociétés moins abruties de croyances stériles.

Dieu, Borges, encore…

Fin 1974, dans un café de Buenos Aires, le jour­na­liste Orlando Barone réunit Jorge Luis Borges et Ernesto Sabato. Après avoir parlé des rêves, de Macbeth et des titres curieux donnés à certains livres à l’époque de la Révo­lu­tion Française, la conver­sa­tion vient sur Dieu…

BARONE : Et quelle est votre opinion sur Dieu, Borges?BORGES : C’est la plus grande création de la litté­ra­ture fantas­tique. Ce qu’ont pu imaginer Wells, Kafka ou Poe n’est rien comparé à ce qu’a imaginé la théologie. L’idée d’un être parfait, omni­scient et tout-puissant est réel­le­ment fantas­tique.

Christopher Priest…

est sans doute le plus grand auteur contem­po­rain de SF.

Jean-Claude Vantroyen, toujours juste dans sa dernière chronique du Soir, le compare à Dick qui proposait des réalités alter­na­tives. Chez Priest, la réalité est multiple et authen­tique sous tous ses aspects, fussent-ils contra­dic­toires et absurdes. Dans Le monde inverti, le temps d’une ville sur rails se calcule en kilo­mètres ; dans La fontaine pétri­fiante, un romancier altère par son écriture la réalité qui l’entoure. Le trouble vient moins de l’inconsistance des mondes proposés que de la facilité avec laquelle nous pouvons nous accom­moder de l’inconsistance du nôtre. Comme Priest l’écrit lui-même : « Altérer la réalité, c’est que que la télé fait déjà aujourd’hui quoti­dien­ne­ment. »

Alors? Relire Verne?

J’ai adoré Jules Verne à l’adolescence puis l’ai détesté. La lecture de spécu­la­tive m’a fait comprendre la grande distance séparant Verne de la SF. Le futur de Verne, c’est l’exagération des progrès qui lui étaient contem­po­rains. L’industrie triomphe au XIXe, elle dévorera tout durant les siècles à venir, pense Jules Verne. Schuiten et Peters ont créé de tels univers verniens, mais avec un regard d’utopistes. Thomas Kuhn a démontré que le monde évoluait par glis­se­ments de para­digmes. Ceux-ci sont absents de l’univers du vieux Jules qui ne fait guère que prolonger les tenta­cules de son monde.

Pourtant… Pourtant il me semble que l’époque est à la Jules­ver­ni­sa­tion. Ne serait-ce que pour les moyens de transport : les tramways qui étaient ringards dans les années 60 sont désormais le signe d’un urbanisme de pointe. Les patins à roulettes se réap­pro­prient les rues (même rebap­tisés et redi­si­gnés), la trot­ti­nette refait surface, les diri­geables sont vus comme des engins d’avenir, le transport fluvial a une poussée de fièvre, les ports urbains sont solli­cités pour drainer les navet­teurs de province…

Alors? Relire Jules Verne?

avk